Gabrielle Nanchen

76 ans, Valaisanne, ancienne conseillère nationale, écrivaine et grand-mère de trois petits-enfants. Dernier livre paru : Le goût des autres, Editions Saint-Augustin. Elle est la première invitée de cette nouvelle chronique mensuelle consacrée à l’au-delà.

« Si ma petite-fille me demande où je serai après ma mort, je lui répondrai dans les cerisiers en fleur. »

Pensez-vous au jour où vous ne serez plus là ?

Oui, souvent. Difficile de faire autrement avec tous les amis qui disparaissent autour de moi. Et tous les enterrements auxquels j’assiste. Il m’arrive de penser à ma mort dans des moments de jubilation intense, devant la contemplation d’un paysage qui m’émeut. J’aimerais alors que ce bonheur de l’instant présent ne s’arrête jamais et il me plaît d’imaginer que la mort permette cela. Je me dis qu’il n’est pas possible que ce qui viendra après la mort soit quelque chose de triste.

 

Qu’est-ce qui vous fait penser à la mort : une situation, une musique ?

Quand j’éprouve du découragement parce que la vie accumule les épreuves, il m’arrive de penser que cela ne durera pas toujours. Et c’est un soulagement. Je ne suis pas traversée par des idées suicidaires, mais tout compte fait, je suis contente de ne pas être immortelle.

 

Où serez-vous quand vous ne serez plus là ?

Si ma petite-fille me pose la question, je lui dirai : dans les cerisiers en fleur ou dans les mélèzes dorés de l’automne ou dans le ciel étoilé ou dans un beau paysage de neige ou dans une petite vague qui vient mourir à tes pieds. En un mot, dans tous les moments de la vie où l’on est saisi par la beauté et la grandeur de la nature.

 

Vous préparez-vous à la mort ?

Je m’y préparerais davantage si je vivais seule. Je choisirais de quitter notre village de montagne et notre maison qui est assez grande avec un jardin qui nécessite beaucoup d’entretien et j’irais dans un appartement plus petit en ville où on n’a pas besoin d’une voiture pour se déplacer. Mais il se trouve que mon mari se sent moins vieillir que moi. Il ne rechigne pas à déblayer la neige devant la maison ! Je pense aussi à ce qu’il adviendra de notre maison après notre décès. Je voudrais éviter tout conflit entre nos trois enfants. Une notaire nous aide à régler nos problèmes de succession.

 

Votre premier contact avec la mort, vous en souvenez-vous ?

Mon premier contact avec la mort m’a laissé un souvenir horrible. Un jour — j’avais alors 10 ans — j’ai appris de la bouche de ma mère que l’oncle que j’aimais beaucoup, était mort dans un accident, écrasé par un camion. Ma mère n’en a pas dit plus. Pour nous protéger, nous, les enfants, n’avons pas été conviés à l’enterrement. Par la suite, j’ai fantasmé longtemps sur la mort de cet oncle, des images pleines de sang et d’os broyés. Bien des années plus tard, une mort m’a réconciliée avec la mort. La première de mes petits-enfants, longuement désirée, est décédée in utero. Ma fille a dû accoucher « normalement » de son bébé mort-né. Quand j’ai été la voir à la maternité, peu de temps après, j’ai pris la petite dans mes bras. Une enfant très belle au teint mat et aux cheveux abondants. Elle était encore tiède et d’une douceur incroyable. Je l’ai bercée longuement. Malgré mes larmes, une grande paix m’a envahie. J’ai compris que c’était un petit ange que je berçais. J’étais en train d’accomplir un acte sacré.

 

Comment imaginez-vous vos obsèques ? Vous êtes plutôt urne bio, répartition des cendres ou enterrement ?

Ma famille organisera certainement une cérémonie à l’église de ma paroisse. J’aimerais qu’on y entende à un certain moment le deuxième mouvement du Concerto pour clarinette de Mozart. Je fais partie d’une chorale et j’imagine que mes camarades viendront chanter des chants qui me plaisent. Ensuite, je voudrais être incinérée. Mes cendres? Elles iront où le voudront ceux qui me survivront.

 

C’est quoi l’au-delà pour vous ?

Cela ne ressemble pas à un Paradis avec un bon Dieu assis sur un nuage : c’est l’achèvement du voyage. Pour autant, ce voyage ne s’arrêtera pas le jour où l’on m’aura incinérée. Pour moi, c’est l’état de joie. La joie qui est fugitive dans la vie mais qui doit être éternelle là-bas.

                 

Propos recueillis par Véronique Châtel


 

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