Alzheimer: une immersion dans l’Art Brut pour oublier la maladie

©Yves Leresche/DR

La Collection de l’Art Brut accueille des personnes atteintes de troubles neurocognitifs en partenariat avec l'Association Alzheimer Vaud. Cette initiative a des vertus d’ordre curatives. Reportage.

Une visite inhabituelle se déroule, en cet après-midi d’avril, à la Collection de l’Art Brut. Une douzaine de visiteurs suivent sagement Mali Genest, sous une lumière tamisée. L’ambiance est recueillie. Mais la guide, qui officie également comme médiatrice responsable de l’inclusion dans ce musée lausannois mondialement reconnu, met rapidement tout le monde à l’aise. Au menu du jour ? « Une rencontre avec trois œuvres ! », résume-t-elle avec sa joie contagieuse. Une rencontre entre trois œuvres et des duos de visiteurs pas comme les autres. Mais aussi des rencontres entre toutes ces personnes dont chacune sortira enrichie et moins enfermée dans telle ou telle petite case réductrice. Dans ce groupe se trouvent en effet six personnes touchées par la maladie d’Alzheimer ou par un trouble neurocognitif apparenté. Chacune est accompagnée par un proche aidant ou par un bénévole formé pour l’occasion par Alzheimer Vaud. 

« C’est ma fille qui a eu la bonne idée de m’offrir cette visite. Cela me réjouit, car j’ai toujours aimé visiter les musées. J’allais souvent quand j’habitais Paris. Et puis, plus jeune, je faisais moi-même beaucoup de peinture », expliquera Pierrette* lors de la collation suivant la visite. La secrétaire bilingue retraitée de 77 ans est venue avec Jessica*. Tant leur complicité est palpable, on croit, tout d’abord, que cette assistante sociale de formation, de trente ans sa cadette, est la fille de la Vaudoise d’adoption. La jeune Française est, en réalité, une bénévole. « C’est notre seconde visite ici, ensemble, et il y en aura deux autres. A chaque fois, je vais chercher Pierrette* chez elle en voiture. A l’aller, on parle de tout et de rien et au retour, on échange nos impressions sur la visite. C’est enrichissant ! » 

 

Dialogues nourrissants

L’art joue, ici, un rôle de catalyseur. Confrontés à ce bouillonnement de créativité décomplexée et à la bienveillance de leurs accompagnants, les visiteurs s’ouvrent. Cela peut se manifester verbalement, mais aussi par des regards qui se font plus doux, plus présents et plus parlants, au fil des minutes. L’étincelle de vie en eux est attisée et se fait flamme. « Observez cette œuvre, entrez en contact avec elle et, après, dites-moi tout ce que vous en pensez, tout ce que vous voyez », lance de sa voix douce Mali Genest, alors que son groupe s’assoit devant la première œuvre. Il s’agit d’une magistrale tenture de huit mètres de long, patiemment « ciselée » de nuit à l’encre de chine à la lueur d’une lampe à huile par Madge Gill (1882-1961). « Cette artiste britannique était infirmière. Elle disait être guidée par un esprit qu’elle surnommait « Myrninerest », ce que l’on pourrait traduire par « mon repos intérieur », raconte Mali Genest.

Le groupe boit ses paroles, puis s’immerge dans l’œuvre avec fascination. Leur problème de santé passe au second plan, le temps de cette visite d’une heure. Pour certains, l’effet se prolongera bien au-delà. C’est, en définitive, l’objectif premier de ce programme baptisé pARTage. Lancé en 2021 par Alzheimer Vaud en collaboration avec la Collection de l’Art Brut, il ambitionne, par un cycle de quatre visites guidées suivies d’un moment convivial, d’apporter à des personnes atteintes de troubles neurocognitifs légers à modérés, « un échange créatif », de « stimuler un dialogue » ou, simplement, de « favoriser une écoute » nourrissante. « Les effets des activités socio-culturelles de ce genre ont été scientifiquement démontrés. Elles ont des effets positifs sur la capacité d’attention, l’humeur générale, la perception, l’orientation. Elles renforcent aussi l’autonomie et les ressources verbales », vulgarise Nicole Gadient qui coordonne le projet pour Alzheimer Vaud.

 

Décomplexée et décomplexante

La réalité du terrain corrobore cette explication. Claire* « déguste » par exemple la visite avec un plaisir palpable. Chaque œuvre fait monter en elle quantité de remarques décomplexées et décomplexantes pour les autres. « Il y a plein de détails ! On pourrait passer des heures à admirer ce dessin. On dirait qu’elle place un esprit partout où elle peut », lance l'octogénaire campée debout devant l’œuvre de Madge Gill où cent visages d’une même femme semblent la dévisager. Dans son sillage, d’autres, de prime jusque-là plus timides, s’engouffrent. « Est-ce que son corps était entier ? », interroge avec intuition une visiteuse. « Effectivement, Madge Gill avait un œil de verre », révèle Mali Genest. « Elle n’a jamais su ce que son œuvre donnerait en entier à la fin alors ? », interroge une autre. La réponse tombe. D’autres questions, d’autres réponses, d’autres impressions sont verbalisées. La machine est lancée ! 

Chacun inspecte les œuvres à l’aulne de sa sensibilité. Chacun a compris que, ici, tous avaient droit de cité et que, ici, plus qu’ailleurs encore, il n’y avait pas d’un côté les bonnes et les mauvaises remarques ou interprétations ou encore les malades et les personnes en bonne santé. Tous jouissent de la visite et de leur commune humanité à leur façon. L’isolement, qui bien souvent accélère l’avancée de la maladie, est brisé. Pour cela, l’Art Brut, plus que toute autre forme d’art encore, fait merveille. Ces œuvres, réalisées par des personnes habitées d’une urgence créatrice bien que ne disposant, pas de formation artistique et souffrant bien souvent, d'une mise à l'écart sociale, parlent à l’inconscient de chacun. On projette, tour à tour, ses rêves ou ses névroses. On s’y frotte comme on s’y réfugie et ce processus se révèle au final assez cathartique.

 

« Un vrai effort de concentration »

En tout cas, Pierre* et sa femme Maria*, respectivement 83 et 78 ans, l’apprécient ! On peine à savoir, des deux lequel accompagne l’autre et c’est très bien ainsi, car là n’est pas la question. « On sent des artistes ultrasensibles qui ont eu une vie difficile et qui se raccrochent à leur art. Heureusement, qu’ils avaient ça ! », nous explique Pierre*. Et l’octogénaire de couver sa moitié d’un regard doux et bon quand celle-ci confesse : « Ces gens avaient beaucoup d’enthousiasme et d’imagination malgré leur situation. J’admire cet élan créatif inspirant même s’il exige de moi un vrai effort de concentration… » 

Lucienne*, quant à elle, a été immédiatement happée par une robe aussi étrange qu’élégante, exposée derrière une vitrine. Cet habit a, lui aussi, été réalisé par la prolifique Madge Gill. « J’étais couturière de profession, révèle en souriant la Nyonnaise. Moi-même, j’aime peindre. Je fais beaucoup de paysages, de nature et des lacs. J’ai pris un moment, seule, devant quelques toiles à la fin de la visite. Cette expérience a élargi mon horizon… » Une troisième visite suivra dans quinze jours et une dernière dans un mois. Mais le programme pARTage sera ensuite pérennisé avec d’autres duos participants en collaboration avec la Collection de l’Art Brut. Et, dans les prochains mois, il devrait être adapté dans d’autres grands musées vaudois, MCBA et Château de Prangins en tête. 

Laurent Grabet

 

*Prénoms d’emprunt

 

Pour en savoir plus :

Des précédents célèbres

Le programme pARTage n’est pas le premier mêlant art et troubles neurocognitifs. Quantité de précédents inspirants ont pavé sa voie en Suisse comme à l’étranger. Citons MeetMe. Cet ambitieux projet pionnier dédié aux personnes atteintes d’Alzheimer a été mis sur pied par le célèbre Musée MoMA de New York, dès 2006. Outre les visites, il inclut des moments de créations artistiques. De 2007 à 2014, ce projet a essaimé en formant et en sensibilisant à ces questions plus de 10 500 collègues travaillant dans le domaine de l’art ou du social. A Paris, l’association Artz s’est même fixé pour but de faire venir l’art vers les malades. A Genève, l’association Ferdinand propose une série de visites thématiques privées au Musée d’art et d’histoire, en partenariat avec Alzheimer Genève. Ces visites mêlent, elles aussi, proches aidants et proches aidés. En Suisse, d’autres projets similaires ont déjà vu le jour du côté de Zurich, de Bâle-Campagne, de Saint-Gall ou encore de Winterthour, par exemple.

Site internet de :  alzheimer-vaud.ch pARTage: visites au musée 

Sur le site internet de artbrut.ch

 

 

 

 

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