Bernard Pivot: a partir de 80 ans, le « Comment vas-tu » de politesse devient une question médicale !

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Bernard Pivot, 85 ans, tout récent retraité de l’Académie Goncourt publie un roman ... mais la vie continue, dans lequel il évoque sa progression dans le grand âge. Discussion au milieu des cartons de son déménagement. 

Il dit que cela n’est pas la grande aventure : il vient de quitter un appartement de la rive droite de la Seine pour rejoindre le sixième arrondissement de Paris, rive gauche. N’empêche que déménager à 85 ans est courageux. Surtout quand c’est pour aller vers un espace plus petit. Cela suppose un gros délestage de livres et d’objets. C’est donc dans des bruits de soudure de plomberie provenant de la cuisine et dans l’attente de la venue de ses deux filles qui viennent l’aider à déballer ses cartons, que Bernard Pivot évoque son dernier roman ... mais la vie continue (Editions Albin Michel). 

 

Ce narrateur qui régnait sur le monde de la culture et se retrouve à 82 ans à deviser avec sa bande de jeunes octogénaires parisiens, les Jop, sur la santé qui se fait la malle, la mort qui se rapproche, les souvenirs de pouvoir et de joyeuses parties de jambes en l’air, c’est vous ? 
C’est un personnage qui me ressemble. J’attire votre attention qu’il y a trois ans d’écart entre lui et moi ! Il a 82 ans et, moi, 85. Or, après 80 ans, trois ans, c’est considérable. Je ne suis plus celui que j’étais, il y a trois ans. 

 

Qu’est-ce qui a changé ? 
Je vis plus qu’avant avec la crainte de voir débouler l’un des quatre chevaliers de l’apocalypse, cancer, infarctus, AVS, alzheimer, les CI2A. La formule de politesse, « Comment vas-tu », quand elle est posée par un contemporain, est devenue une question médicale. Je n’y réponds plus avec désinvolture, « Ça va et toi ? » J’en profite pour détailler les dernières défaillances de mon corps et me plaindre des nouvelles agressions de l’âge. 

 

Votre héros est cependant positif, puisqu’il prend sept engagements sur lesquels construire sa fin de vie, parmi lesquels celui d’ajouter. 
Cela n’est pas parce qu’on est vieux qu’il faut se limiter, se contracter et se replier sur soi. Il faut continuer à avoir des envies, des ambitions, des désirs, des appétits. Et, pourquoi après 80 ans, on n’essayerait pas d’ajouter quelque chose à sa vie pour l’embellir, pour l’enrichir ? Un divertissement, une foucade, une amitié, une gourmandise, un nouveau rite, une occupation, une croyance, une passion. On a le temps, on peut choisir. J’ai essayé, dans ce livre léger, de donner quelques conseils aux personnes de mon âge pour ne pas tourner ronchon, ne pas fulminer contre le monde d’aujourd’hui et rester capable d’y déceler de la joie de vivre. Avec le Covid-19, l’époque est rude, mais ça n’est pas la guerre que nos aïeux ont connue. 

 

Le confinement (NDLR, les Français ont été confinés du 16 mars au 11 mai) ne vous a-t-il pas affecté ? 
Le premier confinement s’est très bien passé. J’étais concentré sur l’écriture de ce livre. Et puis, le confinement, je connais. J’ai vécu quinze ans et demi de confinement — rétribué, certes — à lire entre dix et quatorze heures par jour pour préparer mon émission littéraire Apostrophe. Je suis habitué à rester chez moi. Le second confinement n’a pas été agréable. N’écrivant plus, j’ai été sujet 
à des angoisses liées à mon déménagement. Je rêvais la nuit de ce qu’il me faudrait laisser derrière moi. 

L’avancée en âge expose, votre narrateur en fait l’expérience, à la perte de ses amis qui meurent les uns après les autres. 
Si nous vivons trop longtemps, c’est le risque ! Se retrouver seul. Je me rappelle de mon père, mort à 90 ans, qui se plaignait d’avoir vu tous ses amis disparaître. Et c’est dur de s’en faire de nouveaux 
à 80 ans passés. Voilà pourquoi, je trouve important de sortir, d’aller faire mes courses moi-même chez des commerçants du quartier. Cela me permet de conserver des relations sociales. 

 

Votre narrateur regrette son pouvoir passé. Vous aussi ? 
J’ai toujours dit que je n’avais pas eu de pouvoir ! Le pouvoir ne m’a jamais attiré d’ailleurs : j’ai refusé de diriger une chaîne de télé et même de présenter le Journal de 20 heures. En revanche, j’ai eu de l’influence sur la vente des livres, sur la reconnaissance d’un auteur. 
Le seul panégyrique qui me ferait plaisir, après ma mort, serait celui d’un lecteur ou d’un téléspectateur déclarant que Apostrophe l’a souvent instruit et amusé. 

 

Vous habiterez seul dans votre nouvel appartement ? 
Quelle question indiscrète ! Oui... Mais ça n’est pas parce qu’on vit seul, qu’on n’a pas une personne à laquelle se référer jour et nuit. 

 

Avez-vous des vieillards de référence qui vous aident à avancer ?
Je pense surtout à mon grand-père paternel, un rescapé de la guerre 14-18. Il bougonnait contre tout le monde et aussi contre le progrès et, en même temps, il était très curieux et attentif aux transformations du monde. C’est cette curiosité qui me paraît si essentielle de conserver à prenant de l’âge. 

 

Donc, comme votre narrateur, vous cultivez votre curiosité en lisant, en visitant des musées, en allant au théâtre et au cinéma. Et que cultivez-vous d’autre ?  
Je veille à ne pas abandonner mes petits plaisirs, comme m’acheter un gâteau en passant devant une pâtisserie, regarder une partie de foot ou admirer une jolie femme vêtue avec originalité. En vieillissant, on a tendance à se dire : « A quoi bon ? » Je résiste à cette petite voix pour rester fidèle à moi-même. 

 

Votre compte Twitter est très actif. Vous twittez beaucoup, ces derniers temps souvent pour rendre hommage à des disparus — John Le Carré, Alain Rey, Maradona... D’où vous vient ce goût pour les messages à 280 caractères maximum ? 
Twitter m’intéresse, car cela oblige à l’économie de mots. Il faut écrire bref, rapide et drôle. J’ai ce petit talent, il est vrai, de ramasser brièvement une pensée, un souvenir ou une plaisanterie. Cela me vient sans doute de mon passé professionnel. J’ai commencé au Figaro littéraire où je devais rédiger des brèves.  

 

Que vous souhaitez-vous pour 2021 ? 
J’espère garder de la mobilité et une santé satisfaisante pour pouvoir nourrir ma curiosité et mes désirs. Si mon corps et ma tête me le permettent, j’aimerais continuer à apprécier les choses de la vie.  

 

Véronique Châtel 

 

... mais la vie continueBernard Pivot, Editions Albin Michel

 

 

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