Les victimes méritent mieux que ça

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L'EDITO du mois de mai, magazine générations

Comment s’alarmer devant un combat si légitime, si urgent et si juste ? La lutte pour les droits des minorités — de couleur, de sexe, de genre ou de religion — est une bataille indispensable puisqu’elle postule davantage de justice et de respect, dans un monde qui semble n’en avoir jamais eu tant besoin. Nous pensons à tous les George Floyd, évidemment, à tous les bannis, à tous les meurtris, à toutes les victimes, qu’elles soient noires, blanches, rouges, femmes, hommes, LGBT, jeunes, moins jeunes ou simplement vieilles — car oui, l’âge, hélas, est devenu lui aussi un motif de discrimination particulièrement douloureux.
  
Dès lors, que opposer à l’élan, à la justice, bref, à la noblesse de la cause ? Rien, et pourtant si. Contrecarrer des idéologies et s’engager pour que la justice triomphe ne peut pas se faire à n’importe quel prix. Depuis quelques mois, depuis plus longtemps aux Etats-Unis, les plus extrémistes de la cause se sont mis, pour régner, à puiser aux principes et aux méthodes qu’ils combattent précisément et qui, depuis, ruissellent sur toute l’Europe.

On veut parler ici de la cancel culture, dont le principe est simple : plutôt que de combattre une idée qui déplaît, on s’attaque à son auteur qui se retrouve désigné publiquement comme l’homme — ou la femme — à abattre. Qu’il réplique, qu’il s’excuse, rien n’y change. Les exemples de « bannissement » ne manquent pas : l’auteure de Harry Potter, J.K. Rowling, s’est fait 

 

« Les victimes de ce nouveau totalitarisme sont hélas nombreuses sur leur liste de parias »

 

condamner publiquement — et sur les réseaux sociaux — pour avoir osé des propos jugés « transphobes ». Le film Autant en emporte le vent, contestable par l’idéologie qu’il véhicule, mais aussi Annie Cordy, Rousseau ou Beethoven ont ainsi été passés à la moulinette et exposés à la vindicte publique, avec le concours massif des réseaux sociaux dont on connaît la violence et le courage légendaires. Résultat, des statues dévissent, des auteurs disparaissent, des noms de rue changent; comme le souligne l’historien Nicolas Bancel, que générations a interrogé, on rature des pans de l’histoire au nom de la défense des minorités, trop longtemps invisibilisée. Est-ce la solution pour réparer les injustices ? A l’évidence non : l’histoire nous apprend et nous grandit, le passé doit être dévoilé et non annulé.

 

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Surgit dans ce combat une vérité encore plus crue : insatisfaits de bannir, les redresseurs se font censeurs et musèlent au nom du Bien qu’ils se sont approprié. Impossible, dès lors, d’exercer avec eux cette liberté d’expression si indispensable à l’intelligence quand elle doit triompher : on est avec eux ou contre eux. C’est ainsi qu’on lit des aberrations, comme cette maison d’édition qui veut récrire Cendrillon parce que l’idéal de la femme est de trouver son prince ou le comédien Gérard Darmon qui a dû retirer une image de lui peint en noir pour jouer Othello alors qu’il est blanc.

Au suivant, chantait Brel. Les victimes de ce nouveau totalitarisme sont hélas nombreuses sur leur liste de parias : les « mâles blancs sexagénaires », qui ont salopé la planète, les humoristes qui blessent, les rédactions qui informent. Il y a là un goût d’épuration qui commence à faire peur, même au sein des minorités.

 

Blaise Willa,
directeur de publication et 
rédacteur en chef

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