Jeanne Cherhal : « Je ne suis pas une chanteuse de tubes »

 Jeanne Cherhal s’intéresse à des mots pas forcément jolis en bouche, comme « chiale ». Il 
désigne l’état qu’elle aime atteindre et qui trouve sa source dans l’émotion artistique
. ©DR

L’autrice-compositrice-interprète Jeanne Cherhal vient de publier un livre comprenant 40 mots riches en évocations poétiques et autobiographiques. Rencontre à Paris. 
 

Le lieu du rendez-vous est inoubliable : un banc devant le cimetière du Père Lachaise. Une idée à elle, par temps d’épidémie du Covid-19 et de cafés fermés. Et aussi parce que le studio d’enregistrement où elle travaille se situe à deux pas. Cette silhouette longiligne sur des bottines à talons hauts, ne serait-ce pas... ? Si. C’est elle. Jeanne Cherhal, 43 ans, l’une des autrices-compositrices-interprètes majeures de la chanson française actuelle à laquelle elle a apporté de la fraîcheur, de la poésie et une subtilité bienvenue. « Vous voulez un peu de mon eau », s’inquiète-t-elle ? « Il fait si chaud aujourd’hui ! » Il est vrai que la météo est anormalement estivale en ce jour de printemps. D’ailleurs, nous nous installons à l’intérieur du cimetière, sur les marches fraîches d’un escalier de pierre, à l’ombre d’un bel arbre. 

« La tombe de Jacques Higelin se trouve juste à côté », explique-t-elle, avec le sourire entendu de celle qui n’a pas peur des lutins, des lucioles et des feux follets (évoqués par Higelin dans sa chanson Champagne). Higelin, son maître ! Celui à qui elle a dédié sa Victoire de la Musique en 2004, obtenue pour Douze fois par an son deuxième album vendu à 250 000 exemplaires. Et celui pour lequel elle a écrit Un adieu, dans son sixième album, L’An 40, sorti en 2019. Après avoir dû interrompre sa tournée pour cause de pandémie, Jeanne Cherhal a publié un recueil comprenant quarante mots* qui évoquent son enfance, son parcours, les figures qui l’ont marquée, la chanson, le féminisme…

 

Vous voici écrivaine, maintenant ! 

C’est Philippe Delerm (NDLR, le père de Vincent Delerm, le complice musical de Jeanne, avec qui elle chante régulièrement) qui m’a ouvert cet horizon. Il dirige une collection aux Editions Points, Le Goût des mots et il m’avait proposé de participer à un livre collectif, dix auteurs devaient écrire dix mots. J’ai tellement aimé l’exercice que je lui ai fait savoir que je serais heureuse de recommencer, mais seule. Alors, voilà ! Ces quarante mots ne sont pas nés dans la douleur, comme c’est le cas lorsque j’écris des chansons. Ils sont le fruit de moments joyeux et ludiques. Même si je n’ai pas pu m’empêcher d’être perfectionniste, comme je le suis toujours, jusque dans les moindres détails ! Cherchant du contentement dans chaque virgule. 

Votre deuxième mot est « ouvrier ». Vous évoquez votre père, plombier dès l’âge de 16 ans, travailleur en bleu de travail, syndicaliste. Se référer à ses origines sociales quand elles sont modestes n’est pas fréquent. 

Je ne suis pas la seule. Je pense à l’écrivaine Annie Ernaux, une déesse pour moi ou à Edouard Louis… Le prolétariat peut être un terreau inspirant. Je suis fière d’avoir eu, pour père, un homme qui n’avait pas peur de se salir les mains, qui savait faire avec ce que la vie lui avait donné, tout en militant pour obtenir plus des patrons. Mon milieu familial était modeste, mais il m’a apporté beaucoup d’amour, de constance et d’équilibre. Le bonheur ne dépend pas de l’argent. 

 

C’était qui Mémère Jannault que vous remerciez à la fin ? 

C’était ma grand-mère maternelle ! Je l’adorais. Elle est un exemple pour moi : c’était une  combattante. Elle avait perdu un œil dans sa jeunesse, marchait avec peine et boitait, mais elle ne se plaignait jamais. Et avait le souci des autres. Elle était intelligente, entreprenante :  elle dirigeait la chorale des femmes de son village. Elle peignait aussi. Elle ne se disait pas féministe, mais sa manière d’être a participé à forger ma conscience féministe. 

 

Vous l’aimez bien ce mot, « féministe » ! Vous lui avez accordé un chapitre, d’ailleurs. 

Je ne suis pas trop pour les mots en « istes », mais oui, féministe, je l’aime bien. Il y a quelques années, rien ne me décourageait plus qu’entendre une femme s’exclamer : « Attendez que l’on ne se méprenne pas, je ne suis pas féministe ! » Comment ne pas être féministe quand on réalise qu’on vit dans un monde où tout est réglé à l’échelle de l’humain standard, à savoir l’homme ! Même les climatiseurs sont adaptés au bien-être des hommes. Je suis très sensible au « mansplaining » (NDLR, concept féministe récent qui désigne une situation où un homme explique une chose à une femme qu’elle sait déjà, sur un ton condescendant). Je me souviens d’un prof d’histoire–géo au collège, qui nous exposait en plein cours d’histoire, pourquoi il fallait être contre l’avortement. Comment cet homme osait-il s’approprier le corps des femmes pour défendre ses principes ? Cela me faisait violence. 

 

Etre féministe, c’est aussi ne pas cacher la réalité de son corps de femme. Vous avez été l’une des premières à parler de vos règles sur une scène !  

J’en étais au Jour 2 et je me réjouissais de commencer à me sentir mieux ! L’envie de partager cette sensation m’est venue spontanément. J’ai toujours eu des règles douloureuses qui, depuis l’âge de 14 ans, me mettent à terre un jour par mois. Pourquoi ne pourrais-je pas en parler ? Si les hommes avaient des cycles menstruels et connaissaient cette douleur qui revient sans cesse, le sujet des règles ne serait plus tabou depuis longtemps. Cela dit, le mot « règles » m’évoque aussi le cadre et l’autodiscipline indispensables pour acquérir de la maîtrise technique, notamment au piano. Quand je suis en tournée, j’aime me sentir solide musicalement pour pouvoir improviser. 

 

Vous évoquez la scène et la communion avec votre public. Comment avez-vous vécu ces mois de confinement ? 

Difficilement. Je venais de commencer la tournée de mon album L’An 40, une tournée qui me plaisait beaucoup, quand tout s’est arrêté et que les dates se sont annulées les unes à la suite des autres. Il m’en restait une cinquantaine. Pour tromper ma frustration et aussi pour structurer mon temps, j’ai donné un concert virtuel par semaine sur un disque différent. Cela m’a aidée, mais chanter devant son téléphone a ses limites ! Je me suis essoufflée au bout d’un moment.

 

Vous n’êtes pas une enfant de la balle, vous n’êtes pas Parisienne, vous avez grandi dans la région de Nantes… Pourtant, vous vous êtes vue tôt « en haut de l’affiche », pour reprendre les paroles de Charles Aznavour ? 

C’est la rencontre avec le public qui m’a apporté cette certitude que, un jour, je ferais l’Olympia. C’était dans un pauvre petit bar au fin fond de la Bretagne. Et soudain, moi, qui suis d’un naturel plutôt réservé et timide, je me suis sentie à ma place. La scène a quelque chose de magique qui transcende et vous rend meilleure. C’est un endroit spécial où j’existe autrement. D’ailleurs, j'y porte des vêtements que je ne mets pas ailleurs, des smokings à paillettes, des tuniques courtes…

 

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Vous êtes devenue parolière aussi…

Vous pensez à la chanson que j’ai écrite pour Julien Clerc, La jeune fille en feu ? Nous nous sommes rencontrés dans les couloirs d’une radio belge où nous étions chacun en promotion et il m’a demandé un texte. J’avais écrit cette chanson, après avoir vu le film de Céline Sciamma, Portrait de la jeune fille en feu, qui évoque la condition féminine au XVIIIe siècle et m’avait bouleversée. Il me semblait que celui qui avait interprété Femmes, je vous aime saurait s’emparer de ces mots. C’est le cas. Julien Clerc a créé une musique qui me transporte et il interprète la chanson magnifiquement. 

 

C’est quoi une bonne chanson, pour vous ? 

Elle doit me procurer une émotion intime et physique, une jubilation ou des larmes aux yeux. J’adorerais créer un tube qui rentre dans la tête de tout le monde et que tout le monde retiendrait. Mais pour l’instant, je suis une chanteuse « non tubesque »

 

Votre vie en quatre tubes, cela donne quoi ? 

Quand j’étais petite, mes deux sœurs et moi écoutions beaucoup Les fabulettes de Anne Sylvestre. Elles sont merveilleuses, ces Fabulettes et j’aimais beaucoup Anne Sylvestre. (NDLR, Jeanne Cherhal a d’ailleurs enregistré une version de Les gens qui doutent). 

En famille, on écoutait aussi François Béranger, sa voix me ramène à mes parents, à mon père qui est décédé, il y a quatorze ans. Jeune adulte, j’ai découvert Amoureuse de Véronique Sanson. C’est devenu ma chanson préférée, je l’ai chantée plus tard. Récemment, c’est une musique qui m’a accompagnée, le thème du film L’exorciste composé par Tubular Bells, je l’ai écouté en perfusion durant la tournée de L’An 40. 

 

Ce sixième album, L’An 40, évoque vos 40 ans. Comment négociez-vous avec le temps qui passe ? 

Je ne ressens aucune inquiétude, bizarrement. Avant, je me teignais les cheveux, mais, depuis que j’ai des fils blancs, je n’en ai plus envie. Je trouve qu’ils disent quelque chose de moi, alors je les laisse tranquilles ! Je verrai comment j’aborde la suite, mais je trouve agréable de gagner en sérénité, de savoir dédramatiser les choses et d’aller à l’essentiel. 

 

Qu’est-ce qui vous paraît important de transmettre à un enfant pour aborder le monde de demain ? 

Le respect des autres tels qu’ils sont. J’espère que mon fils connaîtra un monde où régnera la parité. 

 

 

Véronique Châtel 

 

Jeanne Cherhal sera sur scène cet été : 
le 3  juillet à Malagar (33)
le 6 juillet à Landerneau (29)
le 14 juillet à La Rochelle (17)

 

 

 

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