Identité. Ces prénoms tombés dans l’oubli !

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Berthe, Mizette, Christiane, Eric, Fernand ou Amédée. Ils étaient communs autrefois, ils sont, aujourd’hui, en voie de disparition. Mais qu’est-ce qui fait que certains prénoms deviennent ringards en l’espace de quelques générations ?

On ne parle jamais d’eux. Normal, ils sont derniers de classe. Alors que les nouveaux parents rivalisent d’efforts pour faire preuve de singularité, que l’on s’extasie — pas toujours — devant leur imagination, les prénoms de bon nombre de nos aïeux ne figurent même plus dans le classement des 200 les plus attribués en Suisse. Tout au juste trouve-t-on, chez les filles, Céline au 196e rang et Christian au 153e chez les garçons. Les autres, les Christiane ou Fernand ne sont même plus répertoriés dans ce hit-parade, version 2020.

Mais pourquoi certains prénoms glissent inexorablement vers les oubliettes de l’histoire, alors que d’autres débarquent d’on ne sait où ? Tiens, on ne résiste pas au passage à vous glisser celui choisi par le milliardaire Elon Musk pour son fils : X Æ A-12. Oui, vous avez bien lu. Selon les heureux parents, X signifierait l’inconnu, Æ serait l’inscription elfique pour AI (l’amour ou l’Intelligence Artificielle) et A-12 se reporterait au précurseur du SR-71, leur avion préféré. Heureusement, l’état civil finlandais a eu plus de jugeote en refusant à un couple le droit d’appeler leur nouveau-né Vladimir Poutine.

L’excentrique nabab canadien n’aurait sans doute pas réussi non plus à convaincre les autorités chez nous. « Le rôle d’un officier de l’état civil est de veiller à ce qu’un prénom ne soit pas préjudiciable à l’enfant », précise Frédéric Rouyard, porte-parole du Service vaudois de la population. Qui avoue ne s’être jamais trop posé la question des « petits noms » en désuétude. « Quand il fait vieillot, je suppose qu’il disparaît. En France où je suis né, hormis Proust, je n’ai jamais connu de Marcel. » 

 

Des prénoms courts et doux

Reprenons. Première évidence, la mode est aujourd’hui aux prénoms courts et doux, comme le relève Kathrin Freire, collaboratrice scientifique à l’Office fédéral de la statistique. « Nous récoltons les données et publions le hit-parade des prénoms chaque année. Mais nous ne faisons pas vraiment d’analyse. Cela dit, la tendance actuellement reste aux prénoms courts et avec peu de consonnes. » Exemples Lou, Léa, Mia, Mila, Noah ou encore Léon. Et au revoir donc aux prénoms composés ou ceux à la prononciation cassante. Evidemment subsistent toujours quelques exceptions, mais qui, généralement, répondent aux règles comme le relève la Ville de Paris. Ainsi, Jeanne et Louis, très tendance il y a cent ans sont de retour désormais. Et, en France, l’acteur Johnny Depp et Vanessa Paradis ont influencé quelques parents en appelant leur fille Lily-Rose.  

Phénomène encore plus intéressant, la volonté des parents de se singulariser. Ce qui n’était pas le cas, il y a quelques siècles. Ce que confirme Claire Tabarly-Perrin, coautrice de L’officiel des prénoms en France, un véritable best-seller qui en est déjà à sa seizième édition. Et une vraie passionnée ! « Le rôle du prénom s’est considérablement modifié. Autrefois, on ne choisissait pas vraiment, on ne cherchait pas midi à quatorze heures. Du XVe au XXe siècle, il y avait pléthore de Jean et de Marie (une fille sur cinq en 1900). » A cela vient se rajouter le fait que, dans une certaine société, on donnait le prénom de l’aïeul le plus illustre de la famille ou alors c’était le parrain qui le choisissait afin « de créer des relations fortes. En fait, le prénom suivait souvent l’héritage, note le sociologue Baptiste Coulmont. 

 

 

« Les parents ont fait feu de tout bois » Baptiste Coulmont, sociologue

 

Désormais, le prénom marque un jugement de goût, poursuit le chercheur. Ce que confirme Claire Tabarly : « Le prénom est très révélateur de l’évolution de la société. Aujourd’hui, on veut se distancier des autres avec ce choix. C’est devenu une sorte de tatouage gratuit. » 
Par ailleurs, le fait qu’on puisse, depuis les années 1970, connaître le sexe de l’enfant avant la naissance, grâce à l’échographie », a donné encore plus de temps aux parents pour trouver ce signe distinctif. « Et là, on peut dire que les parents ont fait feu de tout bois », relève avec amusement le chercheur. 

 

Bonnes et mauvaises influences

Et puis, parmi les parents, il y a les fans, ceux qui vont chercher leur inspiration chez leurs idoles. Ce qui permet d’ailleurs de dater plus ou moins précisément l’année de naissance. Le chanteur Johnny, Mylène Farmer ou Christiano, comme le footballeur portugais Ronaldo, ont donné lieu à des vocations, comme en témoignent, par exemple, les statistiques vaudoises. Sans parler des feuilletons télévisés à succès qui ont accouché de Bryan et de Brandon (du feuilleton Beverly Hills) en veux-tu en voilà. Enfin, on ne peut occulter le phénomène de l’immigration qui a, évidemment, dilué les prénoms d’autrefois dans un champ bien plus important.  

 

Rien n’est perdu

Au vu de ces critères, de nombreux vieux prénoms semblent effectivement condamnés à la tombe. Sociologue spécialisé entre autres dans l’histoire des prénoms, Baptiste Coulmont ne désespère toutefois pas. « En France, un seul prénom a véritablement disparu : Adolf ! » Ce qui n’est d’ailleurs pas le cas en Suisse où un ancien conseiller fédéral, né en en 1942, porte ce prénom. Et jusqu’en 1988, on en trouve. Cette année-là, quinze en Suisse. Mais, là encore, cela ne signifie pas qu’il n’ait jamais été donné depuis. Les prénoms donnés moins de trois fois n’entrent en effet pas dans les statistiques.  

 

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Sentiment identique pour Kathrin Freire de l’OFS qui relève que de nombreux prénoms ayant disparu des radars reviennent après quelques générations, comme « Emma ou Maximilien » A de rares exceptions prénoms près — et pour paraphraser un titre à la James Bond —  on pourrait donc conclure que Les vieux prénoms ne meurent jamais vraiment, même si certains semblent condamnés à survivre dans la clandestinité. Mais allez savoir. Dans l’histoire de l’humanité, on a souvent fait du neuf avec du vieux.

 

Petites histoires de noms

Derrière chaque prénom ou  presque se cache un marqueur d’une époque, d’une tendance. 

 

Adolf 
On ne peut que vous conseiller de re ou reregarder le film Le prénom avec entre autres Patrick Bruel qui annonce à ses meilleurs amis, lors d’un souper, que son fils se prénommera comme le maître du Troisième Reich. Engueulade garantie.

Barbara
En Suisse, ce prénom comme Karin, Monika ou Daniel cartonnait en 1966. Depuis… la dégringolade. 

Brigitte
Très populaire dans les années 1950, notamment à Genève, en raison de l’effet Bardot, il a chuté depuis.

Brutus
Des historiens se sont penchés sur les naissances de l’An II à Montpellier, en France. Résultat, 25 Brutus, 5 César, 5 Achille, 4 Scipion. Ils sont fous ces Gaulois !

Donald
Que ce soit le canard de Walt Disney ou celui de la Maison-Blanche, le prénom, sans doute trop anglo-saxon n’a pas fait d’émules chez nous. 

Childéric
Comme la plupart des noms des rois mérovingiens, il ne reviendra pas. Trop compliqué, juge le sociologue français Jean-Christophe Coumont. C’est vrai qu’il faut porter des prénoms comme Pépin, Dagobert ou Clotaire.

Diana
Dans le canton de Vaud, ce prénom connaît un pic en 1996, date du divorce de Lady Di, une année avant sa mort tragique.

Emile
Eh oui, il en reste… dans les tréfonds du classement. En Suisse romande, 11 nouveaux-nés lui ont fait honneur en 2020. Deux fois moins que les Emilies.

Gélatine
Ne cherchez pas ! C’est le prénom de la maman à Obélix. Celle du petit Gaulois Astérix se prénommait Praline. 

Léa 
Très couru il y a quelques années, court et doux, il est néanmoins retombé au 68e rang suisse en 2020. 

Louis
Ils ne font pas leur âge, s’accrochant, ces dernières années, au top 10 romand. Pas mal pour un prénom de « vieux ».

Maria
A véritablement cartonné au bout du lac au début des années 1960. Le canton de Genève compte d’ailleurs plus de 10 000 Maria aujourd’hui, même s’il n’est, de loin plus, le choix prioritaire des nouveaux parents. Le préféré en 2020 : Emma. 

Nutella
Sans doute addict, un couple français voulait baptiser son enfant Nutella comme la célèbre pâte à tartiner. Refusé. Motif : « Un prénom commercial porte préjudice à un enfant. Il pourrait faire l’objet de moqueries et avoir des séquelles psychologiques, voire un traumatisme. » 

Fraise
En France toujours, l’état civil a refusé Fraise. Etonnant quand on sait qu’il y a déjà pléthore de prénoms de fruits, comme Cerise, Clémentine, Prune, Pomme, Myrtille ou Framboise. Mais le juge a justifié sa décision en évoquant l’expression « Ramène ta fraise », qui porterait préjudice à l’enfant. 

Marcel
Ce prénom qui fleure bon la boxe (Marcel Cerdan) n’a plus la cote. En France, l’âge moyen d’un porteur de ces six lettres est de 90 ans. En Suisse romande, il est rare aussi, se classant généralement autour de la 
200e place, ces dernières années. 

Twifia
Oui, vous ne rêvez pas. En 2020, cette appellation donnée dans les Grisons a fait le tour du monde. Les parents l’ont en effet choisi comme troisième prénom de leur fille pour obtenir une offre promotionnelle, à savoir une connexion internet gratuite pendant dix-huit ans. 

J.-M-R.  

Pour en savoir plus :

site internet de open-data.paris 

site internet de L'Office Fédéral de la statistique 

L’officiel des prénoms, Editions First

Sociologie des prénoms, Baptiste Coulmont, Editions La découverte

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