Yann Arthus-Bertrand : J'ai photographié la terre vue du ciel

© Yann Arthus-Bertrand 

La première rétrospective du photographe et réalisateur Yann Arthus-Bertrand aura lieu à la Fondation Opale, à Lens (VS), à partir du 16 décembre. Rencontre.

Vue du ciel, la propriété où il vit doit être difficilement détectable : ses hauts arbres se mêlant étroitement à ceux de la forêt de Rambouillet. D’ailleurs, les cervidés se trompent et, souvent, finissent par venir brouter l’herbe du photographe et réalisateur. S’il s’est fait construire un atelier-cabane dans le faîte d’un arbre, Yann Arthus-Bertrand se trouve bien sur la terre ferme en compagnie d’humains. La large table en bois de la salle à manger en témoigne. Sa cordialité aussi : tutoiement, embrassade, petit café, yeux bleus turquoise à l’expression curieuse de l’autre sont immédiats. Une personnalité d’exception avec laquelle la Fondation a décidé d’ouvrir ses portes.

 

Première rétrospective de 50 ans de photos et de films. Pourquoi en Suisse  ?

J’entretiens des relations amicales avec Bérengère Primat, qui vient de transformer la Fondation Pierre Arnaud en Fondation Opale pour en faire un pole de référence dans l’art aborigène. Appréciant beaucoup cet art et étant un grand admirateur du site de la fondation — quel bel endroit ! — , cette exposition en avant-première de ma rétrospective parisienne, en 2019, fait sens pour moi. Je remercie Bérengère d’avoir pensé à moi pour son lever de rideau ! En principe, si j’en crois mon expérience, mes photos devraient attirer du monde.

 

Qu’allez-vous montrer ?

Un aperçu des moments forts de mon parcours de photographe qui se confondent d’ailleurs avec ceux de ma vie d’homme. Il y a la période « lions ». Pendant trois ans, nous sommes partis, mon épouse Anne, nos enfants et moi, vivre au Kenya où nous avons suivi une famille de lions. Pour gagner ma vie, j’étais pilote de montgolfière, d’où la découverte de La Terre vue du ciel et des clichés qui ont suivi durant une autre partie de ma vie. Il y a eu la période « gens » et « animaux » qui a correspondu à l’époque où mes enfants étaient scolarisés et où j’ai essayé d’être moins nomade. Puis, il y a eu les films Human et, ensuite, Woman qui m’ont de nouveau envoyé aux quatre coins de la planète.

 

De quelle partie de ce parcours êtes-vous le plus fier ?

Je les revendique toutes. Ce qui me laisse un sentiment de jubilation, c’est le succès remporté par le livre La Terre vue du ciel qui s’est vendu à 4 millions d’exemplaires, ce qui n’arrive jamais pour un livre de photographies. Deux millions de personnes étaient venues les regarder lorsqu’elles avaient été accrochées sur les grilles du jardin du Luxembourg. Pour réaliser ces photos et produire mes reportages, j’avais dû hypothéquer ma maison.

 

A quel moment êtes-vous devenu un activiste de l’écologie ?

Durant les dix années où j’ai photographié La Terre vue du ciel ! J’ai vu tant de changements : les espaces de nature s’atrophier peu à peu, la misère des gens qui ne peuvent plus se nourrir de la pêche, de l’élevage, de l’agriculture gagner du terrain. Quand j’ai photographié les lions, leur communauté comptait 250 000 individus, elle n’en recense plus que 20 000. En quarante ans, 60 % des effectifs des animaux vertébrés ont disparu. Cela me remplit d’effroi. Parfois, cela me réveille la nuit. Je fais partie de la génération qui a fait exploser la consommation, les besoins des individus, le nombre d’appareils électriques, de voitures, d’objets jetables auxquels ils se sentent attachés aujourd’hui.


Une bestiole impressionnante. Gardon est un taureau blond d'Aquitaine pesant plus de 1600 kilos.
C'est la compagne de l'éleveur qui est avec lui, sans crainte puisque cet animal est à l'écouter, " hyper gentil".

 

Vous vous sentez coupable ?

Coupable, oui, d’avoir laissé comme tous ceux de ma génération advenir un monde qui n’est pas viable pour 8 milliards d’individus, ce que nous serons bientôt. Pendant les dix années où j’ai survolé la Terre, j’ai rencontré beaucoup d’écologistes et de responsables d’ONG, et cela m’a donné envie de m’engager pour l’environnement, puis de créer la Fondation Goodplanet (www.goodplanet.org). Je travaille actuellement à la production d’un film Legacy, qui veut dire « héritage », où je montre qu’on peut être heureux en consommant moins et en accordant de l’importance à d’autres valeurs que celles matérielles.

 

C’est possible ?

C’est nécessaire en tout cas. L’envie d’avoir toujours davantage sur laquelle notre civilisation est basée nous conduit à un effondrement. L’un de mes fils suit cette voie minimaliste: il a décidé que gagner le SMIC lui suffira pour être heureux, que son but dans la vie était de vivre simplement et entouré des gens qu’il aime, avec lesquels il a noué des liens de solidarité.

 

Vos photos de la Terre viennent d’illustrer l’encyclique du pape François, Laudato si’ (loué sois-tu), pourquoi vous êtes-vous lancé dans cette aventure éditoriale ?

Je suis un écolo perdu ; j’ai 72 ans et, depuis l’âge de mes 20 ans, je m’intéresse à la faune sauvage. J’essaie par tous les moyens de changer le monde. En vain. Je ne suis pas croyant, mais l’encyclique du pape François, publiée en 2015, est un texte fondamental et altermondialiste. Le pape pense que le capitalisme est en train de détruire la vie sur notre planète. Il a raison.

 

Qu’est-ce que votre film

Woman, tourné dans 40 pays, dont la Suisse, qui a recueilli 3000 témoignages, et sortira dans le courant de 2019, vous a appris sur le genre féminin ? Il m’a fait changer d’avis sur ma femme, mes sœurs, ma mère. Je n’avais pas mesuré, par exemple, la place qu’occupe la maternité dès que les femmes deviennent mères. Sur ma mère, j’ai compris qu’elle était la personne la plus importante de la maisonnée. Mon père avait beau gueuler, le soir en rentrant, celle qui faisait tourner la famille, c’était elle. Un extrait de Woman, regroupant les témoignages de femmes valaisannes, sera présenté à la Fondation Opale.

 

Vous vous sentez comment à 72 ans ?

Depuis que je souffre d’une polyarthrite, je me sens plus vieux. Sinon, plutôt bien et dynamique. Je suis un entrepreneur qui adore lancer de nouveaux projets. J’ai une vie très remplie, et pas de temps pour penser à la mort ! Mais je pense, en revanche, qu’il est probablement plus facile de réussir sa vie professionnelle que sa vie d’homme. En tout cas, je m’emploie à devenir meilleur comme mari, comme père et comme grand-père.

 

 

UNE FONDATION DÉDIÉE À L'ART ABORIGÈNE

C’est un centre d’art contemporain — dédié en particulier à l’art aborigène — que la collectionneuse française Bérengère Primat veut ancrer au centre du Valais, à Lens, juste à côté de Crans (VS), dans les lieux mêmes de la Fondation Arnaud, qui a fermé ses portes en mai dernier. Passionnée d’art aborigène — elle possède une collection unique de plus de 600 pièces — Bérengère Primat a sillonné l’Australie avec ses enfants de nombreuses années durant avant de venir s’établir en Valais.  « Le respect envers la planète est très fort chez ces peuples premiers, et c’est un message que je retrouve aussi dans le travail de Yann Arthus-Bertrand que nous invitons pour cette première exposition. »

Joli coup en effet, pour l’ouverture de la Fondation Opale, le 16 décembre prochain, c’est le fameux photographe Yann Arthus-Bertrand, un ami de la collectionneuse, qui viendra avec une rétrospective inédite de ses photographies et de ses films — dont des extraits de son documentaire Woman, pour lequel il a recueilli le témoignage de 40 femmes valaisannes. Et, deuxième volet de cette exposition, l’artiste aborigène australien Robert Fielding. En juin 2019 ouvrira alors la première grande exposition temporaire d’art aborigène, qui sera le véritable lancement du projet artistique imaginé par la passeuse Bérengère Primat.

« Legacy : une vie de photographe, rétrospective de Yann Arthus-BertrandExposition Robert Fielding », 16 décembre au 31 mars 2019, Fondation Opale, Lens (VS)

Propos recueillis par Véronique Châtel

 


A VOIR

Fondation Opale, Lens, à partir du 16 décembre
Laudato si’, pape François, Ed. Premier Partie

0 Commentaire

Pour commenter