La voix de son oncle d’Amérique surgie du passé

Un timbre de voix qui réveille des souvenirs émus. © Yves Leresche

Florence Auras, Lausannoise, spécialiste en communication, ne s’attendait pas à un tel cadeau. Une bande sonore retrouvée dans le bureau de son père la met en relation directe avec son oncle disparu, il y a trente ans. Sa voix de jeune homme, en 1972, réanime des pans occultés de l’histoire familiale.

Florence Auras presse sur le bouton play du vieux magnétophone. Une voix douce se fait entendre. Enjoué, le timbre est teinté d’un accent vaudois. Avec son phrasé délicat, ce parler châtié a été enregistré à New York en 1972. Alain Auras, l’oncle de Florence, a trente-deux ans quand il évoque, en toute simplicité, sa vie aux États-Unis où il vit et travaille depuis 1967. Un demi-siècle plus tard, en février dernier, quand elle tombe sur ce son du passé, cette spécialiste en communication n’identifie pas tout de suite la personne qui parle de météo, de navigation à voile et des élections américaines remportées par un certain Richard Nixon. 

« C’est Alain qui parle… » Ce sera de l’aveu même du deuxième frère de son père que Florence apprend que c’est son oncle défunt qui cause ainsi avec tant de naturel. La nièce est saisie par l’émotion. Florence réalise alors que la dernière fois qu’elle a vu ce proche parent, elle allait sur ses 20 ans. C’était en 1989, à l’enterrement de son grand-père. Trois ans plus tard, Alain allait quitter ce monde âgé seulement de 52 ans. « Je n’ai pas pu lui dire adieu… »

 


Alain Auras (g), l'oncle de Florence, et son compagnon. © DR

Cadillac rose

Aussitôt vient l’envie de partager cette découverte. Florence publie, sur Facebook, une photo du magnétophone, de la marque Teleton, avec un extrait de la bande suivi, par quelques mots d’explication qui donnent le frisson : « Le week-end dernier, je suis tombé sur cet appareil qui contenait une bande. Il a suffi de brancher le câble (…) et j’ai découvert un enregistrement audio de 40 minutes ! C’est la voix de mon oncle, celui qui conduisait une Cadillac rose, qui vivait dans une maison avec piscine et construisait un catamaran dans son jardin… C’était mon tonton d’Amérique, celui qui nous envoyait des bonbons qui pétillent dans la bouche avant que cela n’arrive en Europe. » 

Mais comment Florence est-elle tombée sur ce trésor qui va se révéler riche en surprises familiales et en introspection ? « Au départ, l’histoire n’est pas belle : il y a deux mois, j’ai entrepris de vider le bureau de mon père malade, à Martigny. » Ingénieur, comme son frère Alain, le père de Florence a toujours aimé la technologie. Aussi n’est-elle pas surprise de découvrir la présence de ce magnétophone, dont elle conserve un vague souvenir. Or, sa mère, sans autre commentaire, lui tend l’appareil avec, toutefois, l’air de dire que la bande contient sûrement quelque chose d’important.

Une fois la bande authentifiée, Florence comprend que celle-ci était, à l’origine, destinée aux parents d’Alain, ses grands-parents à elle : « Dans les années 70, le coût d’une conversation internationale téléphonique était exorbitant. Alors, on s’envoyait des lettres et aussi des cassettes ou des bandes audio. » Voilà qui explique l’abondance de détails que le fils expatrié aux États-Unis livre à ses parents sur sa vie quotidienne. Impressions, observations, tout est transmis sur le ton d’une aimable conversation téléphonique : les tornades (Alain dit « tornados ») qui touchent la côte sud des États-Unis et qui impressionnent tant ce passionné de voile. Une expédition en 2 CV dans le Nevada, un lac rempli de castors. 

Elvis, bôf

A Las Vegas, cette année-là, le dinner show coûte 15 dollars. Le repas est bon, le concert d’Elvis Presley en personne lui plaît moins. En revanche, Alain semble apprécier de pouvoir passer à table en « blue jeans, maillot et pantoufles de gym ». Le Suisse évoque la dépression américaine et sa cohorte de sans-emplois. En New-Yorkais d’adoption, il déplore la gestion en banqueroute de la ville : « Le maire (NDLR, John Lindsay) donne de l’argent aux pauvres au lieu de leur fournir du travail. » 

Et puis, ici ou là, Alain évoque « son copain ». Et c’est alors que des pans entiers de la vie familiale sont reconstitués par Florence. Le travail de mémoire se focalise alors sur ce que personne dans la famille ne voulait voir : Alain était homosexuel. Et il est mort du SIDA. 

S’ensuit une prise de conscience sur ce qu’aura été la place de cet oncle dans sa famille. 

« Avec mon frère, se souvient Florence, nous étions les deux seuls enfants de la fratrie des Auras. On aimait beaucoup notre oncle. Nous lui avons rendu visite en famille en Californie. J’avais 13 ans. Il était si amical avec mes parents, comme il l’était d’ailleurs avec ses propres parents. Il choyait sa mère, lui offrait des bijoux. C’était un homme joyeux, notre oncle exotique. »

Avec le recul, Florence s’interroge : « Dire que mes grands-parents sont allés le trouver plus d’une fois aux États-Unis. Ils aimaient leur fils qui le leur rendait bien. Sauf qu’ils n’ont jamais voulu comprendre. A leurs yeux, son homosexualité n’existait tout simplement pas. »

 


Lors d'un voyage à San Francisco, Florence et son oncle souriant à son neveu assis dans le cable car. © DR

Puzzle familial

Petit à petit, depuis janvier, Florence recompose ainsi un puzzle familial où la vie affective d’Alain apparaît occultée. En cherchant sur la Toile, elle tombe très vite sur des traces de la vie de son oncle d’Amérique. Après avoir déménagé de New York à San Diego au début des années 80, Alain trouve l’amour. Avec son nouvel ami, il entreprend un voyage en bateau à voile avec son ami en remontant la côte californienne jusqu’à la baie de San Francisco. Une photo les montre sous le pont du Golden Gate, le visage d’Alain radieux. « Ils se sont établis à Oakland. Je suis soulagée d’apprendre que mon oncle avait un conjoint pendant sa maladie et que leur relation a duré plusieurs années. »

Survivant du SIDA, le compagnon d’Alain témoigne avec pudeur dans un article du San Francisco Chronicle de ses années de bonheur, d’épreuves et d’espoir retrouvé. « Quand je pense, qu’il y a quatre ans, j’étais à San Francisco, précise Florence. Si j’avais su… » Oui, elle aurait rendu visite à celui qui a partagé la vie d’Alain. « Mon oncle est mort, il y a tout juste trente ans. Je n’ai pas pu lui dire que je m’en fichais de savoir qui il aimait. » 

Aujourd’hui, Florence trouve intéressant de raconter cette histoire : « Déconstruire les non-dits familiaux. » Avec ce constat, énoncé avec un petit sourire : « Dans la famille Auras, je remarque qu’on ne parle pas des morts. Comme s’ils et elles n’avaient jamais existé. Alors que, dans la famille vénézuélienne de ma mère, on parle d’elles et d’eux comme s’ils et elles étaient encore avec nous. » 

Alain, avec sa voix vibrante de sensibilité, aura fini par retrouver sa nièce. Son ultime cadeau d’Amérique à Florence a la saveur extraordinaire d’une friandise pétillante dans la bouche. 

Nicolas Verdan

 

 

 

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