COVID-19: bas les masques !

©Istock

Le port du masque depuis plus d’un an nous a fait prendre conscience de l’importance du langage non verbal. De ce que l’on dit ou ou pas… par le regard, le sourire, les attitudes du corps. Décryptage avec deux spécialistes. 

L’obligation de sortir masqués, durant des mois, nous a — souvent à notre insu — joué des tours. On a pu, parce qu’on est doté d’un regard sombre, passer pour quelqu’un de sévère auprès de personnes qui ne nous avaient jamais vu démasqué ou, au contraire, pour quelqu’un d’aguicheur à cause d’une paire d’yeux rieurs. On a cru comprendre ce que nous expliquait, d’une voix sourde, notre interlocuteur de derrière son masque. En réalité, les sous-entendus nous ont échappés. On a interprété — à l’excès — la coiffure, les vêtements, la manière de se tenir de notre interlocuteur, pour pallier le manque de proximité avec lui. Foutu masque, qui nous a privé de tout un registre de la communication, le non verba, l a parfois généré des malentendus. 

« Selon le psychologue américain Albert Mehrabian, la communication humaine se résumerait en une formule : la règle des trois V, équivalant à 7 % - 38 % - 55 % », explique Cédric Sapey, spécialiste en communication et président de l’Association des spécialistes en langage non verbal suisse, LNV-Swiss. Alors, 7 %, ce serait la valeur verbale, soit la communication par la signification des mots; 38 % serait la valeur vocale, traduite par l’intonation et le son de la voix; 55 % serait la valeur visuelle, exprimée par les mimiques du visage et le langage corporel. Voilà bien la preuve que, échanger masqué, réduit le niveau possible d’appréhension de l’autre dans une très grande proportion.

Pas pour rien si certains ont l’impression d’avoir perdu de l’acuité auditive, depuis l’arrivée du Covid-19. Non seulement, ils ne peuvent plus prendre appui sur la lecture labiale pour comprendre leur interlocuteur, mais ils pâtissent d’un manque d’informations véhiculées par le non verbal. « Le cerveau est capable de décoder, en un millième de seconde, sans qu’on en soit conscient, toutes sortes d’informations captées par nos sens : le regard, l’ouïe, l’odorat, très sensible aux phéromones, le toucher », précise Cédric Sapey. A ce jeu-là, femmes et hommes seraient différents. Les premières seraient plus auditives, et donc sensibles aux intonations de la voix, et les seconds, plus visuels. 

Fait intéressant, identifié par le psychologue américain, Paul Ekman : il existerait une universalité des émotions et de leurs traductions en mimiques faciales. Certaines expressions, comme celles exprimant la colère, le dégoût, la peur, la joie, la tristesse, la surprise et le mépris seraient immédiatement comprises par les hommes, où qu’ils se trouvent sur la planète, leur culture d’origine n’exerçant aucune influence. Ce savoir s’acquerrait dès la petite enfance. « Il suffit d’observer un enfant de moins de 2 ans pour voir comment se passe cet apprentissage », développe Cédric Sapey. « Face à un danger potentiel, il regarde ses parents pour deviner, à leur expression faciale, ce qu’il doit faire. » 

 

Quatre distanciations possibles 

Bref, porter un masque a fortement perturbé les différents canaux de communication. Et l’obligation de se tenir à, au moins un mètre de son interlocuteur aussi, si l’on se réfère aux travaux de l’anthropologue Edward T. Hall. « Ce dernier a mis en évidence quatre types de distance physique que les individus mettent entre eux, selon leur degré d’intimité : la distance publique, la distance sociale, la distance personnelle et la distance intime », rappelle Patrice Ras, expert en communication non verbale. « Durant les pics de contamination du virus, tout le monde a été tenu à la même — longue  — distance. » Ce qui a gommé les liens privilégiés entre les individus. »  

Alors, quel bonheur de se rapprocher de ceux qu’on aime un peu, beaucoup, passionnément… De laisser tomber le masque. Et de retrouver le plaisir d’échanger des sourires avec ceux qui nous paraissent aimables !  

 

Mieux décrypter l’autre au risque de l’être trop soi-même

Cet intermède de privations, qui pourrait se reproduire, aura cependant eu cette vertu de nous faire prendre conscience que les mots seuls ne suffisent pas à nous relier les uns, les autres. « En Occident, on a tendance à survaloriser la parole et le sens des mots, souligne Patrice Ras. Or, communiquer, c’est non seulement écouter l’autre, c’est aussi l’observer dans sa globalité, en étant sensible à ses expressions faciales, à ses postures, à ses gestes. » Ignorants, que nous sommes. On fera attention à mieux saisir l’autre, en appliquant la règle des trois V, promis ! Mais si chacun prend cette résolution, n’en sera-t-il pas fini de la spontanéité ?  

Après avoir planqué la moitié de son visage pendant des mois (et avoir pu tirer la langue à un interlocuteur agaçant dessous son masque, sans qu’il s’en aperçoive), se retrouver à nu, toutes mimiques au vent, est un rien inhibant. Et si on était décrypté avec trop de transparence ?  Un rappel de la signification de quelques mimiques, mais aussi intonations de voix et postures de base, s’impose. 

 

Véronique Châtel

0 Commentaire

Pour commenter