Cancel Culture: « Le passé doit être dévoilé et non annulé »

©Istock

On déboulonne des statues et on traite Annie Cordy de raciste. L’historien Nicolas Bancel décortique la cancel culture qui, partie des Etats-Unis, touche aujourd’hui l’Europe entière.

Vous avez déjà entendu parler cancel culture ? Une pratique née aux Etats-Unis au sein des mouvements de défense des droits civiques afro-américains et qui se répand aujourd’hui comme une traînée de poudre. Son dessein: au nom de minorités, raciales ou sexuelles, dénoncer publiquement des individus ou des groupes responsables de comportements ou d’actions perçus comme « problématiques ». Cancel ? Comprenez « annulation » ou « bannissement ». Un chanteur aux propos sexistes ? Cancel ! Un film aux relents racistes ? Cancel ! Un message « transphobe » ? Cancel ! 

C’est ainsi que l’auteure de Harry Potter, J.K. Rowling, s’est fait condamnée publiquement — et sur les réseaux sociaux — pour avoir osé des propos jugés « transphobes ». « Autant en emporte le vent », Colbert, Rousseau, Beethoven et, même dernièrement, la chanteuse Anny Cordy pour sa chanson Chaud cacao, rien ne semble arrêter la machine de cancel culture qui, comme l’affirment ses défenseurs, donne enfin la parole à ceux et à celles qui ne l’avaient pas. Quitte à dénoncer, voire humilier en public celui ou celle qui est devenu « problématique ».

Indéniablement, le mouvementent #MeToo a libéré une parole trop longtemps enfouie et mis au jour des abus innommables. Mais il a aussi radié des œuvres et des auteurs. D’où la question, désormais centrale : au nom de la défense de minorités, peut-on ainsi gommer l’histoire et flageller à tout vent, en sacrifiant la nuance et la dialectique si chères à notre culture ? Ce mouvement d’oblitération ne met-il notre sacro-sainte liberté d’expression en danger, quand un mot, une idée ou une œuvre met d’un coup tout un monde au pilori ? Tiens, les fameux « mâles blancs de plus de 50 ans », tant fustigés aujourd’hui, sont-ils tous coupables du chaos climatique dont héritent les nouvelles générations ? Peut-on les bannir ? Nicolas Bancel, historien et professeur à l’Université de Lausanne, répond à générations. De Colbert à Annie Cordy, en passant par Voltaire ou Churchill, on gomme et on déboulonne au nom de la cancel culture. 

 

De quand date ce mouvement ?

L’expression de cancel culture est née aux Etats-Unis il y a dix ans au sein des mouvements qui se battent pour les droits civiques des Afro-américains et dont les mots d’ordre ont été repris par le récent Black Lives Matter. Le mouvement s’est internationalisé et a pris, il est vrai, une résonance particulière après la mort de George Floyd à Minneapolis.

 

Comment opère-t-il ?

Aux Etats-Unis, les mots d’ordre ont touché toutes les formes de discrimination, comme la ghettoïsation de la population afro-américaine, la discrimination à l’embauche, ou, plus surprenant, l’implantation de héros sudistes dans l’espace public. Dans les faits, cela signifie que l’on refuse les symboles qui évoquent les discriminations ou le racisme. C’est ainsi que des statues ou des noms de rue ont été vandalisés.

 

Ce mouvement s’est-il élargi à d’autres minorités ?

Cela fait vingt-cinq ans que les campus américains se focalisent sur ces questions d’inégalités, qu’il s’agisse de minorités de couleur, de genre ou d’orientation sexuelle. Il y a une vraie sensibilité sur ces questions aux USA et certains groupes d’étudiants se sont radicalisés au point de se rigidifier. En clair, il faut parler d’idéologie d’épuration qui touche tout ce qui réémane du passé et fait écho dans le présent. C’est très puissant aujourd’hui encore et affecte 
particulièrement les relations entre professeurs et étudiants. Les enseignants font très attention, les sensibilités sont exacerbées.
 

Pourquoi ce mouvement touche-t-il aussi l’Europe ?

J’y vois un aspect générationnel. Aux Etats-Unis, le mouvement Black Lives Matter a essaimé bien au-delà des mouvements traditionnels de défense des mouvements afro-américains, avec la participation plus massive d’intellectuels, de Blancs et d’une partie de la gauche américaine. Puis les plus jeunes s’y sont mis : dans les reportages TV, on est frappé par la jeunesse de cette population, qui n’est pas rompue à la militance. En France, lors des manifestations contre les répressions policières, on est également frappé par le mélange ethnique et la jeunesse des manifestants. C’est pourquoi je parle d’aspect générationnel : n’y a-t-il pas une partie de cette génération qui nous demande des comptes ?

 

Pourquoi ?

En France, la question coloniale a été mise sous le boisseau et reste extrêmement sensible. Elle est comme un espèce d’impensé pour toute une génération qui aujourd’hui nous demande des comptes : la colonisation et les immigrations qui ont suivi ont-elles un lien avec les discriminations que subissent les populations minoritaires… ? 

 

En Suisse aussi ? Certaines statues ont été déboulonnées… 

L’oppression des Afro-américains ne fait aucun doute dans l’histoire américaine, avec l’esclavage et les effets massifs de la ségrégation. On peut comprendre qu’un enfant noir soit choqué, à l’entrée d’une université dans le Mississippi, en voyant la statue d’un bienfaiteur de l’institution qui a été marchand d’esclaves ! En Suisse, il y a évidemment moins de mobilisation car toute l’histoire est fondée sur le fait que le pays n’a pas eu de colonie. Pourtant, par ses missions religieuses, ses agents privés, sa société civile, la Suisse a participé à l’esclavage, à la colonisation, à la construction des hiérarchies raciales. Il suffit en effet de citer Pury, ou Agassiz, qui reste l’un des grands scientifiques de la raciologie au 19e siècle. 

 

Comment ce mouvement s’est-il étendu à d’autres minorités ? 

Dans la cancel culture prévaut l’idée que les oppressions subies — et par ailleurs incontestables — par les minorités ethniques ou sexuelles, ont été enfouies dans la mémoire collective, au point que les seules traces restantes sont des personnages qui ont été des acteurs de cette oppression. Aussi, quand on supprime un film comme « Autant en emporte le vent — qu’on peut qualifier, sinon de raciste, en tout cas de largement paternaliste — c’est au nom de cela qu’on le fait. Doit-on pour autant supprimer les traces du passé ? En tant qu’historien, ma réponse est claire : non ! 

 

Comment évoluer, alors ?

Ne devrait-on pas concevoir l’espace public différemment ? Il ne s’agit pas de supprimer des statues ou des noms de rue mais de concevoir des dispositifs qui offrent du savoir plutôt que de l’annuler. Qui était Colbert ? Qu’a-t-il fait ? Je verrai bien des bornes interactives qui expliquent au public que Colbert était l’un des initiateurs du Code noir, mais aussi le grand modernisateur de la bureaucratie française. Ou que Louis Agassiz, à Neuchâtel, était botaniste, glaciologue et avait des inclinaisons racistes… On pourrait aussi songer à honorer, dans l’espace public, les noms de résistants à l’oppression coloniale ou à l’esclavage, accompagné de dispositifs pédagogiques.

 

C’est paradoxal, car c’est ce que vise précisément la cancel culture : bannir le racisme et les discriminations !

On le sait, en histoire, c’est faire fausse route. L’analyse de nombreuses dictatures montrent que celles qui ont voulu éliminer les références au passé ont échoué. Faire table rase est une utopie dangereuse, ouvrant la porte à tous les subterfuges et transformations. 

 

L’autre argument de ce mouvement, c’est qu’on donne la parole aux minorités mais en faisant taire l’histoire…

Je peux le comprendre, ce besoin part de blessures parfois très profondes... Mais l’explication de l’histoire est la meilleure manière de combattre ce qui aujourd’hui risque de nous détruire. La chance que nous offre l’espace mémoriel public, par exemple, est de nous transformer sans trahir la mémoire. 

 

Certains s’inquiètent, en voyant évoluer ce mouvement, d’une véritable chasse aux sorcières, qui vise aussi la génération plus âgée…

Hier, dans l’espace public, personne ne parlait d’oppression des minorités sexuelles ni d’égalité entre l’homme et la femme, même si hélas, c’était une réalité. Aujourd’hui, comme historien, je constate que notre société occidentale a fait d’énormes progrès et tend vers une prise de conscience des questions de racisme et de discrimination. Nous sommes face à une charnière historique qui, il est vrai, révèle une certaine coupure générationnelle que tous ne comprennent pas.

 

Vous pensez aux « vieux mâles blancs » jugés responsables de la destruction de la planète ?

Notre génération a vécu les Trente Glorieuses comme une parenthèse enchantée. En revisitant cette période, on réalise maintenant qu’elle a érigé un modèle de consommation destructeur, qui se fichait des impacts écologiques. Mais doit-on s’accuser pour autant ? Il faut comprendre les actions dans leur époque. Dans les années 70, l’écologie n’existait pratiquement pas. Aussi, les « vieux mâles blancs » ont certes participé à ce modèle mais en toute bonne foi. 

 

Reste que la coupure intergénérationnelle fait son œuvre… 

Ce type de conflit fait partie de l’histoire. Les générations qui suivent demandent toujours des comptes à la précédente ! Le nazisme en Allemagne, la collaboration en France, le fascisme en Italie ont provoqué les mêmes mouvements. Aujourd’hui, les jeunes de Extinction Rebellion, qui militent pour le climat, nous mettent face à un énorme problème, l’urgence écologique, qui se révèle particulièrement anxiogène. Que laissez-vous comme planète ? Ils ont peur et je comprends leur réaction : ils doivent relever des défis plus compliqués que ceux que nous avons connus, avec le chômage ou la menace nucléaire… Aujourd’hui, les enjeux sont différents. Et leur radicalisation est compréhensible.

 

Devons-nous pour autant accepter cet anathème ?

Ils se tournent vers nous, vers l’ancienne génération qui vit bien, qui a eu du travail, qui a gagné confortablement sa vie… C’est cette vie facile qu’ils nous reprochent maintenant car ils la lient aux désordres actuels. Qu’avez-vous donc fait ? Et que faites-vous pour changer les choses ?

 

Oui, mais la pilule est parfois dure à avaler…

Ces activistes ne voient pas que l’histoire nous transforme. On ne pense plus la même chose à 20 ans qu’à 50 ans. Moi-même, jamais je ne me suis dit raciste, et jamais ne l’ai été. Pourtant, en me penchant sur les représentations coloniales, je me suis aperçu que j’en avais intégré un certain nombre. C’est en travaillant sur le passé qu’on se transforme. Les stéréotypes qui nous construisaient, comme enfants, sur les minorités sexuelles ne sont plus les mêmes aujourd’hui. Les blagues qu’on racontait à 20 ans nous feraient moins rire maintenant…

Nous nous rendons compte que les minorités ont souffert et nous sommes plus sensibles à ces questions. Nous aussi, nous voulons une société plus inclusive, moins hiérarchisée, moins ghettoïsée. Mais le fait qu’on nous accuse est contre-productif car cela nous braque, nous les anciens. Non seulement, nous n’avons rien à voir avec l’industrialisme, mais, en plus, nous ne pensons plus comme avant. 

 

L’appel au boycott d’artistes ou de réalisateurs appréciés peut être mal ressenti...

Oui, je comprends. Il ne faut pas que notre société glisse non plus vers une vision binaire qui se réduirait par exemple à une guerre des sexes où tous les hommes sont des oppresseurs… C’est ce qui se passe parfois aux USA avec une inquiétante judiciarisation de la société. Nous sommes assez matures pour reconnaître que les paroles d’une chanson ou le titre d’un ouvrage puissent être choquants, sans qu’on nous en interdise son accès. Il y a toujours la possibilité de faire une préface critique pour nous aider à comprendre. Le passé doit être dévoilé et non annulé, au risque, alors, d’ouvrir la porte à un monde d’épuration aseptisé et utopique. Si on se prive de tout cela, si on efface toute figure contestable, on se prive de la possibilité de nous comprendre nous-mêmes. 

 

C’est un appel que vous lancez !

Nous, ancienne génération, devons absolument faire l’effort de comprendre la rupture. Mais aucunement de l’accepter : la culpabilisation est un mauvais combat, aussi contreproductif que la volonté d’épuration. Les causes portées par Extinction Rebellion ou les mouvements LGBT sont les nôtres : ils ont donc avec nous des alliés potentiels, non des ennemis. 

LIRE EDITO SUR LA CANCEL CULTURE

 

Propos recueillis par Blaise Willa

0 Commentaire

Pour commenter