Roland Collombin n’a jamais été si heureux

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Le mythique descendeur valaisan fêtera ses 70 ans en février. Toujours allergique au travail, en pleine santé, père de famille comblé, il profite, toute l’année, des montagnes qu’il aime tant. Chez lui à Versegères, il se raconte avec son franc-parler légendaire.

En ce premier mardi de décembre, il neige un peu sur le val de Bagnes. « Il faudrait que ça tombe à fond, là, c’est juste pour emmerder », lâche Roland Collombin, bien dans son style. Toujours aussi passionné de ski, il voit avec scepticisme cette saison si spéciale, perturbée par le virus. « C’est un truc de fou. Je me sens bizarre. Comme en mars, je vais me contenter de faire de la peau de phoque loin de tout. Je n’ai pas le choix, surtout qu’il y aura la foule si on est les seuls ouverts. »

« La Colombe », comme on l’a toujours appelé, nous reçoit dans le carnotzet de sa maison de Versegères. Au mur, des dizaines de trophées rappellent sa carrière hors norme, dont une grande photo de la  descente olympique de Sapporo, en 1972. Le chien fou avait été battu d’un rien par Bernard Russi dans ce qui fut le plus mythique duel de l’histoire du sport suisse. D’un côté, Collombin le rebelle, l’insoumis, le fêtard, de l’autre, Bernhard Russi, incarnation de la sagesse et de la discipline alémanique. Aujourd’hui, quarante-huit ans plus tard, La Colombe reste toujours aussi populaire. « On me reconnaît partout en Suisse, c’est la fête quand les gens me voient, c’est difficile 
à imaginer. »

 

Un homme libre

Marié depuis trente-cinq ans avec Sarah, une Québecoise, père d’une fille de 33 ans et d’un garçon de 28, Roland Collombin est resté tel qu’en lui-même avec son franc-parler, son humour, son absence totale de diplomatie, ses expressions qui claquent. Malgré la gloire, il n’a jamais quitté la maison familiale de Versegères, ce petit village du val de Bagnes.

 

« Je me sens bien ici. On a souvent dit que Russi avait fait tout juste dans la vie et moi tout faux. Je m’en fous. J’ai suivi ma voie et c’est tout. Russsi a eu des patrons, moi jamais. J’ai toujours été un homme libre. »

 

Lui qui continue à croquer la vie à pleines dents fêtera ses 70 ans le 17 février prochain. Une échéance qui l’inquiète un peu, même s’il reste en pleine forme. « Tu te dis merde, on arrive gentiment au bout, c’est bientôt fini. Ça va si vite. » Surtout qu’il estime vivre les plus belles années de sa vie. « Je n’ai jamais aimé travailler. Bien gagner ma vie en en faisant le minimum a toujours été ma devise et, à mon âge, je l’applique plus que jamais. » Il continue à commercialiser la gamme de vins qui porte son nom. Et, depuis cinq ans, il possède, à Martigny, un bar à raclettes, baptisé « La Streif » du nom de la mythique descente qu’il remporte deux fois. « Ça marche très bien en temps normal. Je dois être présent le plus souvent possible, car, si les gens viennent, c’est aussi pour voir la bête, rigole-t-il. »

 

Un solitaire

Car ce que ce sauvage revendiqué aime par-dessus tout, c’est de profiter des montagnes alentour, et ce en toute saison. « J’y suis quasi tout le temps. » Beaucoup de peau de phoque en hiver. Et le reste de l’année, de longues balades agrémentées parfois de pêche à la truite dans trois petits lacs peu connus de la région. « On est une équipe d’une quinzaine de copains, dont Philippe Roux, à venir y pêcher. Accessibles seulement à pied, ce sont nos lieux secrets. J’y vais aussi souvent seul. » Son vrai luxe reste pourtant la cabane qu’il possède sur les hauts de Bruson, à 2600 mètres. « C’était un ancien baraquement militaire qu’on a retapé avec un copain, enfin surtout lui car, moi, comme dit ma femme, je n’ai jamais su planter un clou. L’été, j’y monte en moyenne trois fois par semaine. »

 

Le même caractère

Emmanuelle, sa fille aînée, travaille aujourd’hui dans l’immobilier chez Christian Constantin. Skis aux pieds, douée, elle s’était lancée sur les traces de son papa avant de tout envoyer balader, en rebelle comme lui. « Elle avait 15 ans quand je l’ai accompagnée au premier camp d’été de l’équipe valaisanne. Les entraîneurs donnaient des ordres comme à l’armée. « Papa, je crois je vais arrêter le ski », m’a aussitôt dit Emmanuelle. Je lui ai répondu : « Ok. » On est reparti le jour-même et elle n’y est plus retournée. Dans la vie, pour faire les choses bien, il faut avoir envie. » Menuisier, Pierre (28 ans), son cadet, a été, plus jeune, un champion de skateboard. « J’ai toujours voulu avoir des enfants et ils sont très cool avec moi, même si, aujourd’hui, ils me sèment trop facilement skis aux pieds ». Derrière sa carapace de dur à cuire se cache un papa très famille. « Le décès de sa maman à 67 ans reste le plus grand déchirement de sa vie. « J’en avais 37, j’aurais enfin eu plus de temps à lui consacrer. Elle avait toujours rêvé d’avoir des petits-enfants, mais Emmanuelle est arrivée juste après sa mort. »

 

Une carrière fulgurante

Ses premiers skis, La Colombe les avait reçus à 5 ans, à Noël. « Le soir même, j’étais allé dévaler le talus juste là-derrière. Je ne voulais plus rentrer.» Sa carrière, six saisons à peine, de 19 à 24 ans, a été fulgurante. A son palmarès, huit victoires en descente, dont les plus prestigieuses, le Lauberhorn et la Streif à Kitzbühel, deux fois, la plus vertigineuse de toutes. « A ma première reconnaissance, je me suis dit, je ne descendrai jamais là. Je crois que j’ai été le premier étranger après Killy à battre les Autrichiens chez eux. » Avoir raté le titre olympique à Sapporo reste son seul regret.  Malgré leur rivalité de l’époque, lui et Bernhard Russi sont restés très bons copains. « On se voit souvent. Bernhard vend même de mon vin dans son bistrot à Andermatt. » 

 

Sa réputation de foireur, de l’époque, Roland Collombin estime qu’elle était un peu exagérée. « Je la cultivais tant ça plaisait au public. Mais, à ce niveau, tu ne peux pas faire le con jusqu’à 2 heures du mat’ tous les jours. » A Sapporo, pourtant, après avoir un peu trop fêté sa médaille, il avait passé quelques heures derrière les barreaux avec un pote hockeyeur. C’est Adolf Ogi, alors patron de la Fédération suisse de ski, qui était venu les libérer au milieu de la nuit. « On en rigole toujours, aujourd’hui, avec Adolf qui est un ami proche. Il m’a encore téléphoné l’autre jour pour venir manger une raclette chez moi. S’il est devenu conseiller fédéral par la suite, c’est un peu grâce à nous, c’est ce que je lui lance souvent. »

 

En 1975, une chute terrible à Val d’Isère, avait failli le laisser paralysé et hâté sa fin de carrière. « Je ne sentais plus mes jambes, j’ai vraiment eu peur, puis mes doigts de pieds ont recommencé à bouger, trois jours plus tard.Je suis resté trois mois à l’hôpital. Rien que d’en causer, maintenant, j’ai l’impression d’avoir mal au dos. Je l’ai échappé belle, j’étais tellement content de remarcher. J’ai décidé de prendre ma retraite, mais de toute façon, dans ma tête, je voulais arrêter après les JO d’Innsbruck la saison suivante, j’en avais marre de la discipline, des entraînements. »

 

Aujourd’hui, même si les gens ne s’agglutinent plus au bistrot pour voir les courses comme à son époque, Roland Collombin continue à les regarder avec plaisir. « J’aime bien Beat Feuz et sa bonhomie naturelle. Et puis, on a la chance d’avoir une super équipe de slalom, emmenée par Yule et Zenhäusern, des vrais Valaisans, des gars sympas, en plus. » Quand on demande à La Colombe s’il a encore des rêves inassouvis, des projets secrets, sa réponse fuse : « Non, sinon rester en bonne santé. »

 

Bertrand Monnard

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