Pierre Perret: «Je fais des récitals de fainéant!» | generations-plus.ch

Pierre Perret: «Je fais des récitals de fainéant!»

photos: © Francine Bajande

Cette année, cela fait soixante ans que Pierre Perret écrit des chansons et qu’il les chante à travers la francophonie. Rencontre en son domaine dans la campagne francilienne.

Porte verte. Sonnette. Interphone : une voix. « C’est vous qui venez pour Pierre Perret ? Je vous ouvre. » Gravier, massif de roses, glycine recouvrant le mur d’entrée de la maison. Une jeune femme, la secrétaire, approche : « Suivez-moi ! Pierre Perret va vous rejoindre. » Une autre jeune femme, une employée de maison, apporte des cafés. Ce chaud jour d’été donne envie de plonger dans la grande piscine bleu lagon (il paraît que Michel Rocard, un intime de Pierre Perret, a sauté souvent dans cette eau azur). Ou d’aller se promener dans les vergers qu’on devine derrière les bosquets et le court de tennis.

 

Mais voilà celui qui fête ses soixante ans de chansons. On ne lui donnerait pas les 83 ans qu’il aura dans quelques jours. La silhouette est droite et souple, le regard vif. « Où aimeriez-vous qu’on s’installe pour discuter?»

La conversation démarre sous la véranda, où l’air est moins moite. « Hier encore j’étais en Irlande où il faisait 23° C. J’ai pêché deux saumons magnifiques.»

 

Quand il vit ici, sur ses terres situées à une centaine de kilomètres à l’est de Paris, Pierre Perret pêche aussi, dans un petit étang. Et, en automne, il chasse et ramasse des champignons dans un bois qui lui appartient. « Ce n’est plus aussi sauvage que lorsque j’ai décidé de m’y installer, il y a 56 ans, mais c’est encore la campagne. » Et le maître des lieux d’expliquer qu’il a fallu trente ans de travaux et d’aménagements divers pour que le corps de ferme à l’abandon, dévoré de ronces, se transforme en cette gentilhommière au charme rustique. «Je vous fais visiter l’extérieur ? » Filou, le boxer, aimerait bien être de la partie, mais il est prié de rester à la cuisine. « Trop exubérant », affirme son maître, tandis que les casseroles en cuivre reflètent la caresse qu’il lui fait sur le museau. 

 

On passe devant les fleurs odorantes plantées à proximité de la terrasse pour embaumer les soirs d’été, puis à côté d’un vieux pressoir. Partout, des parterres de légumes — courges, patates, courgettes … — , des arbres fruitiers — poiriers, pommiers, noyers, figuiers — et aussi de la vigne, des melons, des framboises, des tomates pas tout à fait mûres. « Il faudrait que j’enlève mon pantalon pour les faire rougir », rigole Pierre Perret. Par ici, l’enclos où caquettent une centaine de poules de différentes sortes. Et, par là, les herbes aromatiques. « J’aime bien l’idée de subvenir à mes besoins ! » Il y parvient d’une manière étonnante. Tout ce qui est cultivé, ramassé et cueilli chez Pierre Perret est transformé en conserves, terrines, confitures, sauces et saucisses. « Avec la carcasse des poulets, on fabrique même de la gelée. » Clou de la visite: les roses «Pierre Perret», développées par l’un de ses amis de sa couleur préférée : jaunes. Jaune comme le soleil qui tape de plus en plus fort. « Allez, on va se rafraîchir maintenant : vous déjeunerez bien avec nous ? » Sur la terrasse, la table est déjà mise et Rébecca, son épouse depuis 1962, qui est aussi son agent, vient nous rejoindre. Le couple a deux enfants, plusieurs ports d’attache et une complicité que l’on devine puissante.

Votre nom vient d’être donné à une école, pour la 28e fois. Comment expliquez-vous que vous ayez traversé les époques?

Je crois avoir toujours été attentif à ce qui se passait autour de moi. Tout au long de ma vie, j’ai essayé de dire ce qui me choquait, m’enchantait ou était à marquer d’une pierre blanche : j’ai parlé des cons, des racistes, de la condition féminine. Je pense avoir été un témoin de mon temps. J’espère l’être encore un peu. Les paroles de ma dernière chanson Ma France à moi traduisent ce que j’observe de mon pays, aujourd’hui.

De quoi parle cette nouvelle chanson?

Ma France à moi m’a été inspirée par la tuerie de Charlie Hebdo. J’ai été si bouleversé par cet événement que j’ai saisi la seule arme que je possède, mon stylo, et pondu un texte que j’ai mis en ligne sur un site. En trois jours, 10 millions de personnes l’avaient lu. Beaucoup m’ont encouragé : « Bravo Pierrot, c’est formidable, cela te ressemble ; maintenant, fais-en une chanson. » Je me suis dit : « Merde, je vais le faire, mais quel boulot ! » J’ai mis trois ans à l’écrire. Il n’y a pas plus incertain que moi quand j’écris une chanson. Tant que je n’ai pas posé le point final, je remets toujours tout en question. Pour moi, une bonne chanson doit dire le maximum avec une économie de mots et s’harmoniser parfaitement avec la musique pour que cela coule facilement. Je ne prétends pas y avoir toujours réussi, mais sur les 500 que j’ai écrites, une bonne trentaine est entrée dans la tête des gens. C’est ce qui me permet, désormais, de faire des récitals de fainéants.

C’est-à-dire?

Il me suffit d’apparaître sur scène et de prononcer « les » dans le micro pour que toute la salle poursuive « jolies colonies de vacances ». Idem avec Tout ... tout tout, vous saurez tout sur le zizi. La jubilation du public et les éclats de rire dans la salle remboursent au centuple toutes les angoisses que j’ai eues à écrire mes chansons. Ce qui me rembourse aussi, c’est le courrier que je reçois, les témoignages de reconnaissance : « Votre zizi m’a ouvert les yeux. » Et les cadeaux, comme cette céramique représentant une femme recouverte d’un niqab avec ce mot « merci » en référence à ma chanson La femme grillagée.

Comment êtes-vous devenu chanteur-compositeur-interprète?

J’ai été encouragé par mes parents. Mon père aurait adoré devenir comédien : il avait une nature comique extraordinaire. Il faisait du théâtre amateur et, quand il montait sur scène, le public s’écroulait de rire. Malheureusement, son père à lui l’a empêché d’en faire son métier. Alors, il a eu envie que je devienne un artiste. Il m’a mis au piano à 6 ans et a été très heureux, ensuite, que je rentre au Conservatoire de musique et que j’apprenne aussi à jouer la comédie.

Cela vous plaisait le piano?

Il n’y a rien de plus emmerdant que la musique quand vous avez 6 ans ! Je rentrais de l’école, j’avais envie d’aller jouer et on me disait : « Non, tu t’assieds et tu vas faire des arpèges. » Mon frère qui a trois ans de moins que moi y a eu droit aussi, mais il a trouvé le solfège plus emmerdant que moi et il a décroché assez vite.

Quel genre de petit garçon étiez-vous?

Un petit garçon bavard. Mes parents m’avaient mis à l’école avant l’âge, parce qu’ils travaillaient tous les deux et qu’ils connaissaient l’institutrice. J’étais le plus jeune de ma classe et je parlais tout le temps. Madame Labia, l’institutrice, qui portait un tablier long blanc et avait une voix bourrue, me rappelait souvent à l’ordre : « Pierrot, tu parles trop. Arrête-toi un peu. » Un jour, elle en a eu marre et m’a installé entre deux petites jumelles qui arrivaient de Pologne et ne parlaient pas un mot de français. Elle avait dû se dire que, ainsi entouré, je serais réduit au silence. Mais cela ne s’est pas passé ainsi. Après deux mois, les deux jumelles parlaient parfaitement le français !

Qui était votre meilleur copain?

Il était Italien et s’appelait Spessato. Il était doux, gentil, il avait des beaux cheveux bouclés. Un jour, un merdeux l’a traité de « sale macaroni ». Cela m’a révolté. Moi qui ne m’étais jamais battu, je lui ai envoyé un bourre-pif terrible, à tel point que le gamin est tombé à la renverse. L’instituteur est arrivé et a été très surpris de découvrir que j’étais à l’initiative de la bagarre : « Et bien Pierrot, qu’est-ce qu’il t’arrive ? » Je lui ai expliqué toute l’histoire. L’instituteur m’a puni, mais il a aussi puni l’autre garçon. Je me souviens d’en avoir tiré une certaine satisfaction.

Votre père a-t-il eu le temps de voir l’artiste confirmé que vous êtes devenu?

Quand j’ai fait l’Olympia à guichets fermés, pendant presque un mois, il est venu avec ma mère. Ils s’installaient au premier rang et affichaient une banane fantastique. Mon père, c’était le genre à attraper le bras de son voisin pour lui dire «Vous avez vu l’homme sur scène? Et bien c’est mon fils.» Il était formidable!

Est-ce lui qui vous a inspiré la chanson Mon p’tit loup dans laquelle vous évoquez une manière d’être père très tendre, plutôt inhabituelle à l’époque où votre chanson est sortie?

Toutes mes chansons sont le fruit de l’observation de la société dans laquelle je vis. J’ai rencontré de nombreux pères tendres et affectueux. D’ailleurs, après la sortie de cette chanson, j’ai reçu l’appel d’un homme qui m’a expliqué qu’il avait un fils handicapé, dans une chaise roulante : « Depuis qu’il a entendu votre chanson, il me réclame d’aller sur le Kilimandjaro. Je suis en train d’organiser une expédition avec des copains, mais cela coûte cher, alors on s’est dit que vous pourriez peut-être nous aider. » Je lui ai proposé de trouver une salle de concert pouvant accueillir le plus de spectateurs possible et de venir y donner un récital. Deux mille personnes se sont déplacées pour m’écouter et je lui ai donné la recette. Ainsi, il a pu monter l’expédition et Jonattan est monté sur le Kilimandjaro.

 

 

D’où vous viennent votre goût de la bonne cuisine et votre palais de gastronome?

C’est la faute à maman ! C’est elle qui m’a rendu gourmand et gourmet. Elle faisait une bonne cuisine de ménage, comme on disait à l’époque, pour qualifier la cuisine mitonnée. Sa cuisine m’a régalé même durant l’Occupation. Or, il en fallait de l’imagination pour faire un bon repas, sans beurre et sans huile, sans rien, la plupart du temps. Après la guerre, elle s’est lancée dans des plats qu’elle réussissait très bien, la brandade de morue, la gibelotte, le civet de lièvre … Sa spécialité était le pigeonneau aux oignons et aux câpres. C’était à tomber de bonheur: le pigeonneau était tendre, les oignons et les câpres étaient réduits d’une façon magnifique. Ma petite madeleine de Proust à moi, c’est un crouton de pain que ma mère trempait dans la sauce du repas qui mijotait lorsque je rentrais à la maison après l’école. Elle me le tendait et me demandait : « Alors qu’est-ce qui manque d’après toi ? » Parfois, je disais que cela manque de sel et elle me répondait: «Oui, tu as raison, c’est un peu doux.»

A vos débuts vous avez tourné avec Charles Aznavour. Aimeriez-vous avoir la même longévité?

Je chante par plaisir. J’arrêterai le jour où j’aurai besoin de cannes pour monter sur scène. Pour l’instant, entrer sur scène me procure toujours des bouffées d’adrénaline stimulantes et la mine épanouie du public une sensation de jubilation dont je ne me lasse pas. Ceux qui viennent me voir non plus, apparemment, ils se plaignent souvent que ce soit trop court. Je leur dis : « Vous êtes des bourreaux ! Faire chanter un vieux pendant deux heures et en demander encore. » Ils me répondent: « Mais on n’a pas vu de vieux ! »

Véronique Châtel

 

Petit quiz pour les fans

Etes-vous perretophile? Pour le savoir, essayez de reconnaître le titre des quatre chansons dont sont extraites ces paroles!

  1. Elle arrivait des Somalis, Lily, Dans un bateau plein d´émigrés Qui venaient tous de leur plein gré Vider les poubelles à Paris
  2. J’t’apprendrai, à la Jamaïque, La pêche de nuit au lamparo, Et j’t’emmènerai faire un pique-nique, En haut du Kilimandjaro
  3. Si vot’ concierge fait cui-cui sur son balcon, Avec ses perruches importées du Japon, Ses canaris jaunes et ses bengalis, A vot’ tour faites-leur guili-guili
  4. J’en ai vu des impulsifs, Qui grimpaient dans les calcifs, J’en ai vu de moins voraces, Tomber dans les godasses

Réponses:

1. Lily (1977) / 2. Mon p’tit loup (1979) / 3. Ouvrez la cage aux oiseaux (1971) / 4. Le zizi (1975)

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