Estelle Revaz : « Je ne me laisserai pas faire, je me battrai encore et encore ! »

La musicienne Estelle Revaz et son meilleur ami, un violoncelle Grancino fabriqué en 1679,
 sous le règne du Roi-Soleil, et donc logiquement baptisé Louis XIV.
©Luciana Pucciarelli/DR

Après avoir lutté pour ses pairs face au Parlement au cours de la crise sanitaire, la violoncelliste valaisanne Estelle Revaz a repris les concerts en mode « feu d’artifice ». Avec bonheur, mais non sans angoisse. 

Malgré son jeune âge — 32 ans — la violoncelliste valaisanne Estelle Revaz ne cache pas sa joie de se retrouver à la Une de notre magazine, et ainsi poursuivre dans nos pages le dialogue intergénérationnel déjà au cœur de son travail et de sa passion, la musique classique. « Il est vrai que, en Suisse, mon public est plutôt proche de la retraite, mais je rêve d’une vraie diversité de spectateurs, que jeunes et moins jeunes puissent échanger des idées et leur vécu, comme c’est parfois le cas dans d’autres pays… ».
Ces deux dernières années, la jeune soliste s’est faite le porte-drapeau des artistes touchés de plein fouet par la crise sanitaire et s’est battue pour sauver la scène artistique.

Résultat ? Une modification de l’Ordonnance Covid-19 culture par le Conseil fédéral. Houra ! Depuis, la virtuose a retrouvé le chemin de la scène, avec son précieux partenaire — baptisé Louis XIV, un Grancino fabriqué en 1679, sous le règne du Roi-Soleil — pour toute une série de concerts où elle continue de manier l’archet gracieux. Elle vient aussi de sortir un disque, Inspiration populaire, en duo avec la pianiste Anaïs Crestin, conçu malgré les obstacles du deuxième confinement. Un bol d’air salutaire, après ces années de disette. Mais le combat est loin d’être terminé.

 

On est tous affectés par cette guerre, aux portes de chez nous… A quel point celle-ci affecte-t-elle votre vie ?

Je suis évidemment bouleversée parce qu’on retrouve énormément de souffrance humaine, comme à chaque guerre. Alors celle-ci est plus proche de nous, ce qui explique probablement en partie notre émotion décuplée. La mobilisation de la société, notamment sur la question de l’accueil des réfugiés, est d’ailleurs magnifique. Mais je rêverais d’une solidarité équivalente lors de conflits plus éloignés ou de difficultés sociales peut-être moins évidentes mais tout aussi réelles.

 

L’aspect politique de la musique est au cœur de votre vie depuis deux ans, puisque vous êtes montée au front pour défendre actrices et acteurs culturels. Qu’est-ce qui vous a poussée à vous engager aussi intensément ?

Au deuxième confinement, quand on m’a interdit de donner des concerts pour dix personnes dans une église de 800 places, alors que la messe y était autorisée pour cinquante personnes, j’ai réalisé que les injustices étaient trop évidentes et qu’on nous «condamnait à mort» en nous interdisant de travailler sans nous indemniser. Ça m’a écœurée. Alors, j’avais deux possibilités : me laisser couler ou rebondir. Et c’est là que mon côté engagé est ressorti. J’ai commencé à aller voir les parlementaires fédéraux, à les sensibiliser, établir un dialogue pour les faire entrer dans mon monde. Parce qu’il y avait clairement de la méconnaissance. Et l’approche a fonctionné. Dans tous les partis, j’ai trouvé des personnes profondément humaines, engagées et pleines d’énergie, pour une cause qui, à la base, n’était pas la leur.

 

Avez-vous parfois été tentée de tout laisser tomber face aux difficultés ?

Non, mais il y a eu des moments d’abattement. Heureusement, les parlementaires sentaient quand j’allais mal et il y en avait toujours un ou une pour m’appeler et me remonter le moral. Ça m’a énormément touchée. Alors, c’était délicat parce que j’étais devenue l’image des artistes et je devais m’efforcer de ne pas laisser trop transparaître mes émotions sur les plateaux télé afin de garder la dignité du combat.

 

Où êtes-vous allée puiser cette énergie ?

Oh, c’était celle du désespoir. Mais ce n’est pas la première fois que je suis confrontée à des difficultés… A 15 ans, après quatre ans passés à Paris avec mes parents, j’ai décidé de rester seule pour continuer mes études au Conservatoire, alors qu’ils rentraient en Suisse. Livrée à moi-même dans cette grande ville, dans un milieu qui n’est pas tendre, ni en regard de la concurrence ni par rapport aux jeunes femmes, ça a été dur… Construire une carrière d’artiste suisse indépendante n’a pas été simple non plus. J’ai mis toute mon âme dans celle-ci, en la privilégiant au détriment d’une vie de famille. Et, plus c’était difficile, plus j’ai rebondi. Heureusement, quand je me suis lancée dans la croisade politique, je ne me doutais pas que ce serait si ardu. Mais, à chaque découragement, je sentais une énorme force gronder en moi et qui explosait comme pour dire : « Je ne me laisserai pas faire. Je me battrai encore et encore. »

 

Aujourd’hui, vous voyez la lumière au bout du tunnel ?

Pas vraiment… Oui, les concerts ont repris. Mais il faut comprendre qu’il s’agit de reports de ceux annulés pendant la pandémie. Et, en dehors de ça, face à l’incertitude d’un nouveau variant, les organisateurs visent la prudence et les nouveaux contrats sont extrêmement rares. Le secteur est en quelque sorte paralysé par la peur des uns et des autres, ce qui impacte évidemment aussi les conditions de travail. Mais, depuis mai dernier, les concerts reportés se sont bousculés de façon anarchique et j’ai énormément travaillé, avec parfois trois programmes différents par semaine. J’ai dû aller au bout de moi-même, physiquement et psychologiquement.

 

En prenant des risques pour votre santé ?

Bien sûr. On nous apprend, depuis tout petit, qu’il ne faut jamais accepter ce genre de conditions parce que la blessure est toujours possible. On travaille quinze heures par jour sept jours sur sept, sans la moindre pause. Quand, en février dernier, j’ai enchaîné cinq concertos différents au Victoria Hall à Genève et à la Salle Paderewski à Lausanne en moins d’une semaine, c’était magnifique et effrayant en même temps : les hormones de bonheur étaient décuplées, mais la pression était énorme. Et, à chaque concert qui passait, je savais que c’était un privilège d’être sur scène, mais que je me rapprochais aussi inévitablement du dernier report, sans pour autant avoir beaucoup de nouvelles perspectives d’engagements. Avec l’impression de me retrouver au bord du gouffre. 

 

Comment cette passion pour la musique est-elle née ?

Ma mère était cantatrice et elle m’emmenait depuis toute petite à l’opéra. Quand je me déguisais, c’était en Dorabella et Fiordiligi, les héroïnes des Cosi fan tutte de Mozart. Et, face à un spectacle, je me laissais complètement emporter par l’histoire. Le jour où j’ai été voir Tosca, ma mère avait beau m’y avoir préparée en me racontant l’histoire, lorsque Mario est fusillé à la fin, j’ai cru qu’il mourrait vraiment. Mes parents ont dû me sortir de la salle tellement j’étais bouleversée. Et m’emmener ensuite en coulisses pour vérifier que le ténor n’était pas réellement mort. Et puis, un jour, il a été question que je commence la musique. J’ai débuté par du piano, à 4 ans, puis j’ai flashé sur le violoncelle deux ans plus tard. Tous les jours, ma mère travaillait avec moi et ça ne rigolait pas ! Mais, aujourd’hui, je lui suis très reconnaissante de cette rigueur. Ça m’a permis d’avoir une base technique très saine. Et puis, on a déménagé à Paris, j’avais a 10 ans et, là, l’exigence du système a pris le pas sur le côté ludique. C’est à ce moment-là que mes professeurs ont dit à mes parents que j’avais les aptitudes pour en faire mon métier.

 

 

« Il n’y a pas si longtemps, les femmes ne pouvaient jouer du violoncelle qu’en amazone
parce que, écarter les jambes sur scène était considéré comme indécent »

 

 

Vous parliez des conditions parfois difficiles du métier, en tant que femme. De quoi s’agit-il exactement ?

Le milieu est principalement masculin… Imaginez que, il n’y a pas si longtemps, les femmes ne pouvaient jouer du violoncelle qu’en amazone, parce que, écarter les jambes sur scène était considéré comme indécent. C’est aussi un milieu de pouvoir. Il y a un côté misogyne et ça reste difficile pour une femme de se faire respecter. Les remarques sexistes et les gestes déplacés ont été admis pendant si longtemps… Heureusement, les choses évoluent un peu grâce au mouvement #metoo, même si les abus restent très difficiles à dénoncer. Prenez simplement le côté pratique : il est rare qu’un artiste ait sa propre loge. Donc la plupart du temps, je dois me changer au milieu de tout le monde, sans véritable intimité… Après une représentation, l’émotion prime et il peut arriver que des gestes dérapent. Il est alors difficile d’en parler. Heureusement, l’immense majorité de mes collègues se comportent bien. Mais il est impératif que ce sujet puisse être abordé avec moins de peur et que les situations problématiques ne puissent plus être tolérées. 

 

On sait la musique classique malmenée depuis quelques années face à un public vieillissant… Comment le renouveler, ce public ?

Je me rappelle avoir joué dans une salle décentrée de Berlin, à une époque où le test PCR était encore demandé même pour les personnes vaccinées, et la salle était non seulement pleine mais surtout très diversifiée, avec des enfants de 8 ans, des jeunes de 25 ans, des retraités. On m’a expliqué que c’était toujours comme ça. Dans le système scolaire allemand, tous les après-midi sont dévolus à une pratique sportive ou artistique. Alors que, en Suisse, on se contente d’une heure de musique par semaine. Et c’est peut-être ça la solution : donner envie à d’autres générations de découvrir cette musique en redoublant d’efforts en termes d’éducation culturelle. Après, je crois qu’il serait bien, aussi, d’instaurer un dialogue entre les différents publics : ceux qui se mettent sur leur « 32 » pour aller à un concert et ceux qui se sentent bien en jeans troués et avec les cheveux rouges… Tout le monde doit pouvoir se sentir bienvenu. Je crois que c’est ce qui ouvrira le milieu à des publics diversifiés.

 

Vous avez joué dans tous les pays. Y a-t-il un endroit où les codes de la musique classique sont radicalement différents des nôtres ?

En Chine, j’ai joué face à un public habitué à manger, à discuter et à envoyer des messages sur leur téléphone quand ils vont voir de l’Opéra chinois, des spectacles qui peuvent facilement durer plusieurs heures… Et ce n’est pas du tout un manque de respect : plutôt une manière d’honorer les artistes en passant un bon moment, très axé sur les liens sociaux. Alors, quand vous jouez devant ce public, c’est déstabilisant… ça choque, même ! En revanche, il y a des enfants, des jeunes gens… J’ai même été une fois visée par un pistolet laser pendant tout un concert ! Il faut réaliser que les codes de la musique classique ont été instaurés en Europe, alors que la société fonctionnait très différemment. Il serait peut-être temps de les faire évoluer et de les adapter à notre temps…

 

Comment se déroule votre vie de violoncelliste au quotidien ? Vous interdisez-vous certains sports comme le ski pour protéger vos mains ? Sont-elles assurées ?

Non, car une telle assurance coûte très cher. Je suis née sur des skis, à Salvan, et je ne pourrais pas m’en passer. Alors, je minimise les risques en y allant quand il y a moins de monde et surtout uniquement par beau temps. Mais, avant un concert, je m’en prive, oui. J’ai donc toujours cette petite lumière dans ma tête qui me permet de mettre en balance les risques. Autre exemple, je ne vais pas à la piscine : cela fait disparaître la corne de mes doigts, essentielle à leur protection face aux cordes du violoncelle. En vacances, j’emporte un manche de violoncelle que je me suis fait construire, avec juste des cordes, pour entretenir les muscles de mes doigts. Je dois veiller à me coucher tôt, même quelques jours avant un concert… Et puis, je n’ai jamais de weekend : en dehors de dix jours de vacances dans l’année, je travaille sept jours sur sept.

 

Cette vie monacale laisse-t-elle de la place à un compagnon, une vie de famille ?

Il me reste effectivement peu de temps pour une vie privée, mais certains artistes arrivent à concilier les deux. Pour les femmes, c’est toutefois plus difficile. Autant, un concertiste homme qui ne voit jamais ses enfants ne pose de problème à personne, autant son pendant féminin est vite considéré comme une mère indigne. Mes collègues plus âgées ont souvent dû faire un choix difficile : les concerts ou la vie de famille. J’ai 32 ans, et j’ai encore un peu de temps devant moi. 

 

Propos recueillis par 
Christophe Pinol 

 

Estelle Revaz & Anaïs Crestin – Inspiration populaire

Inspiration populaire, Solo Musica

 

 

 

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