Capitaine Marleau : « Je suis chiante: soupe au lait, péremptoire, grognon le matin »

Corinne Masiero sur le tournage de Capitaine Marleau @DR

Grâce à elle, le répertoire des personnages féminins, au cinéma et à la télévision, évolue et s’affranchit des codes habituels. En témoigne la capitaine Marleau qui doit beaucoup à son interprète, Corinne Masiero.

Sa réputation d’actrice imprévisible s’est révélée juste. Je redoutais des réponses fermées aux questions que je lui poserais : elles ont été fleuves. J’imaginais qu’elle arborerait des vêtements débarrassés de toute référence à une garde-robe de fille et un visage sans maquillage. Là encore, surprise. Corinne Masiero était dans un jour « pépette », comme elle l’a reconnu en rigolant. Jupe, chaussures à talons et yeux verts maquillés, elle s’était parée pour retrouver son homme (le directeur d’une troupe de théâtre de rue rencontré dans une manif de gauche), après un mois de tournage, et donc de séparation. « Ce soir, ce sera la bamba », s’est-elle réjouie lorsque nous nous sommes quittées.

Devenue premier rôle au cinéma à 47 ans, en interprétant Louise Wimmer, une femme en galère dormant dans sa voiture, Corinne Masiero donne tort à la rumeur selon laquelle une comédienne de plus de cinquante ans ne serait plus un argument d’attraction.

A 56 ans, elle enchaîne les rôles au cinéma et à la télévision et les projets de scène, de photographies, de danse. Dans la culture, tout l’intéresse. Normal : comme elle l’a souvent répété, c’est la culture qui la sauvée de la rue et de ses violences, de la toxicomanie, de la prostitution. Un jour, en accompagnant des amis dans un théâtre, elle a été invitée à monter sur scène pour improviser. Cela a été le déclic : sa place était là. Dans la création, sous la lumière. Depuis, elle ne s’en éloigne plus.

Aux dires de Josée Dayan, la réalisatrice de Capitaine Marleau, la popularité de la série reviendrait pour au moins 50 % à Corinne Masiero. Pas étonnant, l’actrice récrit la moitié de ses dialogues qu’elle truffe de références à ses idées politiques antilibérales, antiracistes, antisexistes, en un mot, humanistes. Elle reformule même les questions de l’interview !  

 

« Pourquoi utilisez-vous le mot « senior » ? Moi, je dis « vieux. » C’est important d’utiliser ce mot, sinon cela sous-entend que dire vieux ou vieille est une insulte. Comme le chante Brigitte Fontaine : « Je suis une vieille, plus exactement une vioque et je vous encule... » C’est ainsi que notre échange a commencé...

 

 

A partir de quand est-on vieux ou vieille, selon vous ?

C’est à chacun de le définir, en fonction de son ressenti. J’imagine qu’un danseur peut se sentir vieux à partir de 28 ans. Un comédien, c’est plus tard, puisqu’il peut travailler jusqu’à sa mort, c’est-à-dire 158 ans !  J’imagine aussi qu’on doit se sentir vieux quand on se retrouve, retraité, avec une pension de merde qui ne permette pas de vivre dignement.

Vous êtes encore une relativement jeune comédienne, avec des premiers rôles depuis neuf ans seulement, mais, sur le plan personnel, vous avez de la bouteille. Alors, vous vous sentez comment ? Jeune ou vieille ?

Je fais partie des gens qui ont été rapidement propulsés hors de l’enfance et de l’adolescence et se sont sentis vieux de bonne heure.

 

Ce vécu précoce (NDLR : Corinne Masiero a pris la route à 15 ans) nourrit-il vos rôles ? Je pense notamment au cri primal que vous poussez dans Effacer l’historique de Delépine et Kervern, où vous interprétez une ancienne gilet jaune qui retourne sur un rond-point qu’elle a occupé et qui se met soudain à hurler, toute seule dans sa voiture ?  

Cette séquence a été difficile pour moi. Ce cri n’était pas écrit. Il est sorti malgré moi. Le tournage a eu lieu dans un endroit où j’avais vécu et dont je ne gardais pas que des bons souvenirs. J’avais, pour consigne, d’arriver sur le rond point avec ma voiture, de m’arrêter et de regarder droit devant moi. Le rond point n’avait pas été fermé à la circulation. Quand je suis arrivée, tout mon passé est remonté et je me suis mise à hurler, à hurler et à chialer. Tout est sorti.

Je n’entendais plus les gens de la mise en scène. Les automobilistes tournaient autour du rond-point sans comprendre ce que la voiture arrêtée au milieu et la meuf qui gueulait dedans faisaient là. Au bout d’un moment, une femme s’est arrêtée. Elle ne m’a pas reconnue et elle s’est mise à me parler. « Qu’est-ce qu’il y a ? Ça ne va pas ? Ah, je comprends que ce soit dur. Pour moi aussi. » Elle a commencé à me raconter sa vie, et tout ce qui n’allait pas pour elle. C’était parfaitement en adéquation avec le film. Les réalisateurs n’ont gardé que l’instant où je gueule et où je pousse ce cri, oui, vous avez raison, primal.

 

Vous êtes connue pour prendre souvent des libertés avec les rôles qui vous sont confiés...

La liberté de jouer selon ce que je ressens ou pense devoir dire quand j’interprète tel ou tel personnage, je la réclame. Et je me bats pour l’obtenir. Cela ne date pas d’aujourd’hui. Même au théâtre, même dans tous les petits rôles, j’ai toujours cherché cette liberté d’interpréter. Je ne demande pas la permission pour faire ce que je pense être juste. J’attends les mots « moteur » et « action », et j’y vais. Ensuite, ça passe ou ça casse.  

Il paraît que la Capitaine Marleau a parfois fait des écarts de langage et de textes qui ont gêné. Josée Dayan me laisse dire des choses avec lesquelles elle n’est pas forcément d’accord. Ce sont les diffuseurs producteurs qui ont parfois demandé un changement ou une coupe. Le fait que mes improvisations ne soient pas toujours acceptées ne me décourage pas. Cela me demande de l’énergie, mais j’adore essayer de faire bouger les lignes de l’intérieur.

Vous acceptez un rôle en fonction des messages politiques que vous pourrez faire passer ?

Je n’envisage jamais un film en fonction du personnage que je vais interpréter. Je m’intéresse à l’œuvre dans son ensemble. A partir du moment où elle ne véhicule pas de messages racistes, sexistes ou homophobes, je peux tout jouer. Y compris une facho. Mais, souvent, on me propose des personnages proches de mes valeurs de vie. Quand c’est le cas, je ne me gêne pas pour glisser des messages politiques. Il m’arrive aussi de glisser des clins d’œil à un copain ou à une copine, parce que cela me fait rigoler et plaisir. Je fais aussi ce travail pour m’amuser.

 

Vous interprétez rarement des personnages sexy. C’est voulu ?

Bien sûr ! Pourquoi une gonzesse devrait être glamour ? Je trouve important de montrer qu’on peut être une personne de sexe féminin dans un rapport de séduction qui n’est pas basé sur le maquillage ou les normes esthétiques habituelles. Quand on a un premier rôle, c’est bien de s’en servir pour montrer qu’une autre voie existe pour les femmes. Pour la capitaine Marleau — j’insiste sur « la » capitaine, car je suis pour la féminisation des noms de métier —, j’ai demandé à ne porter qu’un seul costume et à ne pas être maquillée. J’accepte de l’écran total quand on tourne en extérieur pour ne pas rougir, et donc un peu de poudre pour ne pas briller, mais c’est tout. Je me souviens de ma stupéfaction quand, après avoir accepté une séance de photos où je posais à poil, j’ai vu quatre personnes autour d’un ordinateur en train de retoucher les photos. Ils croyaient bien faire en gommant une ride, un bourrelet. J’ai dû me battre pour faire entendre que je tenais à ce qu’on voie mes rides, ma cellulite, mes bourrelets, mes aisselles non épilées. Je comprends que certains aient envie de se faire photoshoper. Mais qu’on laisse ceux qui s’y refusent se montrer au naturel.

 

Vous n’êtes pas devenue mère. C’était un choix ?

Poseriez-vous cette question à une personne de sexe masculin ?

 

Je vous la pose à vous, car la maternité fait encore partie des attendus qui pèsent sur la destinée des femmes.

Une seule fois, je me suis posé la question : et si j’avais un gosse ? J’étais amoureuse d’un mec, mais cette envie a duré trois semaines. J’ai vite réalisé que cela serait du grand n’importe quoi. A l’époque, je ne m’assumais déjà pas moi-même, alors un enfant... Cela me paraît normal de ne pas vouloir d’enfant. Aussi normal que d’en vouloir. Je n’ai pas eu envie de devenir responsable de quelqu’un, de lui foutre la honte. Et pas eu envie, non plus, de le faire naître dans le monde actuel.

 

Faites-vous attention aux mots que vous utilisez uniquement dans les interviews ?

Je m’y oblige constamment. Le langage nous forme et nous pétrit. Regardez où ça mène quand on ne dit pas les bons mots, quand on parle de plan de sauvegarde de l’emploi au lieu de plan de licenciement. Ça fait fermer sa gueule, et ça éteint l’envie de se battre. Alors, moi, je suis vigilante. Je ne dis pas « femme » ou « homme », mais personne de sexe féminin ou masculin ou non genré, parce qu’on est tous avant tout des personnes. Des humains. Evidemment, c’est un travail de tous les jours. Cela requiert de l’ouverture d’esprit, de la recherche d’informations sur d’autres canaux. Sortir de la pensée « mainstream » est une forme d’engagement. C’est ainsi que s’exerce mon militantisme.

Vous vivez à Roubaix, dans le Nord de la France, votre terre d’origine et aussi une région sinistrée sur le plan économique. C’est un choix militant ?  

J’y vis parce que Roubaix était dans mes moyens, il y a vingt ans quand j’ai cherché à acheter un bâtiment avec une dizaine d’amis. J’y suis restée parce que la mixité sociale et culturelle m’oblige
à garder les yeux ouverts. J’aime, en revenant d’un tournage, où j’ai vécu dans une bulle, croiser dans le métro des personnes qui mènent une existence différente de la mienne. Je me méfie de l’endormissement dans son cocon et dans un entre-soi. Je vais sans doute déménager prochainement, j’ai un nouveau projet de vie avec une douzaine de personnes. J’aspire à un environnement plus rural, plus proche de la mer. Mais, encore une fois, je suis attentive à ne pas m’enfermer dans un ghetto de privilégiés.

 

Vous ne vous laissez jamais aller ? Vous n’éprouvez jamais le besoin de franchir les limites de votre éthique de vie ?

Si, bien sûr. On ne peut pas vivre tendue comme un string en permanence. Je me réserve des moments où je peux me lâcher, par exemple rester allongée comme une grosse vache dans le canapé à regarder des films et des séries, sans penser, sans plus répondre aux sollicitations, sans rien branler, en mangeant n’importe quoi. En général, je m’autorise quelques jours de jachère après un tournage. Et puis, je reviens à une sorte de discipline de vie qui correspond à mes valeurs. Ma seule règle est de pouvoir me regarder dans les yeux, le matin : des fois j’y arrive, des fois pas. J’ai aussi appris à me pardonner.

 

Votre notoriété ne vous embête pas trop ?

En ce moment avec les masques, c’est bien, je suis moins emmerdée. J’ai des problèmes avec les gens qui me demandent des selfies. La photographie m’agresse beaucoup pour des raisons qui me sont personnelles. La notoriété est parfois casse-bonbons. J’ai envie qu’on m’apprécie ou pas pour ce que je suis, moi, et pas pour ce que je représente avec un truc « vu à la télé » sur ma tête.

 

Parler avec vous donne vite l’impression d’une complicité. C’est bien de vous avoir comme amie ?

Je dois reconnaître que j’ai plus de potes de sexe masculin, que de potes de sexe féminin. Je suis chiante : soupe au lait, péremptoire, grognon le matin, dotée d’un humour à deux balles. Mais, en amitié comme en amour, ce qui permet de durer, c’est les défauts compatibles. Les défauts obligent à se remettre en question, à se repositionner et à avancer.

 

Véronique Châtel  

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