« Travailler m’a permis de survivre à la mort de ma fille »

 Bulle Ogier doit son prénom de cinéma à son oncle qui, voyant sa soeur enceinte lui demandait régulièrement "comment va ta bulle?" A l'état civil, elle s'appelle Marie-France.
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Dans un livre autobiographique sensible et poétique, J’ai oublié, la comédienne estampillée « Nouvelle Vague », Bulle Ogier, se souvient de tout et sort de sa coquille de timide.

Jean-Luc Godard, qui a été son ami et voisin du dessous pendant quelques années, lui avait demandé de ne pas porter de talons : « Bulle, cela fait du bruit. » Elle n’en portait pas pourtant et sa frêle silhouette ne devait pas peser lourd sur le plancher … Sur ses voisins en général, Bulle Ogier en aurait à raconter ! Cela fait plus de cinquante ans qu’elle vit dans le même appartement situé à deux pas des Champs-Elysées. « Quand je suis arrivée là, le quartier comptait encore des commerçants. Aujourd’hui, ils ont fermé. La plupart des immeubles autour de moi ont été transformés en bureaux. » Ce n’est donc pas dans les magasins autour de chez elle que Bulle Ogier peut s’écrier : « Bonjour madame, merci monsieur » ... comme Rosemonde, son personnage dans La salamandre de Alain Tanner qui a participé à la rendre célèbre dès sa sortie, en 1971, et encore récemment dans une version restaurée auprès des jeunes générations. Bulle Ogier se souvient qu’elle n’avait pas tout de suite accepté le rôle. « Il me semblait qu’une actrice avec l’accent suisse aurait été mieux. De fait, l’isolement dans lequel je me suis trouvée pendant le tournage — je vivais seule dans un petit meublé et mes partenaires rentraient chez eux après la journée de tournage — a servi le côté décalé et flottant du personnage. » Elle ne savait pas encore, la jolie môme que l’on voit déambuler dans les rues de Genève, que ses liens avec la Suisse se consolideraient grâce aux réalisateurs helvétiques qui l’ont fait tourner — Michel Soutter, Francis Reusser, Daniel Schmid — et au metteur en scène de théâtre Luc Bondy avec lequel elle a longtemps travaillé. Sans oublier, bien sûr, son mari, le réalisateur, producteur, scénariste et acteur, également d’origine suisse, Barbet Schroeder, qu’elle a suivi au bout du monde — une île d’Indonésie — quelques semaines seulement après l’avoir connu pour tourner un film. Par la suite, elle ira jusqu’en Californie où il séjourne plusieurs mois par an, pour partager du temps avec lui. C’est d’ailleurs là-bas, dans l’Ouest américain, qu’il lui a passé la bague au doigt. 

 

Comédienne de cinémathèques

Bulle Ogier et sa manière si singulière de s’offrir à la caméra, sans affectation, avec un naturel stupéfiant est une émanation du cinéma de la Nouvelle Vague. Même si son amie Marguerite Duras n’était pas tout à fait de cet avis. « Bulle, ce n’est pas la Nouvelle Vague, c’est le vague absolu », s’est-elle plu à dire à son sujet. « Elle et moi, on se comprenait à demi-mot, raconte Bulle. C’est elle qui m’a appris à poser les mots, c’est-à-dire à ne pas les déverser les uns à la suite des autres, mais à les entendre et à les faire entendre de manière qu’ils portent des rêves. Grâce à elle, j’ai élargi mon jeu. » Ils ont été nombreux à apprécier sa palette d’actrice : Marc’O, Pierre Clémenti, Jacques Rivette, André Téchiné, Luis Buñuel, Marguerite Duras, Werner Schroeder, Rainer Werner Fassbinder … Eh oui, il n’y a guère que Tonie Marshall, qui l’ait fait jouer dans un film qui passe — et repasse — ailleurs qu’à la cinémathèque, mais à la télévision, Venus beauté ! Bulle y jouait le rôle d’une directrice d’institut de beauté autoritaire et cassante. Tout le contraire de son interprète. « Toute ma vie, je me suis arrangée pour avoir le moins de conflits possible, j’ai esquivé. »

 

Bulle de légèreté malgré les coups de la vie

Elle aurait pourtant eu de bonnes raisons de se montrer moins légère, moins délicate, Bulle Ogier. Car la vie n’a pas été tendre avec elle. Son père — qui la soupçonnait de ne pas être sa fille légitime — n’a pas souhaité vivre avec elle. Plus tard, il lui a même intimé l’ordre, par courrier recommandé, de ne pas porter son nom sur le générique des films. « Finalement, cela m’a bien arrangée d’être mise à la marge de sa famille, quand j’ai appris que certains de ses membres étaient des antisémites d’extrême droite. » Bulle grandit avec sa mère aimante et adorée, « une bourgeoise fantaisiste qui subsistait grâce à l’argent que lui avait laissé son père, puis aux aquarelles florales qu’elle peignait. » Pendant la guerre, elle quitte Paris pour la Mayenne, où habite une tante maternelle. La belle demeure étant occupée par les Allemands, toute la famille vit dans le sous-sol et dort sur des matelas pêle-mêle. Jeune femme, Bulle Ogier fait partie des 343 signataires célèbres qui reconnaissent publiquement s’être fait avorter. Ce qu’elle révèle aujourd’hui, c’est que le médecin qu’elle avait payé fort cher pour cela, avait commencé par abuser d’elle. En 1985, elle a alors 46 ans, sa fille unique, l’actrice Pascale Ogier, décède brusquement à l’âge de 25 ans, alors qu’elle était en train de triompher dans le film de Eric Rohmer, Les nuits de la pleine lune. « J’ai mené une vie très amusante et joyeuse jusqu’à la disparition de Pascale ; ma gaîté s’est fracturée sur cette tragédie. Ce qui m’a sauvée immédiatement après sa mort est mon métier d’actrice. Mes amis m’ont fait travailler. J’ai toujours du mal à croire que Pascale n’est plus là. Elle revient constamment dans mes pensées. »

 

Le temps qui passe

Avec ses mèches blondes, ses grands yeux bleu clair et sa fine silhouette, on a du mal à imaginer que Bulle vient de fêter ses quatre-vingts ans. Elle aussi. Vieillir ne lui fait pas plaisir. D’abord, les amis disparaissent les uns après les autres et c’est particulièrement douloureux quand on a, comme elle, beaucoup fonctionné en bandes : la bande de Marc’O, celle de Jacques Rivette, plus tard celle de Patrice Chéreau … Et puis, le monde change d’une manière qu’elle n’aurait pas imaginé en 1969, à 30 ans, quand elle découvrait les délices d’une vie libertaire et anti-conventionnelle. « Donald Trump au pouvoir est une préoccupation perpétuelle : je suis atteinte du « trump desorder » et scrute tout ce qui se dit sur lui dans les médias américains », explique-t-elle. Enfin, ce qui la navre, c’est de ne plus se ressembler. « A un certain âge, on ne se reconnaît plus dans aucun reflet, on tourne la tête dans l’espoir de s’apercevoir lorsqu’on surprend l’image d’une vieille dame. » Cela ne l’empêche pas d’être désirée par des metteurs en scène qui, toujours, lui envoient des projets. Ni d’être aimée par son mari, Barbet, « l’homme de sa vie ». 

           Véronique Châtel

 


J’ai oublié, Bulle Ogier avec  Ariane Diatkine, Editions  Seuil Fiction & Cie

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