« Les projets, c’est bon contre l’angoisse de vie ... et de mort ! »

© Robert Jean-François /modds

François Berléand est la preuve que la popularité n’est pas une question d’âge, lui qui a été reconnu aux abords de la cinquantaine. Depuis, il enchaîne les tournages sans pour autant lâcher le théâtre. Il est à l’affiche du nouveau film de Cédric Klapisch et bientôt en tournée en Suisse.

Belle matinée d’été à Paris. Une table et des chaises éparpillées dans le jardinet laissent supposer que la soirée s’est passée à la fraîche. Assis à la longue table à manger du séjour, François Berléand travaille. En chemise blanche. Il répète un rôle pour la télévision. Son téléphone lui donne la réplique. « C’est la magie de la technologie et des applications numériques ! »

Son regard est bien celui qu’on lui connaît : perçant, glaçant, mystérieux et soudain malicieux. Il s’en sert pour interpréter un psy dans le nouveau film de Cédric Klapisch, Deux moi. Et, même s’il s’agit d’un second rôle, Berléand apporte une présence qui compte. Comme toujours. Quoi qu’il joue, il est convaincant: un courtier d’assurances malhonnête (Ma petite entreprise de Pierre Jolivet, rôle qui lui a valu un César); un directeur d’école tyrannique (Les choristes de Christophe Barratier) ; un mari malheureux en ménage (Les sœurs fâchées de Alexandra Leclère) ; un beau-père manipulateur (La ch’tite famille de Dany Boon) ... pour ne citer que ces personnages parmi les quelque 120 qu’il a fait vivre pour le cinéma, la septantaine pour la télévision et la quarantaine pour le théâtre. Et la liste est en remaniement permanent. Son agenda professionnel est bouclé pour les deux ans à venir. A 67 ans, il enchaîne les contrats, ce qui, au passage, lui permet d’oublier que le temps passe trop vite.

 

Elle vous fait plaisir cette reconnaissance tardive ?

La notoriété qui arrive à 50 ans se savoure ! L’avantage, quand on est découvert à cet âge, c’est qu’on ne risque pas de prendre la grosse tête comme à 20 ou à 30 ans. Mais je ne suis pas dupe, je sais que cela peut s’arrêter brutalement. J’aimerais quand même apporter cette précision: quand le grand public m’a découvert, cela faisait déjà trente ans que j’étais comédien ! J’ai toujours travaillé, mais, durant la première partie de ma vie professionnelle, je jouais essentiellement pour le théâtre subventionné dans des pièces plus confidentielles. 

 

Pourquoi êtes-vous devenu comédien ?

C’est le fruit du hasard. J’étais étudiant dans une Ecole de commerce. Il y avait un cours de théâtre amateur, je me suis inscrit. On m’a distribué dans une pièce et c’est en montant sur le plateau de théâtre pour répéter que j’ai eu la révélation de ma vocation. L’odeur du bois, la chaleur des projecteurs, l’ambiance confinée m’ont fait tout à coup prendre conscience que j’étais venu au monde pour exercer le métier de comédien. Cela s’est produit intuitivement et rapidement. Le virus s’est développé peu à peu : j’ai pris des cours de théâtre, je me suis formé, j’ai rencontré des gens qui ont compté. 

 

Vos parents ont-ils été d’accord avec ce changement d’orientation ?

Quand j’ai annoncé à mon père que je souhaitais être comédien, il m’a dit : « Tu reprends le flambeau de tes grands-parents paternels. Ta grand-mère était comédienne et ton
grand-père metteur en scène. » Je suis tombé des nues. Il n’y avait eu aucune transmission sur l’histoire familiale de mon père. C’était un homme taiseux, qui ne nous parlait pas de lui. Et, comme j’appartiens à une génération qui ne questionnait pas ses parents, j’étais dans l’ignorance de cette histoire.

 

Vous avez vu votre grand-père en photo pour la première fois à l’occasion d’une émission de télévision Retour aux sources, qui était une sorte d’enquête généalogique. Cela a dû être un choc. 

Oui, cela a été l’un des moments les plus bouleversants de ma vie. Mes grands-parents paternels étaient des Juifs ukrainiens, venus s’installer en France, en 1928. Séparés, quelques années plus tard, ils n’ont pas vécu l’Occupation de la même manière. Mon grand-père a été arrêté, parqué à Drancy avant d’être déporté à Auschwitz, d’où il n’est pas revenu. Les journalistes de l’émission ont non seulement réussi à retrouver une photo de mon grand-père — je ne l’avais jamais vu, je ne savais pas à quoi il ressemblait — mais ils ont aussi mis la main sur sa demande d’autorisation à résider à Nice en tant que Juif étranger, ce qui lui a été refusé. 

 

Et vous, êtes-vous un raconteur d’histoires familiales pour vos enfants ?

Je ne suis pas très pater familias ! Mes deux aînés connaissent cette histoire. Quant à mes jumelles de
10 ans, elles l’apprendront quand elles le souhaiteront. Elles trouveront tous les éléments biographiques pour réaliser un arbre généalogique des deux côtés, maternel et paternel.

 

C’est important de savoir d’où l’on vient ?

Ce qui me paraît important, c’est de pouvoir trouver des informations au moment où on éprouve le besoin d’en savoir plus sur ses origines. Moi, cela m’intéresse depuis peu de temps. Mais, par chance, j’ai, du côté maternel, un oncle qui a collecté beaucoup d’informations dont j’ai pu profiter et maintenant, grâce à l’émission de télévision, j’en sais plus sur la branche paternelle. J’aimerais procéder aussi à une recherche ADN par la salive. J’ai déjà acheté le kit. Les enfants qui naissent d’une gestation pour autrui et se retrouvent devant un mur de silence sur leurs géniteurs doivent se sentir lésés. Je pense aux enfants d’un couple d’amis d’homosexuels : les avocats de leur génitrice et de leurs pères ont fait en sorte qu’ils ne connaissent jamais l’identité de leur mère. C’est violent.

 

Dans le dernier film de Cédric Klapisch, vous incarnez un psychothérapeute, un peu taiseux, mais plutôt doué. Il aide à dénouer des fils importants chez le héros joué par François Civil. Cela vous a plu de participer à donner une meilleure image de la psychothérapie, tellement attaquée ?

La psychanalyse a toujours été attaquée ... malheureusement par des gens qui ne connaissent pas toujours son fonctionnement. On est contre sans savoir bien de quoi on parle. On est méfiant. Je l’ai été moi aussi. A
2 ans, l’une de mes jumelles n’allait pas bien. Sa mère (Alexia Stresi, actrice et écrivain) a proposé qu’on aille voir un psy. J’ai suggéré que c’était peut-être un peu tôt. Elle y est allée cependant et, en quelques séances, ma fille a été guérie de ses maux en lui parlant avec ses mots.

 

Vous-même, avez-vous fait un travail ?

A deux reprises. A 10 ans, j’avais beaucoup de problèmes. Je souffrais notamment d’un dédoublement de la personnalité. Mon père m’avait balancé, un jour, que j’étais le fils de l’homme invisible, et cela m’avait perturbé ! J’ai été vu par des pédopsychiatres et je m’en suis sorti. Plus tard, vers 40 ans, j’ai fait une psychanalyse, et cela m’a épanoui. Je me suis libéré d’angoisses, de chaînes inconscientes. En ce moment, c’est drôle, on me propose beaucoup de rôles d’analystes. Cela me permet d’explorer d’autres pistes d’interprétation. Plus intériorisées.

 

Qui sont les comédiens qui vous inspirent ?

Quand j’avais 20 ans, Pierre Brasseur était mon idole; j’aimais beaucoup aussi Michel Simon, Jules Berry, Saturnin Fabre, Raimu. Tous des comédiens de théâtre avec une forte présence qui ont marqué le courant réalisme poétique du cinéma ! Plus tard, j’ai voué une très grande admiration pour Michel Serrault. Dans certains films, je ne comprends toujours pas comment il fait.

 

Comment il fait quoi ?

Quand on pratique ce métier, on peut deviner par quel chemin psychologique le comédien est passé pour obtenir telle expression ou telle attitude. Chez Michel Serrault, cela reste un mystère. Il atteint un tel lâcher-prise que rien n’est prévisible. Pour moi, le lâcher-prise est ce qu’il y a de plus difficile pour un comédien. Mais c’est ce qui permet de prendre des chemins d’interprétation nouveaux. Sinon, on se répète. Moi, je travaille à davantage lâcher prise pour ne pas faire du Berléand, comme on me le reproche parfois. Regarder vivre mes filles est d’une grande aide dans cette recherche. Leur liberté, leur spontanéité sont de véritables leçons pour moi.

 

Quels sont les moments de votre vie qui vous ont le plus exalté, où vous vous êtes dit : « Je suis heureux de vivre à cette période. » ?

68 ! Cela a été un moment vraiment extraordinaire. J’avais 16 ans et, soudain, j’ai vu les verrous sociétaux sauter. Les gens se sont mis à parler avec tout le monde. C’était exaltant. Mais, sachant comment cela a dégénéré, maintenant, je le regrette.

 

Dégénéré ?

Avant, il y avait quelque chose qui s’appelait « le respect », le respect des professeurs, le respect de la fonction. Mais en 68, du jour au lendemain, le respect n’a plus été une valeur. Les professeurs qu’on vouvoyait en juin 68, on pouvait les tutoyer en septembre. Du coup, les élèves se sont mis à se rebeller, l’autorité s’est délitée et, maintenant, on se retrouve avec une autorité qui n’existe pas. Je le regrette.

 

Quel est votre rapport à aujourd’hui ?

Je suis pessimiste. On a créé l’Europe pour préserver la paix, après deux guerres mondiales, et que voit-on aujourd’hui ? Le retour du populisme d’extrême droite et d’extrême gauche, une mondialisation qui nous dresse tous les uns contre les autres. Pourquoi n’arrivons-nous pas à vivre ensemble ? Il m’arrive d’espérer que notre planète soit menacée par des envahisseurs. Je me dis que, alors, nous serions obligés de nous unir contre le danger.

 

Dans la nouvelle comédie de Cédric Klapisch, Deux Moi, François Berléand interprète un psy convaincant qui va aider le jeune François Civil à se libérer des non-dits familiaux.

 

Si c’était la fin du monde, vous feriez comment ?

Je serais bien embêté. Car je suis un Parisien qui ne sait pas faire grand-chose de ses dix doigts. Je ne connais pas le nom des plantes, j’aurais du mal à me nourrir. Et aussi à faire du feu. Pas sûr que je sois capable de reconnaître du silex. Quel dommage que nous ayons oublié tout ce que nos ancêtres de la Préhistoire connaissaient pour survivre. On s’est trop spécialisés. On vit trop retranchés dans nos bulles.

 

Où trouvez-vous matière à vous réjouir ?

Dans l’observation de mes enfants et de mes petits-enfants. L’enfance, avec son énergie vitale, sa naïveté de raisonnement, son imagination, est un temps de la vie merveilleux. Mais il passe si vite. Et on l’oublie si vite. Les comédiens ont cette chance de conserver une part d’enfance à travers le goût du jeu.

 

Comment vivez-vous le temps qui passe et qui ne suspend pas son vol ?

Comme une frustration. J’aimerais tellement le ralentir pour connaître mes enfants le plus longtemps possible. Je ne croyais pas mes parents lorsqu’ils me disaient : « Tu verras comme la vie passe. » Quand j’étais petit, je trouvais qu’il ne passait pas, justement. J’avais tellement hâte d’être grand et de prendre les rênes de ma destinée.

 

Vous en profitez comment de la vie ?

J’aime faire la fête, j’aime manger, j’aime boire, j’aime regarder vivre mes filles et, puis, oui, j’aime travailler. J’ai plein de projets. C’est bon contre l’angoisse de vie et de mort d’avoir des projets. Et je me dis que, tant que j’ai un agenda rempli, je ne peux pas mourir tout de suite. Pas le temps !

 

Comment entretenez-vous votre instrument de travail, votre corps ?

Le théâtre, c’est du sport, croyez-moi. Cela peut être très physique. Sinon, le sport pour moi, c’est fini. Je me suis cassé le col du fémur, l’an dernier en ski, donc le ski, c’est terminé. Je me suis cassé l’épaule aussi, donc plus de tennis, non plus. Je vais m’adonner à la marche, mais à plat. J’ai trop fumé dans ma vie, je souffre d’emphysème, alors, je ne peux plus monter de dénivelé. Quand je pense comme il m’a été facile d’arrêter de fumer, je regrette de ne pas l’avoir fait plus tôt ! Ah ! et aussi, pour garder la forme, je jeûne. Depuis trois ans, je pars chaque année deux semaines dans une clinique en Espagne pour jeûner sous contrôle et me débarrasser de toutes mes toxines. Cela me requinque.
Elle est « cool » votre compagne de vous laisser partir deux semaines tout seul sur votre temps libre, alors que vous êtes déjà si souvent sur les routes, en tournage ou en tournée ... Moi aussi, je la laisse vivre sa vie d’écrivain ! (Rires.) Mais elle en tire des bénéfices secondaires. Quand je reviens de mes semaines de jeûne, moi qui suis habituellement une pile électrique, je suis des plus zen et disponible.

 

           Véronique Châtel


 

* Deux moi, la nouvelle comédie réjouissante de Cédric Klapisch — avec, autour de François Berléand, François Civil, Ana Girardot et Camille Cottin — sortira le 11 septembre.
** Encore un instant, comédie de Fabrice Roger-Lacan mis en scène par Bernard Murat, avec François Berléand et Michèle Laroque dans les rôles principaux, se jouera le 12 novembre à Morges, le 13 novembre à Saint-Maurice et
les 10 et 11 décembre à Genève.

 

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