Ramoneurs de père en fille

 «Le chapeau haut-de-forme, on l’a toujours, car il fait partie du costume intégral du ramoneur. Je connais des collègues qui le portent en permanence, explique Daniel. Quant à nous, on ne le porte plus tout le temps pour des raisons pratiques.» Photos @Sandra Culand

Daniel, 60 ans, et Kaethlin, 30 ans, sont maîtres ramoneurs du côté de Montreux et du château de Chillon. Un duo père-fille, porte-bonheur, qui fait honneur à un métier hautement technique, qui se réinvente sans relâche.

Ce jour de juin 2012, quand Kaethlin annonce à son père qu’elle aimerait faire un apprentissage chez lui, il ne prend pas sa fille cadette au sérieux. Maître ramoneur à Montreux, Daniel de Joffrey, 60 ans cette année, a alors encore en tête ces étés sur l’alpe, quand il emmenait avec lui ses deux gamines faire un ministage dans des chalets de montagne : « Kaethlin avait dit qu’elle ne ferait jamais ce métier. » Peut-être « mon côté trop princesse », se marre aujourd’hui celle qui, à 30 ans, n’est autre que l’une des trois seules femmes maîtres ramoneurs de Suisse romande. « Annouck, l’aînée des deux sœurs était plus terre à terre, je l’aurais davantage vue dans le métier, confie Daniel. Encore que jamais je ne m’étais imaginé remettre un jour mon entreprise à quelqu’un de ma famille. »

Mais alors, qu’est-ce qui pousse Kaethlin à venir frapper à la porte du ramoneur de Veytaux, très exactement sous les piliers du monumental viaduc de Chillon ? « J’ai eu comme un déclic », explique Kaethlin qui passe désormais le plus clair de son temps professionnel en salopette noire multipoches avec, pour seule coquetterie, un bandana rouge : « Je voulais faire autre chose… » Certes, mais quand on en apprend plus le parcours de cette pimpante jeune femme, on comprend mieux la surprise et les hésitations de son père : après avoir terminé l’école à 16 ans, Kaethlin passe neuf mois en Allemagne pour apprendre la langue. A son retour en Suisse, elle fait un apprentissage de commerce de trois ans chez un notaire. S’ensuit une maturité commerciale en parallèle d’un emploi touristique dans une compagnie ferroviaire. Une inscription à la Haute Ecole de gestion d’Yverdon vient compléter ce parcours sans faute. Se fait alors ressentir le besoin de changement : « Je me voyais mal passer ma vie dans un bureau. »

Une vocation partagée

Daniel de Joffrey comprend le message et il accorde sa pleine confiance à Kaethlin. Il prépare un contrat qu’elle signe une semaine après le début des cours. C’est ainsi que le 10 septembre 2012, soit 35 ans et neuf jours après Daniel, Kaethlin entreprend à son tour un apprentissage de ramoneur. « Je n’y croyais pas et, maintenant, c’est une sacrée fierté d’avoir une fille qui a fait sa maîtrise », se félicite son père. 

Daniel de Joffrey le dit bien : ce métier est une vocation. C’est en tout cas comme ça qu’il envisage cette profession : « Enfant déjà, je voulais être ramoneur. J’avais 4 ou 5 ans, je me roulais dans la forêt et je me disais que, comme ça, je n’aurais pas besoin de me laver. Je me suis un petit peu trompé », s’amuse-t-il, sous les yeux rieurs de sa fille, à l’évocation de ce souvenir.

Mois après mois, année après année, Kaethlin apprend les ficelles du métier dans le secteur dévolu à l’entreprise familiale : Montreux et Veytaux, de Clarens aux portes de Villeneuve, jusqu’aux Rochers-de-Naye, en passant par Sonloup, les Avants et les autres communes des hauts. Durant sa formation, exigeante, la jeune femme passe pas moins de trois brevets fédéraux : contrôleur combustion, contremaître pour les aspects pratiques et spécialisation thermique, en tronc commun avec les domaines du chauffage. « Une polyvalence nécessaire dans ce métier en constante évolution depuis les années 70 », précise Kaethlin. Et son père d’opiner du chef : « Les techniques de chauffage ont énormément évolué. Un ramoneur qui aurait arrêté quinze ans auparavant pataugerait une bonne année avant d’être de nouveau à niveau. » 

Fort de son expérience, le père n’en est pas moins à l’écoute de sa fille et de son niveau de compétences actuelles. Au moins une raison à l’origine de la bonne entente de nos deux maîtres ramoneurs. « J’ai eu des craintes, au début, mais cela s’est toujours bien passé, reconnaît Kaethlin. Je connais en effet plusieurs personnes pour lesquelles c’était difficile de travailler en famille. En fait, on se voit le matin, on a le briefing et, après, chacun organise sa journée comme il l’entend, comme un petit patron. » 

 

Un métier solitaire

Au départ, la jeune femme a dû se faire à la relative solitude du métier, qui voit le ramoneur passer en solo de village en village : « Au début, ce n’était pas évident, car je dois toujours débiter mon nombre de mots quotidiens, dit Kaethlin en rigolant. Je me rattrapais le soir en rentrant à la maison. »

Et qu’en pensent ses amies et ses amis, plutôt habitués à voir Kaethlin en sortie ou en tenue de sport ? « Ils n’y ont d’abord pas cru ! Faut dire qu’ils me connaissent trop bien : quand je ne travaille pas, je fais attention où je mets les pieds, il y a plein de choses que je ne touche pas, j’ai peur des araignées. Mais, quand je mets ma tenue, noire, pas salissante, je deviens une autre, complètement différente. » La Kaethlin maître ramoneur n’hésite ainsi jamais à grimper dans une cheminée. « Le ramonage de cheminées, ce n’est que 10 % du métier, rappelle toutefois son père au passage. Le 90 %, ce sont des installations techniques modernes, avec du matériel de contrôle et de nettoyage électronique et moderne. 

Il n’en demeure pas moins que le vertige et la claustrophobie ne sont pas indiqués pour les ramoneurs. Comme ce matin, au château de Chillon. Après avoir inspecté de l’œil l’énorme cheminée du châtelain, datée du XVe siècle, Kaethlin s’aide de ses genoux et de ses bras pour attaquer un conduit toujours plus serré dans les murs vénérables du plus visité des monuments suisses. « On fait de la varappe », dit Daniel. « Il faut être un peu contorsionniste », ajoute Kaethlin. 

Toujours plus orienté vers le conseil aux clients, désireux de se familiariser avec les dernières technologies de chauffage, soumis à des exigences de contrôle d’émissions et de sécurité plus sévères, le métier de ramoneur permet aussi de connaître les coins et les recoins de sa région. Kaethlin et Daniel ont accès à l’intimité des foyers : « Les gens ont confiance en nous à force de nous voir passer chaque année, dit Kaethlin. Ils disent : « Ah ! c’est vous le ramoneur ! Bon, ben, vous savez ce qu’il faut faire, je vous laisse. » On se retrouve alors à passer de chambre en chambre, quitte parfois à pousser le lit pour monter sur le toit. » 

Pendant les vacances scolaires, Kaethlin et Daniel ont droit à un fan club. Mais si les enfants adorent voir débarquer le ramoneur, l’image du ramoneur se ternit quand arrive le temps de l’orientation professionnelle. Père et fille déplorent le manque de connaissance de ce métier qu’eux deux honorent de leur souci d’excellence et défendent avec passion : « On voir trop souvent arriver chez nous des jeunes démotivés, qui ne savent pas pourquoi ils sont là ou qui manquent de capacités intellectuelles pour achever leurs cours. »

Kaethlin, quant à elle, sait pourquoi elle a embrassé cette carrière. Le matin, quand elle s’en va frapper aux portes, elle n’échangerait pas sa place pour le confort soporifique d’un bureau trop chauffé.

 

Nicolas Verdan

0 Commentaire

Pour commenter