Leur corps en étendard : qu’en pensent leurs aînées ?

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Les jeunes femmes brandissent leurs corps comme un drapeau de libération sexuelle. Et, bonne surprise, la génération de leurs grands-mères leur donne raison. Enquête et témoignages.

C’est l’un des comptes préférés de Pauline, 25 ans, sur l’application Instagram : « T’as joui ! », créé en 2018 par une journaliste trentenaire. Elle y lit qu’elle n’est pas la seule à ne pas systématiquement atteindre le 7e ciel, quand elle s’envoie en l’air avec son amoureux. Non seulement, ça la décomplexe, mais ça l’aide à mieux comprendre son corps, car elle trouve là des conseils et des dessins.

Elle ignorait jusqu’à récemment que le clitoris ne se résumait pas à un petit capuchon. Quand elle se sent d’humeur rigolarde, elle consulte aussi le compte « Je m’en bats le clito », créé par Camille, une vingtenaire décomplexée et débordant d’humour, qui lève toutes sortes de tabous sur la sexualité féminine, notamment sur la manière d’éduquer son partenaire à bien caresser un clitoris. Résultat : son premier orgasme, il y a longtemps qu’elle l’a connu. Seule et avec son copain.

Pauline n’est pas un cas particulier. Elle appartient à une génération de femmes qui revendiquent haut et fort que leur corps leur appartient et qu’elles ont bien l’intention de s’affranchir des diktats qui pèsent encore sur lui. La vague #MeToo, qui a libéré la parole des femmes, ne révèle pas seulement les violences sexuelles et la domination masculine, mais aussi une jubilation à mettre le corps féminin et son fonctionnement sur le devant de la scène. Au risque de choquer d’ailleurs quand Pauline et ses contemporaines font de leurs règles un banal sujet de conversation ! Mais, à les entendre, on croirait parfois qu’elles sont les premières à réaliser que les médecins ne sont pas forcément leurs alliés. Ou les premières à découvrir l’orgasme clitoridien. Elles ne le sont pas pourtant. Il suffit d’interroger leurs grands-mères pour le savoir. Ainsi, celle de Pauline, de Clémence, 78 ans, qui, certes, a mis du temps à amadouer son corps et son plaisir, mais y est tout de même parvenue. Ou Francesca, 81 ans, ou encore Berthe, 88 ans. Quand on lit leurs témoignages (voir en bas de page), on comprend que la sexualité féminine n’est plus, depuis longtemps, un continent noir, notamment pour les femmes. Et qu’il y a belle lurette qu’elles se sont appropriées leur corps et leur sexualité.

 

 

Le temps perdu

Mais alors pourquoi la jeune génération brandit-elle son clitoris comme s’il s’agissait d’un étendard révolutionnant la cause des femmes ? Pourquoi semble-t-elle penser que, avant elle, il n’y avait rien ? Leurs aînées ne leur ont-elles donc rien transmis ?
« Chaque femme doit mener ses propres expériences », affirme Francesca, répétant des paroles de sa mère. Soit. Mais, de là à repartir de zéro à chaque génération, c’est un peu dommage. Et beaucoup de temps perdu.

 

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Comment expliquer ce défaut de transmission entre les générations ?

Il y aurait d’abord un problème de passation de témoin entre mère et fille. « Difficile de parler de ce qui se passe dans son intimité à ses enfants, sans avoir l’impression d’enfreindre le tabou de l’inceste », affirme le psychanalyste Jean Dauriac. Et, quand bien même des savoirs seraient transmis par des mots, il demeurerait des transmissions inconscientes qui pourraient bloquer, ainsi que le relève la psychologue et sexologue intervenant au centre SexopraxiS à Lausanne, Romy Siegrist. « J’utilise souvent le génogramme dans ma pratique professionnelle et j’observe que beaucoup de femmes vivent leur sexualité en fonction de tabous, de pudeurs, de peurs, de dégoûts qu’elles ont perçus chez leurs parents et intégrés plus ou moins inconsciemment. » S’en détacher équivaudrait à de la déloyauté.

La culture féministe n’est pas linéaire

Autre raison des difficultés de transmission entre générations : des ruptures dans la dynamique féministe.
« La dynamique féministe connaît des flux et des reflux, c’est normal. Il ne faut pas oublier que nous, les femmes, venons tout juste de sortir de deux millénaires d’invisibilité et de quatre siècles durant lesquels celles qui connaissaient le fonctionnement de leur corps et les secrets des plantes pour le soigner faisaient l’objet de procès en sorcellerie. Tout cela a laissé des traces. Regarder son sexe, l’explorer et comprendre comment son corps fonctionne reste tabou pour beaucoup de femmes », remarque Rina Nissim, naturopathe féministe engagée depuis les années 70 dans le self-help* et le mouvement « Femmes et santé » en Suisse. « Il faut se souvenir d’où l’on vient ! Les femmes de 80 ans, aujourd’hui, ont connu l’époque où l’accès  à la contraception était limité et à l’avortement interdit. » Et de rappeler que les acquis concernant le droit pour les femmes de disposer librement de leur corps sont récents et régulièrement menacés. « Voilà pourquoi les femmes devraient rester mobilisées. »  
Mais elles ne le restent pas toujours avec la même ferveur.  

Dans les années 90, beaucoup, se reposant sur les lauriers des conquêtes des années 70, préféraient plutôt que leur féminisme revendiquer leur féminité. Ainsi durant plus de vingt ans, soit une génération, le discours féministe a-t-il été mis sous l’étouffoir. C’est le mouvement #MeToo, entre autres, qui a rallumé la mèche. Réveillé les consciences. Et relancé une dynamique féministe ainsi qu’un sentiment de sororité reliant toutes les femmes.

La sexualité des femmes toujours un lieu de pouvoir

Rien d’étonnant, selon Lucile Quéré, doctorante au Centre en études genre à l’Université de Lausanne. « Plus que leur corps, ce qui relie les femmes entre elles, c’est l’oppression qui s’exerce sur leur corps. Or, le mouvement #MeToo a montré que la sexualité continuait à être un lieu de rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes; il a donné à voir la persistance de l’oppression et des violences.
Pour que les femmes soient enfin libres, il faut reconfigurer les rapports de genres, dont découlent un certain nombre de normes sexuelles pour les femmes. »
Quelles normes, par exemple ? Qu’il faut être « bonne au lit » ou, au moins, le paraître pour garder son mec et que, si son mec a envie d’un rapport, il faudrait l’accepter aussi. D’où le conseil de Camille sur le compte Instagram : « Je m’en bats le clito » de ne jamais simuler le plaisir, meilleur moyen de s’enfermer dans des pratiques sexuelles insatisfaisantes. Autre exemple : que le plaisir dépendrait du talent de son partenaire. « C’est pourquoi le clitoris est brandi en étendard par la nouvelle génération des féministes. L’acquisition de connaissances sur le clitoris symbolise la réappropriation du corps des femmes par elles-mêmes », souligne Lucile Quéré.

Notre corps nous appartient  

Réappropriation ? Le corps des femmes, plus que celui des hommes, est soumis à des injonctions sociales (diktats de la minceur et de la jeunesse), morales et médicales. Cela ne date pas d’aujourd’hui. « Dans les années 70, à Genève, certains gynécologues refusaient de poser un stérilet ou de prescrire la pilule à une femme qui n’était pas mariée ou n’avait pas eu d’enfants, se souvient Rina Nissim. Cela nous a obligées dans les centres de self-help d’inventorier les médecins en fonction de ce qu’ils étaient d’accord de faire pour les femmes ou pas. » La pression sociale et médicale n’a pas diminué : à chaque moment stratégique de la vie d’une femme — premiers pas dans la sexualité, grossesse, accouchement, ménopause —, il y a des modes de santé publique et des médecins pour les justifier. Ces changements participent à diviser les femmes entre générations : il y a eu celles du tout pilule, anti-allaitement, tout traitement hormonal de la ménopause (THM) et, aujourd’hui, une génération stérilet, allaitement, anti-THM...
« Pour la génération des « boomeuses », la pilule a été vécue comme libératrice. Enfin, les femmes ont pu s’abandonner sexuellement sans craindre de tomber enceinte. Mais pour les écoféministes, la pilule leur vole leur cycle naturel, les déconnecte de leurs sensations et éteint leur libido », remarque Romy Siegrist. Sans oublier la charge contraceptive dont parle Sabrina Debusquat dans son manifeste « Marre de souffrir pour ma contraception ». « Pourquoi les femmes seraient-elles seules responsables des conséquences d’un acte qui se fait à deux ? Les choix contraceptifs qui ont été pris dans les années 60 nécessitent d’être repensés au regard des exigences des nouvelles générations », s’insurge la journaliste.

La réédition d’un livre essentiel dans l’histoire des femmes laisse espérer que les générations n’oublieront plus de se relier les unes aux autres. Il s’agit de Notre corps nous-mêmes, œuvre d’un collectif féministe américain publié en 1973, et traduit dans 35 langues, notamment en français en 1977, mais épuisé depuis les années 90. « C’est un instrument qui se veut ouvert. Vous qui le lisez, vous pouvez, vous devez le compléter », lisait-on dans la préface française de 1977. En 2020, c’est chose faite par le collectif qui l’a réédité : « Notre corps nous appartient, il est notre meilleur instrument : nous le voulons en bonne santé, capable de se défendre, et libre.»

 

Véronique Châtel

 


 

« Les jeunes femmes ont raison de parler de leur corps »

« Elles ont raison, les jeunes femmes, de parler de leur corps, de leur désir, de leurs plaisirs sexuels et d’en faire des sujets de discussion qui dépassent les cercles féminins. Plus on se connaît tôt, mieux on maîtrise son corps et on en jouit ! J’ai l’impression d’avoir vécu dans l’ignorance de mon corps pendant des années. Quand mes règles sont arrivées, à 11 ans, j’ai été paniquée. J’ai couru vers ma mère croyant que je m’étais coupée. Elle m’a dit que c’était normal, que je serais désormais « indisposée » une fois par mois, sans rien m’expliquer d’autre et elle m’a montré comment poser des bandes de tissus dans le fond de ma culotte. Quand on les lavait, on devait les suspendre dans une remise à l’écart du regard des voisins, car c’était honteux, ces pattes qui séchaient ! Les jeunes femmes ont bien raison, aujourd’hui, de réclamer la suppression de la TVA sur les tampons et les serviettes hygiéniques ! J’ai vécu ma première expérience sexuelle avec celui qui allait devenir mon mari quelques mois plus tard, car la méthode Ogino n’avait pas marché et que j’étais tombée enceinte ! Il était puceau et ignorait tout du corps féminin. Comme je suis catholique et ai été élevée avec l’idée que le sexe était quelque chose de sale, je me suis longtemps contentée de relations sexuelles qui se résumaient à de la pénétration. C’est à la trentaine, en écoutant une amie me parler avec gourmandise de ses voyages au 7e ciel avec son mari, que j’ai réalisé que je ne connaissais pas ce dont elle me parlait. J’ai enfin eu l’audace de m’explorer, de me caresser et de découvrir les délices offerts par le clitoris. Plus tard, c’est encore en discutant avec une amie, qui avait la chance de vivre une relation charnelle très forte avec son mari, que j’ai eu envie d’aller plus loin et de m’épanouir sexuellement avec un homme. J’ai divorcé et vécu d’autres relations. Depuis cinq ans, je vis avec un homme avec lequel je suis totalement libérée sexuellement. Je lui parle de ce que j’aime, je m’abandonne sans aucune honte et j’ai du plaisir comme jamais. Mais quel temps perdu ! »

 

 

« Les jeunes femmes pourraient être encore plus actrices de leur corps »

« Je ne suis pas sûre que les jeunes femmes soient plus actrices de leur corps, aujourd’hui. Ma petite-fille par exemple, qui a 25 ans, s’est fait prescrire la pilule comme moyen de contraception sans avoir envisagé une méthode plus naturelle. Je trouve dommage qu’elle expose son corps à l’hormonothérapie. Moi, je m’étais fait poser un stérilet... Quel soulagement, quand j’y pense, l’arrivée de la ménopause. Quel bonheur cela a été de ne plus avoir à me préoccuper de ma fertilité. J’ai été plus détendue durant les rapports et j’ai connu plus de plaisir sexuel après la cinquantaine ! J’ai eu une activité sexuelle épanouie avec mon mari, jusqu’à son décès, il y a quinze ans.

Je suis arrivée vierge à mon mariage. Mon mari, lui, n’était pas puceau. Mais pas très expert, quand même. Il nous a fallu du temps pour nous découvrir et pour que j’accède au plaisir sexuel. Ma mère ne m’avait rien expliqué. Je me souviens tout de même d’une conversation avec elle, j’étais adulte déjà : elle m’a raconté avoir découvert l’existence du clitoris dans un article du Reader Digest et du plaisir que ce petit orifice déclenchait quand on le caressait d’une certaine manière. Elle m’a confié s’être longtemps demandé si elle avait le droit d’essayer, elle aussi. Vers la quarantaine, j’ai eu envie de tester ma sexualité avec d’autres hommes. Mais cela n’était pas aussi bien qu’avec mon mari. Avec le recul, je regrette d’être restée coincée dans certaines pratiques sexuelles. Je pense que j’aurais pu, en me libérant davantage, donner plus de plaisir à mon mari. Mais on ne parlait pas de sexualité entre femmes. Même dans les milieux féministes neuchâtelois que j’ai fréquentés. J’ai en effet milité pour les droits des femmes, le droit de vote et celui de disposer d’un compte en banque et de pouvoir signer un contrat d’assurance. Qu’est-ce que nous étions infantilisées, nous les femmes ! C’est pourquoi, aujourd’hui, j’interdis à mes filles de me traiter avec trop de gentillesse. J’ai toujours peur d’être ramenée à cette époque, où l‘on ne valait pas plus que des enfants. »

 

« Il faut que les jeunes femmes vivent leurs propres expériences »

J’ai envie de dire aux jeunes femmes ce que ma mère m’a dit : « Faites vos expériences ! »  J’ai eu cette chance d’être élevée dans un climat de relative liberté. Je ne savais rien sur la sexualité. Ma mère ne m’avait parlé de rien : j’ai compris par hasard, un jour, qu’elle était enceinte lorsqu’elle s’est mariée ! Mais elle ne m’avait pas non plus bardée d’interdits et de représentations négatives sur la sexualité. Le jour où j’ai eu mes règles et que je me suis affolée, elle m’a dit : « Te voilà une femme maintenant. » Moi, je suis arrivée vierge au mariage. J’avais déjà embrassé des garçons et senti leur érection à travers le tissu de leur pantalon. J’avais déjà exploré mon corps et m’étais donné du plaisir. J’ai eu de la chance que, entre mon mari et moi, cela colle bien sur le plan sexuel. On a appris à se découvrir et le plaisir est venu tout seul ! Je me souviens de mon étonnement lorsque j’entendais des copines parler entre elles et prétendre qu’elles préféraient faire la lessive que l’amour. J’aurais aimé leur expliquer que cela pouvait être bien, l’amour, mais je n’osais pas aborder le sujet. Cela ne se faisait pas, à l’époque. La première fois que je suis allée chez le gynécologue, c’est parce que j’étais enceinte. Un jour, j’ai cédé au charme d’un homme et j’ai eu une relation extraconjugale. J’ai eu beaucoup moins de plaisir qu’avec mon mari. Lui et moi avons réussi à rester amants longtemps. Quand nous travaillions, il nous arrivait de nous retrouver à midi pour faire l’amour. C’était formidable. Il a tellement aimé mon corps, notamment mes seins, que je n’ai plus envie de me montrer complètement nue, aujourd’hui. Mais mon corps me procure toujours du plaisir !
Les jeunes femmes ont bien raison de parler de leur corps et de ce qu’elles éprouvent. Mais c’est à chacune de tracer le chemin qui lui est propre dans la sexualité. Il n’y a pas de recettes. »

 

Clémence, Berthe et Francesca n’ont pas souhaité être photographiées de face. Elles ont choisi de ne montrer qu’une partie de leur corps.

 

 

 

 

 

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