Fabricant d’automates d’oncle en neveu

@Sandra Culand

A Sainte-Croix (VD), les rouages de la transmission sont bien huilés : à 20 ans, Benoît Augsburger apprend le métier rare d’automatier chez son oncle, François Junod, 62 ans, dont l’art est inscrit au Patrimoine culturel immatériel de l’Unesco.

Profession automatier. A Sainte-Croix, où il vit, Benoît Augsburger, 20 ans, n’a pas besoin de préciser en quoi consiste son métier. Dans la cité perchée sur le balcon du Jura vaudois, tout le monde connaît son oncle, chez qui il travaille depuis le mois de décembre dernier : François Junod, 62 ans, un facteur d’automates de réputation internationale. Sis rue des Rasses, au centre-ville, son atelier est un kaléidoscope de l’histoire de cette ville : horlogerie, mécanique de précision et électronique, les créations les plus modernes y côtoient des objets témoins des premiers temps de l’horlogerie et des automates de légende. 

En revanche, dès qu’il se trouve hors de son univers, Benoît n’hésite pas à sortir son smartphone : « Quand on me demande ce que je fais, je montre des vidéos de création de François Junod ou de ce que je fais, moi. Difficile d’expliquer avec des mots. La plupart des gens ignorent ce qu’est un automatier. Je prends également en photo certaines pièces que je fabrique. » 

Le projet sur lequel planche actuellement le jeune titulaire d’un CFC de polymécanicien réunit certains aspects bien précis du savoir-faire qu’il commence à acquérir sous la supervision de François Junod et de ses trois collaborateurs : « Il est sur une petite création, alliant mécanisme horloger et joaillerie », explique son oncle, pas peu fier de voir son neveu suivre sa voie. 

La famille, mais pas seulement Même si, dans la famille, cinq générations ont évolué dans des domaines plus ou moins apparentés à la mécanique, leur formation de base, celle suivie par Benoît, résulte d’un choix et non d’une obligation : « Mes parents ne s’attendaient pas à ce que je me lance dans ce métier. Ce n’était pas prévu. Cela s’est fait de fil en aiguille, et c’est bien ainsi. »

Tout a commencé à l’occasion d’un stage chez François Junod, alors que Benoît était encore à l’école. Un premier déclic, prélude à un apprentissage au Centre professionnel du Nord vaudois (CPNV). A ce stade, Benoît est encore loin de s’imaginer automatier, le métier de cet oncle dont il a encore des images remontant à son plus jeune âge : « Enfant, j’étais plus émerveillé par le côté magique que mécanique. » 

Sauf que la roue du temps tourne. C’est déjà l’heure du stage d’une année en entreprise. Les parents de Benoît, tout naturellement, demandent conseil à François Junod qui se propose d’accueillir son neveu. Très vite, il se rend compte que Benoît est dans son élément. Reste à terminer la formation, non sans passer par la case école de recrue. Et voici qu’une place de travail en bonne et due forme est proposée au jeune Sainte-Crix, tout sourire : « J’ai conscience de ma chance et j’aime réaliser un objet de A à Z. On crée la pièce sur ordinateur, on fabrique nous-mêmes les pièces, on les assemble. A la fin, on voit ce qu’on a fait. »

Au quotidien, Benoît bénéficie des conseils de deux horlogers employés par son oncle. Pascal Béguelin et Arnaud Bérard le forment autant à l’usinage qu’à la programmation sur ordinateur. Moins à l’établi, François Junod est très occupé par sa clientèle internationale. En cette période de pandémie, les carnets de commande sont remplis. Grâce à l’automatier, le nom de Sainte-Croix voyage de par le monde, jusqu’au Japon, où les collectionneurs sont friands des objets de haute précision. Pour ce créateur, la formation technique est essentielle. 

Il faut toutefois l’entendre raconter son propre parcours pour comprendre la valeur de la transmission dans ce métier à part. Pour François Junod, tout a commencé dans le bâtiment qui abrite, de nos jours, son atelier. « Cet immeuble était à mon père, qui faisait des cartonnages pour l’industrie locale, que ce soit pour les caméras Bolex, Thorens ou Paillard. Je me suis familiarisé à la mécanique, en m’occupant de la maintenance des machines Bobst. »

En 1969, le père de François vend la maison et l’atelier à la Fabrique de boîtes à musique Reuge. Vingt-et-un ans plus tard, son fils, en pleine ascension avec ses automates, rachète cet espace. « Le nouveau directeur ignorait que j’étais le fils de l’ancien propriétaire, sinon il aurait monté le tarif. J’ai tout fait pour qu’il ne sache pas que j’y tenais à fond. »

Mais comment François Junod en est-il venu à créer des automates ? L’observation du parc des machines de son père n’explique en effet pas tout. Comme souvent, le secret se transmet par un maître. En l’occurrence, un certain Michel Bertrand, dont la photo noir-blanc trône quelque part dans le génial foutoir de l’atelier-musée de Junod : « Il s’agit d’un artisan français venu s’installer à Bullet, près de Sainte-Croix, au début des années 70. J’étais à l’école avec son fils Frédéric. On faisait du modélisme ensemble. » 

Un beau jour, leur voiture téléguidée tombe en panne : « Frédéric me dit que son père saura la réparer. Et là, on est arrivé dans l’atelier de Michel Bertand, avec ses grands automates noirs qui jouaient du banjo. Cela m’a fichu une de ces trouilles ! » 

En même temps, François Junod a contracté le virus : « Je me suis dit que c’était un métier incroyable, dont je n’avais jamais entendu parler. En 75, j’ai alors fait comme Benoît. Je suis entré à ce qui s’appelait alors l’Ecole de mécanique de Sainte-Croix. » Les technologies enseignées alors n’étaient pas les mêmes que maintenant. « Quand j’ai terminé ma formation, j’étais dans le flou. C’est à ce moment-là que j’ai repensé à Michel Bertrand. » 

La déception est au rendez-vous : l’automatier ne veut prendre personne. François Junod se drige alors vers les Beaux-arts, section design. « Rien à voir avec l’ECAL de maintenant. Pour les examens, ils demandaient une maquette. Michel Bertrand m’a donné un coup de main. On y a passé un mois, ce qui nous a permis de faire vraiment connaissance. Après, je ne suis plus reparti, sauf pour terminer l’école. Je faisais élève libre et l’autre moitié du temps chez lui. J’ai terminé avec un diplôme en sculpture et dessin en 1983. »

Quand la notoriété s’en mêle

Commencent alors sept ans de labeur en solitaire. Jusqu’au jour où les commandes et la notoriété naissante viennent tout chambouler. Pour réaliser la réplique d’un automate Jaquet-Droz de 1774, une commande japonaise, François Junod s’entoure de ses premiers collaborateurs, artistes, puis horlogers. « J’ai commencé à bosser pour l’horlogerie, en particulier pour Blancpain, à l’époque de Jean-Claude Biver. Il fut aussi mon mécène. » Dans l’atelier sur trois étages, dès 1990, c’est la ruche. Les temps morts n’existent plus que dans d’anciennes horloges, chinées avec passion. « Cela m’a un peu dépassé, je dois dire, sourit François Junod. Moi qui pensais que ce serait un métier artisan peinard. En fait, non, c’est un métier qui fait beaucoup voyager. J’ai participé à tant d’expositions à l’étranger, au Japon, au Brésil, en Angleterre, en Espagne et à Paris. »

Pour Benoît, l’aventure ne fait que commencer. Ce matin — nous sommes au début d’avril, à Sainte-Croix, le soleil brille, mais le thermomètre affiche moins 8. Un peu frisquet pour mettre le nez dehors. La patience est de mise sous la lampe d’horloger. Pour sûr, viendra le temps où le neveu suivra les traces de son oncle de par le monde. 

 

Nicolas Verdan

0 Commentaire

Pour commenter