Ducky, un chien sourd qui s’entend à merveille avec ses deux maîtresses

Grâce à l'amour de Marion et de Charlotte, Ducky a échappé à la mort. Le trio a appris à surmonter le handicap. Mieux, le berger australien est devenu un cador des compétitions d'agility.
© Alain Germond

Marion Matthey et sa petite-fille Charlotte ont adopté ce berger australien, il y a huit ans, sans savoir qu’il n’entendait rien. Un handicap qu’elles ont appris à surmonter ensemble.

A peine a-t-on sonné à la porte de cette imposante demeure qui borde le Zoo du Bois du Petit-Château, à La Chaux-de-Fonds (NE), que Ducky et Marion Matthey, 75 ans, viennent nous accueillir. Ce beau berger australien paraît ravi de notre visite. Cela tombe bien, car c’est pour lui que nous avons fait le déplacement. Ce canidé de 8 ans n’est pas tout à fait comme les autres: il est sourd de naissance. Mais certainement pas muet, à entendre les aboiements qu’il lâche quand des voitures passent à proximité de son grand jardin. Ducky est en effet un rescapé de la vie. Flashback. Il y a huit ans, Charlotte, aujourd’hui âgée de 22 ans, parvient à convaincre Marion, sa grand-maman, d’adopter un chien si elle passe son année scolaire. Ce sera chose faite. L’adolescente d’alors a une connaissance qui a fait se reproduire sa chienne berger australien. «Je voulais absolument cette race, car elle a de bonnes aptitudes en agility (NDLR, sport canin, dans lequel le chien évolue sur un parcours d’obstacles sous la conduite de son maître), activité que je souhaitais pratiquer », se souvient la jeune femme. Ducky résidera dans l’appartement de Marion, en dessous de celui que Charlotte partage avec ses parents et son frère, allergique aux chiens. Mais rapidement, le duo se rend compte qu’il ne réagit pas à l’environnement sonore qui l’entoure. « On l’appelait, mais il ne venait pas, se souviennent-elles. Même les miaulements des chats le laissaient indifférent. » Une impression confirmée par un diagnostic vétérinaire. « Peut-être perçoit-il certaines vibrations, car ses oreilles bougent parfois », supposent-elles.

 

«Je vais le zigouiller»

Elles décident alors de recontacter la personne qui leur a vendu ce chiot d’à peine trois mois pour lui faire part de son handicap. « Il nous a dit de le lui rapporter, qu’il allait le « zigouiller » et nous en donner un autre en échange, poursuit l’alerte septuagénaire. Sa réponse m’a choquée, d’autant que nous y étions déjà très attachées. » Et sa petite-fille, assistante en médecine vétérinaire, de poursuivre : « Ce n’était pas un éleveur reconnu, et il a fait l’erreur de faire se reproduire deux bergers australiens qui avaient la même couleur, ce qui peut conduire à des tares. En l’occurrence, Ducky est sourd et son pelage est en grande partie blanc, ce qui ne fait pas partie des standards de sa race. » Autre singularité: l’un de ses yeux, d’un bleu délavé troublant, est cerclé de noir, alors que le contour de l’autre est totalement blanc.

 

Un langage des signes version canine

Marion et Charlotte décident donc de garder Ducky et de gérer son handicap. Grâce aux conseils d’une éducatrice qui a eu un chien sourd, elles mettent au point un langage des signes version canine! «Par exemple, pour le faire venir, on fait logiquement un geste de la main qui va dans notre direction, alors que le doigt en l’air signifie « attention », lâchent-elles en chœur, avouant que cet animal a encore un peu plus soudé les liens qui existaient entre elles. Et, quand il fait nuit et qu’il est dans le jardin, on lui signifie qu’il faut rentrer en utilisant la lumière de la lampe de poche. Nous avons bien essayé un collier vibreur, mais cela n’a pas fonctionné. » Elles doivent toutefois prendre des précautions particulières en promenade. « Quand on est près d’une route, on ne peut pas le lâcher, car il n’entend pas les voitures. En revanche, à la campagne, cela ne pose aucun problème. Il faut toutefois accepter de lui faire confiance quand il part, puisqu’on ne peut pas le rappeler. Cela dit, il semble avoir développé un flair encore plus puissant que ses congénères. »
Une infirmité qui n’empêche pas Ducky de faire des compétitions d’agility. « C’est assez pénalisant dans les concours, car les maîtres parlent beaucoup aux chiens, note Charlotte. Comme dans la vie, on essaie de compenser par les contacts visuels, mais, s’il est lancé sur un faux obstacle, je ne peux pas le rappeler. Au tout début, il est même parti une fois saluer les juges ! » Connu comme le loup blanc dans le championnat suisse, Ducky fait désormais partie des cadors de sa catégorie (catégorie 1, chez les larges, pour les connaisseurs).

 

Un heureux ménage à trois

Comment interagit-il avec ses congénères ? « Quand il était petit, il avait des problèmes de dominance, car il n’entendait pas les avertissements sonores des autres, répondent-elles, alors que Ducky, jamais bien loin, réclame des caresses. Cela pouvait dégénérer en bagarres. Mais aujourd’hui, il semble être en mesure de décrypter les humeurs de ses semblables, et cela se passe toujours très bien. » Ducky est en effet décrit comme très sociable, incroyablement affectueux, limite pot de colle, peut-être pour pallier sa surdité en maintenant le contact visuel, et un poil douillet. « Il a été mon cobaye durant mes trois ans de CFC, quand je devais m’exercer à mettre un cathéter, par exemple, mais il n’a jamais apprécié, lâche la demoiselle. Même lui couper les ongles paraît être un supplice. » Il est aussi gourmand, et n’a pas hésité, un jour, à avaler une pastille pour machine à laver et, il y a deux ans, les pommes de pin en chocolat du sapin de Noël, obligeant l’assistante vétérinaire à le faire vomir. Toujours est-il que ce ménage à trois coule des jours très heureux. « On partage peu ou prou le temps qu’on lui consacre et les divers frais qu’il peut générer. » Que se passera-t-il le jour où Charlotte quittera le nid familial ? « Cela me fait un peu peur, car j’en aurai l’ennui, prévient Marion. J’ai pris l’habitude qu’il vienne sur mes genoux, le soir. » « Même si je dois déménager, ce sera dans la région et il restera chez ma grand-mère la journée, pendant que je travaille », la rassure Charlotte. Une bonne chose pour Ducky, qui a définitivement deux maîtresses, qu’il semble aimer autant l’une que l’autre.                          


Les chiens sourds sont-ils nombreux ?

On entend rarement parler de chiens sourds. Est-ce répandu ? « C’est courant auprès des individus âgés, répond le vétérinaire neuchâtelois Alain von Allmen. Comme chez l’humain, on assiste à un vieillissement de l’oreille interne, qui intervient généralement deux ou trois ans avant la mort de l’animal. » En revanche, c’est assez rare chez les jeunes chiens … « Peut-être 4 à 5 %, dans la mesure où les éleveurs les euthanasient souvent, estime le spécialiste. Ce handicap résulte d’un gène récessif qui refait surface. Plus on croise des races, et plus la probabilité est faible d’avoir un chien sourd. On sait, par exemple, que ce facteur héréditaire est davantage présent chez les chiens de pure race aux yeux bleus. » Adopterait-il un chien sourd ? « A choix, je le déconseille, car cela implique des dangers indirects plus grands, puisqu’on ne peut pas rappeler son compagnon à quatre pattes s’il file sur la route, ce qui peut provoquer de graves accidents », prévient Alain von Allmen. Cela dit, la surdité n’est pas toujours facile à diagnostiquer chez un chiot qui n’obéit pas encore aux ordres et n’entend que ce qu’il veut bien entendre ! »

 

  Frédéric Rein

 

0 Commentaire

Pour commenter