La bise : le rituel est banni. Que faire maintenant ?

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La présence du coronavirus nous oblige à renoncer à la bise. Entre perte d’un rituel social bien pratique pour amorcer un échange et privation d’un contact intime avec un autre, la fin de la bise est lourde de conséquences.

Au début, l’interdiction de la bise imposée par la distanciation sociale a pu sonner comme une libération. Comme la fin d’une obligation parfois contraignante. Car cela n’est pas toujours de gaieté de cœur qu’on se plie à cette chorégraphie polie : faire deux ou trois, voire quatre, allers et retours de la tête et frotter de ses joues celles de celui qu’on rencontre ou qu’on quitte. Ce n’est pas Odette qui dira le contraire. « Je fais partie d’un club de randonneurs et, chaque fois que nous nous retrouvons, nous nous faisons la bise. Quand nous sommes peu nombreux, ça passe. Mais, lorsque le groupe est au complet, ces embrassades n’en finissent plus. Le mouvement devient mécanique. Il est parfois même désagréable : pour aller vite, certains donnent presque des coups de tête. »

 

Mais, peu à peu, de l’impossibilité de se biser, une sensation de frustration est apparue. Comme si le corps signifiait qu’il en avait marre d’être systématiquement arrêté dans son élan vers l’autre. « La bise est un réflexe chez moi, reconnaît Sylvia. Dès que j’ai à saluer quelqu’un, mon buste s’avance, ma tête se penche et, soudain, la raison me rappelle à l’ordre. « Gare au virus ! Recule. » Je fais donc machine arrière et je me sens un peu ridicule. Je bafouille quelque chose comme « bon, et bien, on ne peut toujours pas ! Mais le cœur y est. Je suis étonnée qu’il faille tant de temps au corps pour intégrer ce changement de comportement. Et surprise aussi d’éprouver un petit pincement au cœur ! »

 

Et puis, voilà que, après la frustration apparaît un sentiment très inattendu de solitude. Rien n’a vraiment changé; les autres sont toujours là, autour de soi, rarement à plus d’un mètre, mais ils paraissent plus lointains et distants.
La bise, en tant que convention sociale, aurait-elle des vertus qu’on n’avait pas imaginées ? La réponse est oui.

 

Bienvenue dans ma zone personnelle

Tout d’abord, le rituel de la bise introduit un partage d’intimité avec un autre. « Faire la bise à quelqu’un, c’est pénétrer sa zone personnelle : on le touche, on le sent, on le capte, explique la psychologue sociale, Claudine Biland*. Si ce rapprochement est possible, c’est parce que l’autre l’a permis. On ne peut faire la bise que si celui qu’on embrasse veut bien qu’on entre dans son intimité. » En théorie, c’est vrai.  Mais dans la vie de tous les jours, le rituel de la bise s’est tellement généralisé, qu’il se partique souvent entre personnes qui n’ont aucune envie de complicité. Et il est difficile de ne pas s’y soumettre.

 

 

Marianne s’y est essayée : elle a campé des années sur le principe que la bise se méritait. « S’approcher de l’autre pour lui frotter le museau traduisait, pour moi, l’envie de mieux le connaître. Alors, je refusais de faire la bise à tout le monde. Je ne bisais que ceux avec lesquels je voulais bien développer ou entretenir une relation sociale, voire amicale. Mais j’ai compris que mon attitude générait de l’incompréhension, des vexations et, parfois, de l’antipathie. J’ai donc remisé mon positionnement jugé élitiste et, depuis, je bise qui veut, sans état d’âme. Mais du coup, la bise ne signifie plus l’envie d’un rapprochement avec l’autre. »

 

 

Même si cette envie ne préexiste pas à la bise, un contact physique s’opère qui peut véhiculer des informations. « Embrasser une personne permet de saisir son état à l’instant précis où on lui fait la bise, relève Claudine Biland. On comprend en une fraction de seconde si la personne va bien et se soigne. Quelqu’un qui pique, par exemple, homme ou femme, peut laisser penser qu’il se laisse un peu aller, donc qu’il est peut-être isolé ou déprimé. S’il est parfumé, la fragrance donne des indications sur ses goûts, voire son pouvoir d’achat. Parfum subtil ou bon marché ? » Pierre qui n’aimait pas faire la bise et la faisait rarement, se souvient du trouble qu’il a ressenti en embrassant une collègue de travail. « Je ne l’avais jamais vraiment regardée. Un jour, à l’occasion d’un repas de fin d’année, on s’est fait la bise et le contact de sa peau, très chaude, m’a électrisé. En plus, elle sentait bon ! J’ai réalisé quelle femme, elle était : élégante, raffinée, bouillante d’idées. Je me suis demandé comment j’avais pu ne pas la remarquer jusque-là. En tout cas, je n’étais jamais le dernier à lui faire la bise, par la suite. »

 

 

Un petit shoot d’endorphines

Une bise bien réalisée, sans précipitation ni brusquerie, c’est deux bustes qui se tendent l’un vers l’autre et se frôlent; quatre joues qui sont effleurées par des lèvres; souvent deux mains qui prennent appui sur une épaule ou une taille. Autrement dit, c’est un ballet corporel qui peut être bénéfique pour la santé. Vraiment ? Notre petite usine d’endorphines a le temps de se mettre en route et les hormones produites de diffuser une sensation de détente et de bien-être. Exagéré ? « La privation de contacts physiques, de caresses sur la main ou de bises, qu’ont subie les personnes âgées isolées ou vivant dans des institutions durant le confinement a favorisé les états anxieux et dépressifs, voire les syndromes de glissement conduisant au décès, souligne la psychothérapeute Françoise Dorn**.

 

Le toucher est un sens très important pour l’homme. Il est le premier à se développer in utero et le dernier à s’émousser. Jusqu’au seuil de la mort, l’être humain éprouve du plaisir à ressentir le contact d’une peau contre la sienne. Le toucher joue donc un rôle essentiel dans notre rapport à l’autre et au monde. »

 

Ce n’est pas par hasard si des ateliers de câlins, permettant le rapprochement physique pour se faire du bien, entre individus qui ne se connaissent pas, ont vu le jour. Si des personnes se baladent dans l’espace public avec une pancarte autour du cou quémandant un câlin gratuit, (« free hughs » en anglais, car la pratique s’est développée aux Etats-Unis). Si l’Indienne Amma, connue pour son accolade, fait déplacer les foules dans le monde entier, 32 millions de personnes auraient déjà fait la queue pendant des heures et des heures pour être étreintes par cette femme puissante et éprouvé le plaisir de se coller contre son torse...  

 

La bise permet un rapprochement encore plus grand que l’accolade, puisqu’elle intègre les lèvres. Elle constitue d’ailleurs le contact le plus intime que l’on peut avoir avec une personne en dehors des relations sexuelles. Ce rituel offre donc une bonne occasion de frotter une autre peau et d’en retirer du plaisir. Enfin, offrait... « Depuis que la bise est interdite, je ne touche plus personne.

 

Je me sens comme abandonnée. Comme si personne ne s’intéressait plus à moi », raconte Sylvia, veuve depuis une dizaine d’années. Françoise Dorn qui, elle, vit en couple avec un mari aimant ressent cruellement l’absence de contacts physiques avec ses petits-enfants. « Ne plus pouvoir les embrasser, les serrer entre mes bras, les porter contre mon cœur, humer le parfum délicieux de leur peau me manque énormément. On s’envoie des baisers à distance, par vidéo, mais cela n’est pas pareil. Un lien intime très fort s’est interrompu. J’espère qu’il reprendra. »  

 

Un préambule pratique

Même si on n’attend pas après la bise pour faire vibrer son sens du toucher, il faut reconnaître qu’elle laisse un vide dans les rapports sociaux. « La fin de la bise remet en question un rituel bien pratique pour entrer en contact avec une personne, explique la psychosociologue Dominique Picard ***. Souvenons-nous que faire la bise signifie à quelqu’un « je te salue », « je te reconnais comme membre d’un même groupe social que moi », « nous pouvons entamer un échange sans autres salamecs ». Comment s’y prendre désormais pour signifier tout cela à la personne qui se trouve en face de soi, aussi rapidement ?

 

Il va falloir inventer un geste ou un commentaire personnel. » Marianne a déjà trouvé une parade : « Je garde mes distances tout en m’exclamant : « Cela ne se voit pas, mais je vous fais la bise mentalement. » Pierre exécute un petit signe de la main. « J’ai réalisé avec cette crise sanitaire que la bise, comme rituel social, n’existait pas dans ma jeunesse. A cette époque, les hommes soulevaient leur chapeau, inclinaient un peu la tête. Les femmes faisaient un signe de la tête. La bise était réservée aux membres de sa famille.»  

 

Silvana a essayé de remplacer la bise par le coup de coude ou du pied, mais elle trouve rarement le coude ou le pied de leur destinataire. « Les gens ne sont pas habitués à voir ce genre de gesticulation. Alors, ils s’écartent poliment comme si j’étais prise d’un spasme étrange. »

 Frustrante, douloureuse ou vécue comme un soulagement, la fin — sans doute que temporaire — de la bise permet de repenser cette coutume. Ainsi quand nous pourrons de nouveau la pratiquer sans retenue, nous saurons y glisser la bonne intention !

 

 

Véronique Châtel

Pour en savoir plus

            
* Ce que votre corps révèle vraiment de vous, la communication non verbale, Claudine Biland, Editions Odile Jacob

 

 

** Le temps de la douceur, Françoise Dorn, Editions Jouvence

 

 

*** Politesse, savoir-vivre et relations sociales, Dominique Picard, Puf, 2019, collection Que sais-je ?

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