Maxime Le Forestier : J'ai abandonné l'idée de changer le monde

© Magda Lates

Maxime Le Forestier chantera, le 5 mars à Montreux, ses nouvelles et aussi ses anciennes chansons. L’occasion de rouvrir une Maison bleue (San Francisco).

Sans lui, aurions-nous regretté de ne pas avoir de frère, de ne pas s’appeler Psylvia, de ne pas savoir s’accompagner à la guitare pour chanter « Ce soir à la brume, nous irons ma brune cueillir des serments » ? Le premier album de Maxime Le Forestier — Mon frère — sorti en 1972 et vendu à plus d’un million d’exemplaires a inspiré toute une génération. Depuis, le chanteur a composé quinze autres albums et bien d’autres chansons indélébiles comme Né quelque part, Passer ma route, Restons amants ou la toute récente Les filles amoureuses qui ont conquis de nouveaux publics. Sans perdre celui du début, car Le Forestier est resté fidèle à lui-même, à ses valeurs et même à son sourire à fossettes.
 

Que chanterez-vous à Montreux ?

Je tourne avec cinq musiciens, trois guitaristes, dont mon fils Arthur Le Forestier, un percussionniste, un contrebassiste, et tout le monde chante. Je vais interpréter les dix chansons de mon dernier album Paraître ou ne pas être et 14 plus anciennes qui plaisent à mon public ! J’aurai sur scène une pensée particulière pour le musicien fribourgeois, Pierre Huwiler, récemment décédé. C’est lui qui m’a fait venir pour la première fois à Montreux.
 

Vous aimez l’ambiance « tournée » ?

Rencontrer des gens, partager cette énergie si singulière des concerts, c’est ma récompense. Si je ne faisais pas de scène, je n’écrirais plus de chansons. C’est pourquoi j’essaie de me produire dans des salles qui n’excèdent pas deux mille places. Cela permet de jouer avec le silence, de travailler des nuances... A 70 ans, je viens de découvrir le plaisir de chanter sans m’accompagner à la guitare ! Il a fallu que je tombe de mon vélo et me casse le bras droit pour le réaliser. « Depuis le temps que je te le suggérais », a grogné mon prof de chant.
 

Vous prenez toujours des cours ?

Les cordes vocales sont des muscles, il faut les entretenir. Mon coach vocal de 95 ans, qui donne encore dix heures de cours par jour, me prescrit des exercices très simples et efficaces ! Je n’ai encore jamais eu besoin de cortisone pour chanter.
 

L’avancée en âge ne vous effraie donc pas ?

Je déteste perdre. Alors j’essaie de ne pas lutter contre un truc qui va de toutes façons me terrasser. (Rires.)
 

Vous avez été longtemps qualifié de chanteur engagé. L’êtes-vous encore ?

J’ai compris depuis longtemps que les chansons pouvaient accompagner un mouvement, mais, en aucun cas, le provoquer. J’ai donc abandonné l’idée de changer le monde. Je me situe comme un observateur qui commente. J’ai, par exemple, écrit Les filles amoureuses en pensant à la fille d’un ami qui est tombée amoureuse d’une femme. Je voulais lui dire que, lorsqu’on aime une fille, comme un père ou un oncle ou un grand-père, on trouve toujours que celui ou celle qu’elle aime n’est pas à la hauteur.
 

Seriez-vous devenu désabusé ?

Un peu, forcément. Le monde a changé et pas dans le sens que j’aurais souhaité ! Cela me navre que l’on conditionne les gens à avoir du désir pour des choses qu’ils n’ont généralement pas les moyens de se payer et ça les maintient dans une insatisfaction perpétuelle. Et puis, il y a des problèmes nouveaux : la surpopulation, le réchauffement climatique, les réseaux sociaux...
 

Comment résistez-vous au conditionnement que vous dénoncez ?

J’écoute de la musique ou alors j’en compose. Je fréquente des copains – Alain Souchon, Philippe Lafontaine et d’autres pas connus – avec lesquels je parle longuement. Je me suis remis à la lecture aussi. Je viens de terminer Civilizations de Laurent Binet : une uchronie où Christophe Collomb se fait voler ses bateaux par les Incas qui viennent envahir l’Europe. Ça m’a beaucoup plu.
 

Vous qui avez traversé les années de libération sexuelle, comment vivez-vous l’époque actuelle qui redéfinit les relations hommes-femmes ?

Avant le mouvement #MeToo, je n’imaginais pas que les relations hommes-femmes soient autant marquées par la domination et la violence. Je n’ai pas connu ce genre de rapport avec les femmes : j’ai été élevé par ma mère et deux sœurs aînées. Et les milieux que j’ai fréquentés, notamment quand j’avais 20 ans, comptaient beaucoup de féministes qui avaient lu Le deuxième sexe. Nous, les garçons, nous étions d’accord avec elles. Ce qui me glace dans cette prise de parole légitime, c’est le tribunal médiatique. On condamne vite des gens qui, peut-être, ne le méritent pas.

Vous n’avez pas encore été inquiété, vous qui chantez être amoureux de tout un pensionnat (Fontenay-aux Roses) ?

L’auteur de cette chanson est Jean-Pierre Kernoa qui s’était inspiré du Journal littéraire de Paul Léautaud. Mais figurez-vous que, il y a quelques jours, j’ai reçu un appel d’une journaliste qui me demandait si je n’avais pas l’intention de modifier le texte ! Cela n’est pas la première fois que ce texte pose problème. Je me souviens que les parents d’une chorale d’enfants m’avaient demandé la permission de transformer la phrase « Je vous devine nues, un roman à la main », par « Je vous devine émues, un roman à la main ». J’avais dit « faites », tout en me marrant intérieurement, car je trouvais que leur proposition était plus ambiguë que le texte initial.
 

N’êtes-vous pas inquiet par cette bien-pensance qui produit de la censure ?

Il y a toujours eu de la censure. J’ai connu la censure politique, celle-là est facile à contourner, il suffit d’utiliser le double sens. Il y a la censure économique. Ce qui ne plaît pas immédiatement au public n’existe pas. Il y a aujourd’hui la censure populaire. Celle-là est dure. Le double sens est toujours compris dans le mauvais sens.
 

Etes-vous un patriarche ?

Je n’ai pas encore de petits-enfants, hélas. J’attends que mes fils me fassent une petite-fille pour pouvoir montrer au monde ce qu’est un enfant gâté ! Mais je suis un père proche de ses fils. Je me suis beaucoup investi auprès de mon aîné, Philippe, qui est né malentendant et que j’ai aidé à apprendre à parler. Il est aujourd’hui régisseur de cinéma. Avec Arthur, le cadet qui est musicien, je travaille. Il a signé la musique du titre Les filles amoureuses.

 

Véronique Châtel


• Paraître ou ne pas être, Polydor

• Auditorium Stravinsky à Montreux, le 5 mars

0 Commentaire

Pour commenter