Jacques Weber: un pic, un cap…un grand acteur !

 ©Kim Weber

Il a interprété la plupart des grands rôles du répertoire : Cyrano de Bergerac, Don Juan, Harpagon… Et il continue.  Enfin, il aimerait. Comme tous les comédiens, Jacques Weber est privé de théâtre depuis l’arrivée du Covid. Rencontre à Paris.

C’est un pic, c’est un cap, c’est une péninsule, comme on pourrait le dire à propos, non pas de son nez (Jacques Weber a été un inoubliable Cyrano de Bergerac pour Jacques Savary), mais de sa stature de comédien. La liste des pièces et des films dans lesquels il a joué depuis sa sortie du Conservatoire avec un prix d’excellence, est longue comme… l’épée du comte de Guiche (personnage qu’il a interprété pour le Cyrano de Jean-Paul Rappeneau et qui lui a valu un César). Pour autant, à 71 ans, Jacques Weber n’a pas l’intention de décrocher. Il était, jusqu’à ce que la deuxième vague du Covid ferme tous les théâtres, à l’affiche de l’Atelier à Paris avec un spectacle composé de trois pièces en un acte de Tchekhov, Crise de nerf; il devait venir en Suisse dans le courant de 2021 jouer son Seul en scène

Nous nous sommes d’ailleurs rencontrés à Paris dans la perspective de cette venue en Romandie. Mais pandémie oblige, toutes les tournées ont été annulées jusqu’à nouvel ordre. Fallait-il renoncer à publier ce portrait de Jacques Weber pour autant ? A la rédaction de générations, nous avons décidé que non ! En guise de soutien à tous les comédiens qui se mobilisent pour faire rouvrir les théâtres, faire entendre des textes essentiels et nous emporter dans des spectacles vivants. 

Certes, Jacques Weber n’est pas le plus mal loti d’entre eux : actuellement, il tourne dans le prochain film de Sébastien Marnier : L’origine du mal au côté de Laure Calamy et il engrange les projets. Sans compter que s’il déprimait, il disposerait d’une botte secrète, une plume, plus exactement : il écrit et a publié plusieurs récits et des romans. 

 

Juste une incursion

Mais Jacques Weber a des origines suisses, alors… « Oui, le père de mon père était de Lausanne ! Cependant, je n’ai pas de passeport suisse et je ne connais de la Suisse que ce que j’ai aperçu lors d’une rapide incursion à Genève, durant des colonies de vacances dans le Jura français », explique-t-il de sa voix de basse. 

Jacques Weber a été élevé à Paris. Ses premiers cours de théâtre, il les a pris dans le Conservatoire municipal de son arrondissement, avec deux camarades de lycée Francis Huster et Jacques Spiesser. Plus tard, il a été élève à la fameuse Rue Blanche, puis au Conservatoire où d’autres doués de sa génération lui ont donné la réplique : Jean-François Balmer, Nathalie Baye, Jacques Villeret. Son père étant physicien et chimiste, il a fait de Pierre Brasseur son père de théâtre. « J’ai aimé cet homme de tout mon cœur. Sa générosité était majestueuse. Je le revois, à deux heures du matin, me faisant travailler mes textes, à poil dans sa robe de chambre. » 

C’est justement en robe de chambre que Jacques Weber traverse la première pièce de Crise de nerfs. Dans Le chant du cygne, il interprète un vieil acteur qui s’apprête à mourir sur scène en se rappelant des tirades de grands textes. « Moi aussi, à l’occasion de grands bonheurs ou de grands drames, je suis submergé par des phrases du répertoire. C’est étrange comme la mémoire fait resurgir des mots appris et oubliés depuis longtemps. En ce moment, allez savoir pourquoi, c’est le personnage de Galilée, vous savez celui qui a été condamné parce qu’il disait que la terre était ronde, de Brecht qui me revient ! »  

Jacques Weber s’interrompt pour boire une gorgée de thé aux feuilles de menthe. Lui aussi, comme son personnage en robe de chambre, se voit-il arpenter les planches jusqu’à son dernier souffle ? « Si j’en ai les moyens physiques, bien sûr. C’est l’une des chances de ce métier : on peut travailler longtemps ! Comme chaque personnage que j’ai interprété, celui-ci vient à ma rencontre et me bouscule dans mon identité. Ce vieil acteur m’invite évidemment à un questionnement existentiel. Un jour, on vit, un jour, on meurt… Depuis l’âge de soixante ans, j’ai bien réalisé qu’il y avait plus d’avant que d’après. Cela m’a amené à une forme de sagesse. Je relativise plus aujourd’hui. Cela dit, je m’efforce de ne pas devenir trop tranquille : la vie n’est active que si l’on est rebelle. » 

 

Donner des coups de main fraternels

Rebelle, Jacques Weber ? En tout cas, pas forcément là, où on l’attend. Tantôt acteur dans des films et téléfilms populaires (il a été le comte de Monte-Cristo de Denis de La Patellière) ou comédien dans le théâtre subventionné, tantôt metteur en scène, scénariste, directeur de théâtre et écrivain. On l’a même aperçu dans une pub pour un yaourt anticholestérol. « Je n’en suis pas fier. Mais cette publicité m’a permis de gagner beaucoup de sous, très vite et de sortir la tête de l’eau, à un moment difficile ! » On l’a vu aussi soutenir les Indiens du Brésil contre la déforestation.

« J’essaie de ne pas oublier que je ne suis pas seul au monde. Que, dans la communauté des humains, beaucoup crèvent de faim et de soif. Alors, si je peux aller manifester et donner un coup de main fraternel à ceux qui s’engagent, j’y vais volontiers. » 

Conscient que le théâtre n’est pas à la portée de tous, Jacques Weber milite pour « dé-pied-d’estaliser » (c’est son expression !) les grands auteurs. Il a déjà interprété du Victor Hugo dans une boucherie, lu du Marguerite Duras ou de l’Antonin Artaud dans des bistrots devant une cinquantaine de personnes. 

« A moins que vous ayez d’autres questions, je vais retourner au théâtre, enfiler mon peignoir et ronchonner dans le trac jusqu’au lever du rideau. Oui, l’attente me rend malade jusqu’au bonheur total du lever de rideau. » 

Nous sortons donc du café où nous avons parlé, mais Jacques Weber fait un détour. Il se dirige vers un autre café où sa compagne, Christine, est en train de lire. « La première fois que je l’ai vue, j’ai dit à l’ami qui m’accompagnait : « Voici la femme de ma vie. Depuis, on a eu trois enfants ensemble, on travaille ensemble, mais on ne cesse de se séduire et de s’aimer. On s’est marié une première fois civilement. Puis, dix ans plus tard, nous avons eu envie de renouveler notre pacte d’amour en y mettant du sacré. »

 « Vous, ici… », s’exclame Jacques Weber à sa blonde épouse. Elle se retourne, lui sourit. Alors, il peut partir jouer. 

 

Véronique Châtel

 

 

 

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