La saltimbanque qui défie le temps

© Yves Leresche

A 61 ans, Brigitte Maillard est toujours en piste. Contorsionniste et trapéziste, elle enchaîne les numéros au Cirque Helvetia depuis 1981. Avant le traditionnel spectacle de Noël à Moudon, la funambule raconte sa longévité et sa passion.

Deux trapézistes évoluent à quelques mètres du sol sous un fond bleu étoilé. L’une à 61 ans, l’autre 27. La grand-mère et la belle-fille. Suspendues à un drôle d’astre métallique, elles virevoltent dans les airs. Les flashs du photographe immortalisent ces instants volés à un après-midi d’automne pluvieux.

Le chapiteau du Cirque Helvetia est vide, en chantier. Des caisses, des tapis, des planches s’amoncellent un peu partout. On se prépare pour le traditionnel Cirque de Noël; dix-sept ans que ça dure. Pendant deux semaines, la famille Maillard, propriétaire du cirque, épaulée par une poignée d’artistes engagés pour l’occasion, met en piste un spectacle à la fois tendre et drôle, rocambolesque et saisissant. Pour l’heure, la troupe a pris ses quartiers d’hiver sur l’ancienne place d’Armes à Moudon, dans le canton de Vaud. La tente rouge et bleu marque le paysage de la Broye. La compagnie y restera jusqu’en février. Puis, elle reprendra la route, comme chaque année.

 

Une histoire de famille

Brigitte Maillard reçoit chez elle, dans la caravane où elle vit avec son mari. Daniel Maillard a dirigé le Cirque Helvetia de 1975 à 2012 avant de passer la main à leur fils aîné, Julien.

A 61 ans, la contorsionniste et trapéziste se produit toujours lors des tournées de ce petit cirque qui sillonne les routes et les places de Suisse romande. Pour les besoins de l’illustration, elle a enfilé son costume de scène, un justeaucorps bariolé. Avec sa partenaire Anaïs, épouse de Julien, Brigitte improvise deux ou trois figures de la performance au trapèze qu’elles peaufinent quotidiennement en vue de l’échéance de Noël. Avec des mouvements précis et maîtrisés, résultats de répétitions infinies, les deux femmes composent un pas de deux volant, suspendues à un trapèze en forme d’étoile. Elles l’ont conçu spécifiquement pour répondre à leurs besoins. Dans les airs, sous la lumière aveuglante des projecteurs, on remarque à peine la différence d’âge entre les deux voltigeuses. Les silhouettes évoluent fluides suivant une partition invisible.

 

Une exception

La longévité de Brigitte Maillard étonne. Au cirque, les corps, surtout ceux des acrobates, des trapézistes et autres funambules, sont soumis à l’usure, à la fatigue, au vieillissement, aux risques de chute ou de blessure. Les carrières peuvent être courtes, stoppées brutalement. Rares sont celles et ceux qui atteignent la retraite encore en activité. Il suffit de fréquenter les spectacles au programme des théâtres et des festivals pour se rendre compte que Brigitte Maillard est une exception, même si elle s’en défend. C’est que cette virtuose de la contorsion, des agrès, du main à main, déjoue tous les écueils. Pas d’accidents, pas de lassitude, pas de routine. Un rien stakhanoviste, animée d’une motivation inébranlable, elle s’entraîne trois heures au moins tous les jours: souplesse et équilibre, scande-t-elle. «J’ai toujours travaillé, même pendant mes grossesses. » Brigitte Maillard a eu deux enfants, Julien justement, et David, aussi artiste de cirque. Et, quand quelque chose lui résiste, elle s’applique jusqu’à trouver une issue. En revanche, elle ne suit pas de régime alimentaire particulier, ni de privation. «Je mange ce que je veux, mais je brûle aussi beaucoup de calories. Plus je bouge, mieux je me porte. »

 

Le partage

Frêle au premier abord, elle surprend par l’énergie qu’elle dégage. Musclée, svelte et affutée, Brigitte Maillard jure qu’elle ne s’arrêtera que quand l’envie de créer, de se réinventer l’aura abandonnée. «J’aime imaginer des choses nouvelles. » Anaïs confirme: «Je n’ai pas l’impression que Brigitte est d’une autre génération. Ce n’est pas ma maîtresse et moi son élève. La performance au trapèze est le fruit d’un vrai jeu d’équipe. »  Dernièrement, Brigitte Maillard, à l’affût de nouveautés, a commencé à suivre des cours de sangles aériennes. Une discipline qui demande puissance, adresse et une volonté de fer. L’acrobate monte et descend, tournoie et se balance, sans toucher terre enroulant et déroulant autour de ses bras des brides en cuir. «Je fais ce qui me plaît, je suis libre. Et je n’écoute pas mes bobos », glisse-t-elle. C’est probablement là le secret de cette durée qui suscite l’admiration du public et de son entourage.

 

 


La grand-mère, 61ans, se fait porter par sa belle-fille, Anaïs, 27 ans.
© Yves Leresche

 

Apprentissage parisien

Brigitte Maillard a vu le jour en 1958, à Sierre. Rien ne la destinait au cirque. Pourtant, aussi loin qu’elle s’en souvienne… «j’ai toujours voulu en faire ». En Valais, à l’époque, les possibilités de fréquenter des cours ou même des ateliers étaient inexistantes. Elle se tourne vers la danse et la gymnastique. Elle décroche un diplôme d’une école de commerce. Ensuite, elle tente sa chance. L’Académie Fratellini à Paris lui ouvre finalement ses portes entre 1979 et 1980. Elle apprend le trapèze, l’art de la contorsion, la science du cabaret. Au sortir de l’école, deux opportunités: un contrat d’un mois au Japon et un autre de huit mois avec le Cirque Helvetia. Elle signe pour ce dernier. En 1981, elle rentre donc en Suisse. Elle rejoint Helvetia. Elle ne le quittera plus. Quatre ans plus tard, Daniel, propriétaire du cirque, et Brigitte se marient. Il y a eu des hauts et des bas, raconte-t-elle. La vie nomade n’est pas simple dans un monde sédentaire. Il faut savoir tout faire, tout résoudre. Aujourd’hui encore, Brigitte Maillard s’occupe des relations avec la presse et de la billetterie. Au bout du compte, la passion l’emporte. Il suffit de l’entendre parler du numéro d’une autre troupe qu’elle «a adoré» ou de la guetter en train de suivre à la lettre les consignes de notre photographe: le cirque l’habite, c’est sa maison, sa famille, son éternité.

                                          

 

   Marco Danesi

 


À voir

Cirque de Noël, ancienne place d’Armes de Moudon, du 20 décembre au 5 janvier 2020 Informations : 079 384 30 66 

www.cirquedenoeldemoudon.ch

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