Quand la crise pousse à faire des choix "vitaux"

La baisse du pouvoir d'achat peut-être l'occasion de se demander où sont nos priorités en matière de consommation. © iStock

L’inflation en Suisse est en passe de dépasser les prévisions des économistes pour l’année 2022. Avec des prix qui augmentent tous azimuts, à quoi ressembleront les fins de mois? Enquête.

Pour l’instant, pas de quoi céder à la panique. Comparativement aux autres pays européens, l’inflation, chez nous, reste modeste: elle était de 3,4% en juin dernier contre 8,6% dans la zone euro. N’empêche que les économistes suisses viennent de revoir leurs estimations pour 2022 à la hausse et que le pouvoir d’achat des Suisses a, comme ailleurs, été attaqué. Le prix du mazout a décollé de 81,9% en un an et celui du gaz de 40,7%. Résultat: chauffer son logement et prendre des douches ou des bains chauds vont avoir des incidences notables sur ses prochaines factures d’énergie. Les déplacements en voiture vont faire exploser son budget transports, sans compter les éventuels voyages en avion.

La hausse des prix des céréales, consécutive à la guerre en Ukraine, a fait prendre l’ascenseur au prix des produits céréaliers: +12% pour le prix des pâtes, à titre d’exemple. La sécheresse et la baisse de production des récoltes céréalières risquent de faire encore augmenter le prix du lait, qui était déjà, à la fin de juin, de +3,5% par rapport à mai 2021, et celui du beurre qui était de +5,7%, à la fin de juin également. Par ailleurs, les produits importés étant plus chers (puisqu’ils intègrent le coût du transport), les producteurs locaux augmentent progressivement leurs prix pour conserver leur marge de profit. 

Comment envisager l’avenir si le coût de la vie continue à croître ainsi? Voire à flamber? On peut choisir la manière sombre et se recroqueviller dans sa bulle en y accumulant des conserves. Mais on peut aussi aborder cette période de tensions économiques en s’interrogeant sur la manière dont on dépense son argent. Et sur ses priorités budgétaires. A quoi on ne renoncerait pas si on devait se serrer la ceinture? 

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A chacun, ses priorités de vie

Evidemment, et on le devine au travers des témoignages que nous avons recueillis, on n’est pas égaux face à cette question. Ceux qui, après avoir payé leur loyer, leur assurance maladie, leurs frais de transports, leur abonnement téléphonique, ne disposent plus que de quelques centaines de francs pour vivre n’ont pas la même marge de manœuvre que ceux à qui il en reste encore quelques milliers. Ceux qui ont charge de famille doivent prendre en compte d’autres considérations que ceux qui vivent seuls. Cependant, chacun répond de façon singulière, car nos dépenses traduisent aussi nos priorités de vie

Pour Suzanne, 55 ans, nourrir ses deux gros chiens, deux chats et deux lapins est une priorité. Même si cela exige des sacrifices, au point que, sans l’aide de l’antenne valaisanne de Secours d’hiver, elle n’aurait pas pu équiper son mobile-home d’un matelas convenable. «Mes animaux, c’est que du bonheur. Ils ne me jugent pas, ne se détournent pas de moi et m’apportent un réconfort constant. J’ai toujours préféré habiter dans mon mobile-home plutôt que de déménager dans un logement en dur parce qu’il aurait fallu que je renonce à mes chiens. Comment j’aurais pu? Ils sont tout pour moi. Ils sont les seuls à ne m’avoir jamais déçue», reconnaît-elle avec fougue. Pour Raoul, 85 ans, propriétaire de sa maison et à la tête de belles économies en plus de la rente AVS qu’il perçoit, la priorité, c’est préserver son capital mobilier, gage pour lui d’indépendance «au cas où».

Alors, en cette période d’inflation, il met en place une stratégie de frugalité. Pour réduire ses dépenses de mazout, il a décidé, pour l’hiver prochain, de ne chauffer qu’une pièce de sa maison et il est en train de s’habituer à prendre des douches froides. Il s’est mis aussi, durant l’été, à ne manger que deux fois par jour. «Je ne veux pas renoncer à garder intactes mes économies. Elles me rassurent. Je commence chaque journée par consulter mon compte bancaire pour vérifier qu’elles sont là. Donc, la deuxième chose à laquelle je ne renoncerais pas, c’est à ma connexion wifi pour pouvoir me connecter à ma banque. Entrer mes codes bancaires et me retrouver au milieu de mes avoirs me procure une immense satisfaction», déclare-t-il avec un sourire de contentement qui illumine tout son visage. Pour Tony, 63 ans, c’est sa moto, une grosse cylindrée qui en jette, achetée à crédit, à laquelle il ne renoncerait pas. «Parfois, mon frère, qui gagne plus d’argent que moi et à qui il m’arrive de demander un petit prêt, me gronde et me rappelle que, sans ma moto, je serais moins serré. Mais sans ma moto, je serais moins heureux, je lui réponds. Il n’arrive pas à comprendre le sentiment de liberté que me procurent mes virées sur ma bécane.»

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(Presque) tout le monde concerné 

Mais pour se poser cette question, «à quoi je ne renoncerais pas si l’inflation continuait à augmenter?», encore faut-il se sentir cerné par la peur de manquer. Or, la ressentons-nous quand on vit en Suisse? «Jusqu’à la pandémie du covid, beaucoup de Suisses, y compris ceux de la classe moyenne inférieure, ont pu se sentir à l’abri des difficultés économiques», remarque l’économiste, maître d’enseignement et de recherches à l’Université de Lausanne et, par ailleurs, conseiller national vaudois Samuel Bendahan (PS). «Découvrant soudain les importantes files de personnes allant chercher de l’aide alimentaire durant le confinement, ils ont réalisé que le pays, apparemment cossu, avait sa misère. Et que même les travailleurs pouvaient se retrouver dans la dèche. Depuis, ils ne peuvent plus se dire: «On n’est pas milliardaires, mais on n’a rien à craindre.» Ils savent que la prospérité ne bénéficie pas à tout le monde, que, en Suisse comme partout, les inégalités s’accentuent et que personne n’est à l’abri d’un déclassement social.» L’annonce de lendemains de plus en plus coûteux vient encore renforcer ce sentiment nouveau d’insécurité. Surtout, quand on n’a pas les ressources suffisantes pour mettre de l’argent de côté afin de faire face aux aléas de la vie, un loyer qui augmente d’un coup ou une panne de chaudière ou de voiture. 

«Nous sommes souvent sollicités pour régler une facture médicale ou de dentisterie, les frais d’une couronne par exemple. Le fait est que les personnes disposant de faibles ressources ont tendance à souscrire à des assurances avec de grosses franchises», observe Véronique Hurni, secrétaire générale de l’association caritative Secours d’hiver Vaud. Un sentiment qui n’évolue pas en revanche et reste partagé par ceux qui connaissent des problèmes financiers: la honte. 

Pourquoi coupables de manquer d’argent? 

Il s’agirait, selon Samuel Bendahan d’une conséquence de la culture individualiste helvétique. «Les gens se sentent responsables de leur situation. C’est leur faute s’ils rencontrent des difficultés financières. Ils ont du mal à percevoir qu’ils n’y sont pour rien s’ils ont été licenciés, si leur salaire est insuffisant, si leur rente AVS ou la pension alimentaire de parent ayant la garde des enfants est si faible… c’est le résultat d’une trajectoire certes individuelle mais dans un contexte social et économique sur lequel ils ne peuvent pas grand-chose.» 

Le recours aux aides possibles ne fait pas non plus partie des mentalités suisses. Les associations caritatives doivent régulièrement faire de la publicité pour expliquer leur rôle et attirer les candidats dans la déconfiture. «Dans les villages, les gens ont peur du «qu’en dira-t-on» si on les voit pousser la porte de notre bureau. Ils sont gênés qu’on puisse les identifier comme des nécessiteux», remarque Nicolas Marcoud, président du Secours d’hiver Valais romand. «Pourtant, les gens qui font appel à nous ne sont pas forcément pauvres. Ils ont parfois juste besoin d’un coup de pouce pour assumer un imprévu.» 

Pour aider les gens à dépenser moins, Secours d’hiver prodigue moult conseils pratiques et avisés. Par exemple, ne pas acheter des plats précuisinés. Renoncer aux sodas et aux eaux minérales, au vin, aux cigarettes, aux restaurants, au cinéma, à la cantine scolaire. Préférer les sandwichs maison, les vêtements de deuxième main... La liste est encore longue. On peut aussi raisonner à l’envers. Et se demander ce à quoi on ne renoncerait pas… Ce qui est une manière d’affirmer ce qui nous est le plus cher et de tout faire pour le défendre, même par gros temps.

Véronique Châtel

 

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