Jouissance : la sexualité féminine jamais atteinte par la limite d’âge

Illustration ©Kormann

Dans un essai rageur et bien documenté, la psychanalyste et psychosociologue Catherine Grangeard déconstruit l’étape décriée de la ménopause. Et explique que la jouissance féminine n’est jamais atteinte par la limite d’âge. Réjouissant.

Elle a été la goutte d’eau qui a fait déborder l’indignation de Catherine Grangeard : la déclaration d’un écrivain et chroniqueur français, Yann Moix, à propos des corps « plus extraordinaires » des femmes de plus 50 ans (comprendre ménopausées), qui les mettraient hors des jeux de l’amour et de la sexualité. Ça l’a convaincue qu’il fallait riposter. Dans son cabinet de psychanalyse se succèdent trop de femmes souffrant d’une mésestime d’elles-mêmes au prétexte qu’elles ne seraient plus « canon », et donc capables d’inspirer du désir. Trop de femmes ayant dépassé la soixantaine qui se résignent à l’abstinence sexuelle. A 63 ans, elle est bien placée pour affirmer que la retraite sexuelle n’existe pas. Alors, elle s’est attelée à un essai dont le titre résume son ambition : Il n’y a pas d’âge pour jouir. La psychanalyste y revisite toutes les idées reçues autour de la ménopause qui agit comme un corset aussi bien dans la tête des femmes que dans celle des hommes.

 

Idée reçue : la ménopause est une étape importante dans la vie d’une femme

A en croire ce qui se colporte, il y aurait un « avant » et un « après » ménopause dans la vie d’une femme. Mais d’où vient cette idée que la ménopause serait un cap, que dis-je un cap ? Une péninsule, oui !

« Une femme ménopausée, c’est une femme qui n’a plus ses règles.
Mais la belle affaire ! », s’énerve la psychanalyste, Catherine Grangeard.

« Durant quarante ans, les femmes doivent taire qu’elles ont leurs règles. Cela ne doit pas se dire — d’ailleurs elles ne le disent pas, elles ont leurs « ragnagnas », elles sont indisposées — cela ne doit pas se voir. Quelle honte, si jamais du sang apparaît sur leur pantalon. Dans certains pays, elles sont mises de côté durant leurs menstruations. Puis, le jour où elles n’ont plus leurs règles, les voilà stigmatisées. Elles sont définies pour ce dont elles sont débarrassées : des saignements tous les mois. Saigner ou ne pas saigner, cela ne va jamais. Qu’est-ce que cela cache ? »
Réponse : Que le corps des femmes ne leur appartient pas. Que ce qui se passe au niveau des ovaires suffirait à les définir. Mais la fin des règles, donc de la fertilité, n’est pas la fin de la sexualité. Il y a belle lurette que les femmes ne font pas juste l’amour pour avoir des enfants, n’est-ce pas ? Et belle lurette aussi que les hommes sont heureux de faire l’amour avec des femmes qu’ils sont sûrs de ne pas féconder !

Certes, les changements hormonaux qui apparaissent au moment de la ménopause entraînent quelques conséquences physiologiques, comme les bouffées de chaleur. Cependant, 50 % des femmes n’en ont jamais. Si des changements s’observent sur le corps des femmes à partir de 55 ans, il en est de même sur le corps des hommes. Cela n’est pas pour rien si le mot « ménopause » n’existe pas dans certains pays. « Dans de nombreuses contrées traditionnelles, l’arrêt des règles n’est l’objet d’aucune attention particulière et n’est pas du tout médicalisé », souligne Catherine Grangeard. « Au Japon, la disparition des menstruations est intégrée à la notion de « konenki », un terme qui se réfère au processus de vieillissement des corps et concerne aussi bien les hommes que les femmes, qu’il s’agisse du blanchissement des cheveux, de la baisse de la vue, entre autres. » Bref, la ménopause n’est pas une maladie.

Mais, à force de le faire croire, certaines femmes attribuent tous les désagréments de l’avancée en âge à leur ménopause. D’autres, sachant qu’elles ont passé cette étape fatidique, déclarent forfait et renoncent à prendre soin d’elles. Ce qui vient renforcer l’idée que la ménopause est la fin de tout. Un cercle vicieux.

Comment en sortir ? En reconnaissant qu’il s’agit, en réalité, d’un concept médico-social. « A qui profite la dramatisation de l’arrêt des règles », interroge Catherine Grangeard. « Aux laboratoires pharmaceutiques qui ont fait de la ménopause un marché. Et aux hommes ! »  La mise à l’index de la ménopause serait un reliquat de la domination des hommes sur la sexualité des femmes. Une femme ménopausée ne peut plus être féconde, donc elle est possiblement toujours disponible pour une partie de jambes en l’air. Or, comment la retenir de passer à l’acte sinon en lui laissant croire qu’elle ne vaut plus rien sur le marché du désir ?  CQFD.

 

Idée reçue : Les femmes ménopausées n’auraient plus envie de faire l’amour

Comme le rappelle Catherine Grangeard, les femmes ont une sexualité active ou n’en ont pas. Elles peuvent le regretter ou pas… Mais la ménopause ne signe pas la fin de l’appétit sexuel. Au contraire, beaucoup de femmes en retrouvent. On le sait bien aujourd’hui : certaines pilules contraceptives ont un impact négatif sur la libido. Elles l’éteignent. C’est la raison pour laquelle, d’ailleurs, de plus en plus de femmes renoncent à ce mode de contraception. En revanche, la fin des cycles menstruels libère les femmes du souci de tomber enceintes, allège leur charge mentale du fardeau d’avoir à trouver le contraceptif comportant le moins d’effets secondaires et les rend plus libres dans l’acte amoureux. Que l’on se souvienne de cette réplique de Diane Keaton dans le film Tout peut arriver. A la question de son amant, Jack Nicholson encore tout ébahi par l’étreinte torride qu’ils viennent de vivre : « Au fait, c’est quoi ton contraceptif ? Diane Keaton répond dans un éclat de rire : « La ménopause ! »  

 

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Mais d’où vient cette idée reçue alors ? Deux raisons principales. Physiologique d’abord : lorsqu’une femme éprouve du désir sexuel, elle sécrète de la cyprine, une substance qui lubrifie son vagin et va favoriser la pénétration. Si cette cyprine est produite durant toute la vie d’une femme jusqu’à sa mort, elle l’est plus lentement au fil du temps. Conséquence : si les relations sexuelles manquent de préliminaires, le vagin pourra paraître sec au moment de la pénétration. On remédie cependant très facilement à cet inconvénient en augmentant le temps des préliminaires ou en utilisant un gel lubrifiant. « Mais les femmes ont tellement intégré cette idée reçue « ménopause = moins d’appétit sexuel » qu’elles endossent la responsabilité d’une sexualité plus tranquille », regrette Catherine Grangeard. L’autre raison est psychologique. Persuadées de devenir de moins en moins désirables en avançant en âge, les femmes se sentent responsables de l’érection plus aléatoire de leur partenaire. (L’âge impacte la fonction érectile des hommes.) Le rapport sexuel étant moins satisfaisant et les renvoyant à leur « vieil âge », ce qui est douloureux, elles désinvestissent la sexualité.

 

Idée reçue : La ménopause sonne le glas de la féminité

Ca l’irrite, Catherine Grangeard lorsqu’elle entend, dans son cabinet, des femmes parler des vêtements que, en raison de leur âge, elles ne portent plus. Trop vieilles pour les tissus en couleurs, plus assez fermes pour un maillot de bain deux pièces à la plage. « Et pourquoi devrions-nous nous interdire de porter ce qu’on aime à partir d’un certain âge », s’insurge-t-elle en citant cette phrase de l’avocate Gisèle Halimi qui vient de mourir : « Ce n’est pas si désagréable de vieillir si l’on ne coupe pas la vie en étapes, si on ne se dit pas : « Maintenant, c’est fini, je suis entrée dans la vieillesse. » Pourquoi seuls certains corps auraient-ils le droit de s’exhiber ? Les femmes sont éduquées pour se conformer aux codes de la beauté idéale — qui est jeune et lisse —, alors elles se sentent coupables quand elles n’y correspondent plus. Il faut déconditionner nos regards. Et se poser cette question : désire-t‑on une personne dans sa globalité ou pour des attributs isolés ? »

 

 

Idée reçue : les femmes ménopausées ne sont plus désirables

« Toutes les femmes qui fréquentent les sites de rencontre vous diront que c’est faux. Et même que les propositions émanant d’hommes jeunes ne sont pas rares », affirme Catherine Grangeard. Et toutes celles qui n’ont pas renoncé à vivre leur féminité comme elles l’ont toujours vécue au prétexte qu’elles seraient devenues ménopausées disent pareil. Pourquoi alors cet a priori si tenace sur la prétendue invisibilité des femmes de plus de 55 ans ? Pour Catherine Grangeard, il faut aller chercher du côté de la psychanalyse. La difficulté d’admettre que les femmes matures puissent vivre une sexualité épanouie relèverait d’un complexe d’Œdipe pas réglé. (Pour rappel : le complexe d’Œdipe théorisé par Freud, est une étape du développement psychoaffectif de l’individu, qui définit le désir d’entretenir un rapport amoureux et voluptueux avec le parent du sexe opposé et celui d’éliminer le parent du même sexe considéré comme rival.)

 

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Une femme de plus de 55 ans renvoyant à l’image de la mère, et personne n’aimant imaginer sa mère s’adonnant aux délices de la chair, on se comporte comme si on ne la voyait pas. « Mais la transparence des femmes matures n’est pas réelle », énonce Catherine Grangeard le poing levé. « Regardez-vous dans un miroir. Etes-vous invisibles ? Quand on n’ignore plus son propre désir, le changement est à portée de main. »

 

 

Véronique Châtel

Il n’y a pas d’âge pour jouir, Catherine Grangeard, Editions Larousse.

 

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