Les Suisses adorent consulter «Dr Internet»

Consulter internet pour une question de santé: un réflexe banal en Suisse.     © Shutterstock/Iakov Filimonov

Grâce au web, ils sont toujours plus nombreux à établir leur propre diagnostic. Qu’en pense le corps médical?

Il n’a jamais prêté le serment d’Hippocrate, mais on ne cesse de le consulter pour des questions médicales. Le «Dr Internet» est même très demandé! Parmi les personnes connectées (88 % de la population en Suisse), 64 % avouent l’avoir déjà sollicité pour une question de santé, selon une enquête de l’Office fédéral de la statistique. Et pour cause, il a réponse à tout. Celui qui se présente comme le successeur des encyclopédies médicales papier d’antan héberge, en effet, une foultitude de sites consacrés à la santé.

 

«Certains patients posent eux-mêmes leur diagnostic via les informations, plus ou moins vraies, glanées sur le net et me demandent de leur faire une batterie de tests, rapporte Delphine Villard, médecin généraliste à Lausanne. Après, cela se négocie suivant les symptômes. Mais ouvre le dialogue, ce qui est très important à mon sens.»

 

Depuis quelques années déjà, on assiste à un vrai changement de paradigme, qui influe directement sur la relation entre le médecin et le patient. «L’arrivée d’internet a modifié ce rapport, l’enrichissant nettement, même si le corps médical n’en a pas toujours conscience, concède le Dr Jean Gabriel Jeannot, chef de projets santé digitale à la Policlinique médicale universitaire de Lausanne. On tend davantage vers un partenariat que vers un médecin qui détient tout le savoir. C’est aussi un moyen pour le patient, souvent préoccupé durant une consultation médicale limitée dans sa durée, de s’informer par lui-même, d’où l’importance d’avoir accès, en ligne, à ses données médicales.» Antoine Geissbuhler, médecin-chef au Service de cybersanté et télémédecine des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), abonde : «Un patient mieux informé participe généralement plus activement à sa prise en charge et se responsabilise davantage.»

Les médecins ont souvent des réactions négatives qui reposent sur leurs propres craintes.

Pourtant, une étude montre que le recours à internet est souvent passé sous silence. «Les médecins, d’autant plus ceux qui ne sont pas à l’aise avec le monde virtuel, ont souvent des réactions négatives qui reposent sur leurs propres craintes, déplore Jean Gabriel Jeannot. Je le regrette, car on a beaucoup à gagner dans cette relation à trois en vue d’une médecine centrée sur le patient, et non sur les soins. » « C’est un vrai défi, puisque cela remet en cause la position fréquemment paternaliste du médecin en le confrontant avec des informations diverses — aussi bien basées sur des croyances que des informations très pointues qu’il maîtrise mal —, mais c’est une opportunité de renforcer la qualité de la relation thérapeutique », poursuit Antoine Geissbuhler, qui avoue que les séries télévisées médicales, comme Urgences ou Dr House, souvent fort bien documentées, peuvent aussi illustrer certaines discussions, même si, dans la fiction, il s’agit souvent de cas extrêmes par leur complexité ou leur dramatisation.

L’importance des réseaux sociaux

Grâce à internet, donc, nous sommes plus que jamais acteurs de notre santé. Et cela passe aussi par les réseaux sociaux, comme le soulignent les deux spécialistes. Le témoignage de l’actrice Angelina Jolie sur sa double mastectomie et sa double ovariectomie préventives en est l’exemple parfait. Des milliers de femmes se sont demandé si elles pouvaient aussi être porteuses d’une mutation génétique pouvant entraîner un cancer. « Les réseaux sociaux changent la nature et la vitesse des interactions, remarque Jean Gabriel Jeannot. Outre l’accessibilité à l’information, ils peuvent jouer un rôle de soutien social et émotionnel.»

Une tendance qui n’a échappé à personne. Les HUG, par exemple, communiquent aussi via Dailymotion, YouTube, Facebook ou Twitter. Les patients, eux, créent des pages Facebook pour s’entraider, comme « Seinplement Romandes », lié au cancer du sein.

 

Jean Gabriel Jeannot prône dès lors « la formation et l’éducation du grand public comme des professionnels de la santé. Les médecins, même les plus jeunes, sont actuellement mal formés. C’est un tort, dans la mesure où c’est notamment important de pouvoir conseiller des sites internet de qualité aux patients (lire l’encadré). »

Blouse blanche, mais côté sombre

Car si internet se glisse de plus en plus dans la blouse immaculée des médecins, il conserve un côté sombre. Les internautes sont confrontés à deux problèmes principaux: la qualité inégale de l’information et la capacité qu’ils ont à la comprendre. Et le risque d’automédication ? «Ce danger existe, d’où l’importance qu’internet ne remplace pas une consultation médicale. » Son confrère genevois acquiesce: «Le choix des médicaments est généralement l’affaire d’un professionnel. Leur consommation reste risquée (interactions médicamenteuses, allergies, contre-indications, etc.), notamment chez les patients qui en prennent déjà plusieurs. Sans parler de leur achat sur internet, où la qualité est souvent douteuse.»

 

Un autre travers est l’effet anxiogène. «L’accès facilité à l’information, jumelé à la foison d’opinions et d’affirmations diverses et souvent contradictoires, génère des angoisses supplémentaires chez les patients qui surfent beaucoup, et surtout chez les hypocondriaques, remarque Antoine Geissbuhler. La cybercondrie est un phénomène réel.» Jean Gabriel Jeannot se souvient de cette patiente qui s’était fait prescrire par son gynécologue une crème pour une banale mycose vaginale. En surfant sur le web, elle a trouvé qu’il s’agissait d’une « chimiothérapie ». Ce terme, le plus souvent utilisé pour le traitement du cancer, l’a laissé supposer qu’elle avait une maladie grave!

 

Toujours est-il que les spécialistes s’accordent à voir l’irruption d’internet dans le domaine médical comme une évolution très positive. Pour preuve, les systèmes intelligents, afin d’assister le patient dans son traitement ou l’inciter à rester en forme. « Quant à la mesure des paramètres de l’activité physique, qui n’a pas une utilité médicale démontrée, elle aide malgré tout la personne à mieux se connaître en objectivant ses efforts et, souvent, à la motiver », souligne Antoine Geissbuhler. De plus, dans nos sociétés vieillissantes et souvent marquées par la solitude, internet ouvre de nouvelles possibilités d’interaction en rapprochant virtuellement le patient de ses proches (dont le rôle de soutien est appelé à augmenter) et des professionnels de la santé. Bref, « Dr Internet » n’est pas près d’arrêter de consulter et d’appuyer de toute sa virtualité sur la réalité médicale !       

Frédéric Rein

A lire le Courrier du médecin vaudois (février) sur www.svmed.ch

Six profils d’internautes

  • Les déconnectés. Ils n’utilisent pas beaucoup internet, d’autant moins pour s’informer de leur santé. Ils représentent 15 % des internautes et sont, pour beaucoup, des seniors.
  • Les méfiants. Ces internautes (24 %) n’ont pas assez confiance dans les informations trouvées.
  • Les détachés. Bien que connectés, ils (12 %) ne se renseignent pas sur le secteur de la santé, que ce soit par absence de besoin ou manque de réflexe.
  • Les occasionnels. Cette tranche (23 %) utilise ponctuellement le web afin de s’informer, mais pas encore pour dialoguer avec d’autres patients ou des médecins.
  • Les adeptes. Ils (13 %) surfent fréquemment sur la toile afin d’en savoir plus sur leur santé, et leurs attentes sont élevées.
  • Les communicants. Ces derniers (13 %) vont – très – souvent piocher des données médicales sur le web, et ils échangent par le biais de dialogues avec d’autres patients ou des médecins.

Etude TNS Sofres, 2013

Trois règles pour bien choisir ses informations santé sur le net

  1. Comparer pour trouver la réponse à une question, il ne faut pas hésiter à visiter plusieurs sites et à comparer les résultats.
  2. Éviter Google Il ne faudrait pas utiliser les moteurs de recherche en première intention. Comme l’a montré une étude publiée dans la Revue médicale suisse, les résultats sont souvent très variables, et pas forcément à la hauteur des espérances. Sans compter que certains sites sont dirigés par des intérêts financiers.
  3. Favoriser les portails médicaux reconnus Les informations y sont validées par des professionnels et des journalistes. C’est le cas, en Suisse romande, de Planète Santé. Des labels de qualité, notamment HONcode (www.hon.ch), peuvent aider à identifier des sites web fiables.

0 Commentaire

Pour commenter