Déshumanisation, notre système de santé va droit dans le mur

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Centré sur le profit, notre système de santé va droit dans le mur. C’est le cri que lance Bertrand Kiefer, rédacteur en chef de la Revue médicale suisse. 

C’est un petit cahier d’une vingtaine de pages, sobrement intitulé Vers un autre système de santé. S’il accompagne aujourd’hui le dernier numéro de générations, c’est que Bertrand Kiefer, médecin et rédacteur en chef de la Revue médicale suisse, veut aujourd’hui alerter sur le système de santé qui va droit dans le mur s’il ne vit pas sa révolution. Il s’explique.

Bertrand Kiefer, pourquoi lancer l’alerte aujourd’hui ?

De très nombreux acteurs du système reconnaissent qu’on ne peut plus continuer ainsi ! A commencer par la population, régulièrement assommée par des primes maladie qui ne cessent d’augmenter. Aujourd’hui, le vieillissement de la population joint à l’augmentation des maladies chroniques lance un défi que le système ne peut plus prendre en charge : d’ici à vingt ans, il faudrait construire le même nombre d’hôpitaux qu’aujourd’hui pour assurer une prise en charge semblable des patients ! On touche aux limites de nos ressources, qu’elles soient financières ou en personnel soignant.
Et vous appelez à repenser le système dans son entier…

Oui, le modèle, tel qu’il est construit aujourd’hui, exige trop de ressources pour durer. De plus, il est en complète perte de sens : il se déshumanise, tant pour les patients, devenus des numéros, que pour les soignants, dont la souffrance devient de plus en plus vive. En bref, on a industrialisé les processus pour gagner de l’argent, et c’est allé trop loin.

La faute au profit, donc ?

Notamment : le système de santé est le premier secteur économique du pays, où la consommation va grandissant. C’est normal : la santé est primordiale pour chacun. Partant, l’offre augmente donc tous azimuts, les coûts grandissent et, pour les maîtriser, les politiques se reposent sur la solution miracle de la concurrence, qui n’a jamais réussi à réguler quoi que ce soit dans le domaine de la santé. En plus, le système s’ingénie à tout contrôler en ne valorisant que la surveillance des assurés, la contrainte et la punition des soignants, n’hésitant pas à enlever des prestations remboursées par les assurances pour maintenir la pression sur les coûts. Il y a là une perte de sens massive pour tout le monde.

Qu’entendez-vous par « perte de sens » ?

Je m’explique : les maladies deviennent toujours plus chroniques et nécessitent un accompagnement au long d’un parcours de soins. Aujourd’hui, le système, centré sur l’hôpital, n’est plus adéquat : c’est une suite de soins juxtaposés entre spécialistes qui laissent les gens complètement désœuvrés. Prenez les personnes âgées : sitôt le spécialiste rencontré, elles sont souvent laissées seules à elles-mêmes pour prendre le rendez-vous chez le radiologue ! L’hôpital ne devrait être qu’un moment, réservé aux soins aigus, dans un parcours où on les accompagne.

L’hôpital n’est donc plus le lieu rassurant qu’on connaissait ?

Autrefois, il l’était encore. On y restait deux semaines pour se remettre, tranquillement. Aujourd’hui, l’hôpital est devenu un lieu dangereux où l’on attrape des maladies. Plus les personnes sont fragiles, âgées, plus elles en sortent désorientées ! On sait, en revanche, que, avec les technologies actuelles, on peut faire beaucoup de choses en cabinet, même à domicile ! Cela coûterait moins cher et permettrait de faire entrer dans le système soignant toute une série d’autres professions que celles de la santé, qui assureraient le lien qui manque tant aujourd’hui.

Vous parlez dans votre rapport des communautés de soins. C’est quoi ?

Imaginez une dynamique communautaire qui intègre les repas à domicile et les services sociaux : c’est un début de suivi coordonné dans le parcours de santé du patient. Pas besoin de médecin à chaque étape, il y aurait une infirmière référente, qui viendrait voir sa patiente régulièrement et à qui cette dernière pourrait poser toutes ses questions, dire ses problèmes, comme l’impossibilité d’attacher ses chaussures… Tout est trop cloisonné aujourd’hui. On sort du cabinet et on est seul, vulnérable. Ce qui compte pour les gens, c’est beaucoup plus simple que la performance mesurable sur laquelle le système mise son avenir : c’est la prise en charge continue et humaine !

C’est pourquoi vous parlez de déshumanisation ?

Oui, il faudrait introduire davantage de convivialité dans le système. En plus de donner des soins, apporter un « être-ensemble ». On parle aujourd’hui de systèmes d’entraide différent, comme les caring communities. Prendre soin les uns des autres, même hors rémunération, hors métier. Une idée que l’époque actuelle, qui ne vise que le profit, a complètement perdu de vue, mais qui est essentielle quand on est âgé.
Interrogez les gens : cette valeur est plus importante que de vivre une année supplémentaire ! Vivre mieux, cela signifie moins seul dans son problème, donc avec les autres. On met beaucoup d’argent pour faire gagner six mois de vie, mais on va rechigner à en mettre pour payer une bonne aide qui permet d’accompagner les problèmes humains, c’est absurde !

Et comment expliquez-vous que personne ne bouge ? Les patients ?

Comme patient, on a de la peine à voir ce qui pourrait être fait. Et c’est dur à entendre, car l’hôpital rassure : c’est un lieu quasi sacré, où l’on respecte la vulnérabilité des personnes, alors que, partout ailleurs, elles doivent se montrer performantes. On lui reconnaît donc des valeurs et c’est elles que la population veut défendre lorsqu’elle s’oppose à la fermeture d’un hôpital. Mais tout l’enjeu est de montrer qu’on peut faire autrement, que l’humain peut aussi être respecté dans d’autres structures.

Une étude citée dit que seulement 20 % de notre état de santé dépend du système actuel…

Impressionnant, ce chiffre montre bien que les soins ne sont qu’un des déterminants de la santé. Les autres, c’est la génétique, bien sûr, mais aussi le milieu de vie, le niveau d’éducation, qui déterminera la capacité de chacun à agir sur sa propre santé. Il est vraiment temps qu’on se penche sur ces 80 %, avec un travail politique qui s’intéresse aux inégalités. Lesquelles, rappelons-le, sont directement responsables de maladies. Je pense à la malbouffe par exemple, mais aussi au chômage ou à l’habitat malsain.

C’est un appel fait à la gauche du Parlement ?

Actuellement, c’est surtout la gauche qui défend ces valeurs. Mais tout le monde est concerné : je ne vois pas pourquoi un député de droite devrait moins se soucier de la pollution de l’air par les particules fines qu’un député de gauche. Actuellement, le système investit trop dans le soin à la maladie, pas assez dans la prévention.

La Suisse est un des pays de l’OCDE les plus bas en termes de prévention. On n’a pas un sou pour un enfant qui devient pré-obèse et qui pourrait être aidé par un conseil psy ou nutritionnel, mais, dès le moment où il devient obèse, on a de l’argent de la LAMal en quantité ! On doit être le seul pays développé à ce niveau-là de bêtise. On parle sans cesse de responsabilité individuelle, alors que la responsabilité est collective dans beaucoup de nos déterminants de santé, comme l’environnement, la cigarette ou l’alcool.

C’est juste de mettre tant d’argent dans la recherche ?

C’est la mauvaise organisation du système qui coûte cher à notre société, pas la recherche, qui traduit la curiosité qui fait de nous des humains. Ce qui me dérange, c’est l’obsession de penser nouvelles technologies quand on parle recherche ou innovation : il y a aussi de l’innovation « low tech » , explorant d’autres façons de soigner ou de nouvelles formes d’organisation. Que faire à notre niveau? Tout doit partir de l’empowerment : il faut aider le patient à mieux comprendre ce qui lui arrive, à poser des questions, à s’émanciper, à interpeller et dire que cela ne va pas ! La médecine est complexe, elle est une coconstruction soignant-patient. Si on la réduit au diagnostic et au traitement par informatique, elle se déshumanise. On a besoin de l’autre, de l’humain. C’est pour cela que nous avons écrit ce rapport.

 

Propos recueillis par BLAISE WILLA

 


Le rapport édité il y a quelques mois : « Vers un autre système de santé »

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