Dépression: même par temps de Covid, la déprime ne doit pas devenir une fatalité

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Moral en berne, fatigue chronique, angoisses sourdes : la pandémie a des effets négatifs sur la santé psychique. Comment sortir de sa bulle de déprime afin de ne pas succomber à une dépression sévère ? Conseils de psys. 

Elle ne comprend pas, Martine, 66 ans, pourquoi elle n’a plus envie de rien depuis quelques semaines. Ni de s’apprêter avec fantaisie, comme elle en a l’habitude, ni de partir à la recherche de bonnes victuailles à manger, ni de décrocher son téléphone pour appeler ses copines. « D’un naturel plutôt optimiste, j’ai la capacité de rebondir sur les désagréments de la vie et je pensais que l’adversité me donnait naturellement la force de combattre pour m’en sortir. Bref, je me croyais forte, mais c’était faux. Le Covid-19 — qui ne m’a pas encore contaminée cependant — a eu raison de mon dynamisme. Depuis le début de l’année, je me sens sans allant. Comme si j’avais perdu le goût de vivre. » Et Martine de se retrancher dans sa bulle et de se laisser envahir par les idées noires. Cette baisse de moral n’est pas propre à Martine. 

Selon l’étude « Swiss Corona Stress Study » émanant de l’Université de Bâle, 11,7 % de la population souffrirait de symptômes dépressifs contre 9,1 % durant le premier confinement et 3,4 % seulement avant l’arrivée du Covid-19. Les sentiments d’exclusion et d’isolement se seraient particulièrement accrus chez les personnes âgées de plus de 65 ans, les plus fragiles face au virus, et donc subissant le plus de restrictions sociales. 

« Cette augmentation du mal-être n’est pas surprenante, affirme Javier Sanchis Zozaya, psychiatre et psychothérapeute dans un Service médical de premier recours au Centre universitaire de médecine générale et santé publique à Lausanne. Durant la première vague du virus, l’impression de vivre une épreuve commune a généré un élan de solidarité qui a permis de contenir les angoisses individuelles. Mais l’épreuve durant, les gens se sont repliés dans un fonctionnement plus individualiste. Ils communiquent moins, se sentent moins concernés par les autres. Par ailleurs, toute situation de stress qui s’installe provoque de l’épuisement psychique. Or, le contexte est stressant, car les incertitudes sont partout. Nous ne sommes pas habitués à vivre dans la perte de contrôle et l’impossibilité de se projeter à long terme. » 

 

Stressant le contexte, aussi en raison de la mauvaise gestion de la crise sanitaire par le gouvernement, selon Emna Ragama-Pardos, psychologue et psychothérapeute FSP à Genève. « On nous dit tout et son contraire depuis des mois, avec des expressions anxiogènes comme « ce que nous vivons est grave », on nous prive de ce qu’on aime, on nous culpabilise de ne pas nous comporter comme il faudrait, on subit des décisions qui paraissent arbitraires et injustes. On se retrouve dans la même situation qu’un salarié dans une entreprise qui fait un burn-out, parce que le management est incohérent. »  

Quel est l’effet de ce stress accumulé par — on le rappelle — l’arrivée soudaine et brutale du Covid-19 dans notre existence, les restrictions tous azimuts et les messages de santé publiques contradictoires ? Une dérégulation de la production de dopamine et de sérotonine, deux hormones jouant un rôle capital sur le système nerveux. Résultat : des troubles anxieux et dépressifs se développent, y compris parmi les personnes qui n’avaient, jusqu’à présent, jamais connu de défaillance psychologique. En clair, si à l’instar de Martine, on se met à ruminer des idées noires, cela ne serait pas forcément à cause d’une faillite personnelle. Il y a de bonnes raisons de se sentir déprimés. Alors, stop à l’autoflagellation et à au ressassement de phrases du style « je suis nul ! », « je m’écoute trop ». 

Mais comprendre le contexte de son mal-être ne le fait pas s’évanouir pour autant. Il faut le considérer et le traiter. Sous peine de glisser vers une dépression lourde qui serait plus longue à gérer. 

 

Ramener le stress à un niveau acceptable 

Difficile de se détendre quand tout est chamboulé. Les journées sont vidées de tout ce qui les ponctuaient : cours de gym, tournoi de bridge, soutien scolaire dans une association bénévole, sorties entre amis, voyages… Sans projets qui structurent le temps, on a vite fait de se dérégler, de manger n’importe quand, d’oublier l’heure de fermeture des magasins, de laisser la télévision allumée sur des informations anxiogènes qui tournent en boucle. Cette désorganisation participe à noircir l’humeur et favorise l’angoisse. 

« Même si nous revoilà semi-confinés, il est impératif de définir chaque matin un planning structuré. Il ne s’agit pas d’être trop exigeant envers soi-même, ni d’être trop rigide au point de ne plus accueillir l’imprévu, mais de poser des repères autour de ses besoins fondamentaux », rappelle la psychiatre Christine Mirabel-Sarron, auteure d’un livre bourré de conseils pratiques pour se relever d’un traumatisme*. Elle recommande de se lever et de se coucher à des heures régulières, de manger équilibré et à heure fixe, et de s’offrir une à deux fois par semaine une activité bonne pour la tête — lire, regarder un documentaire, apprendre une langue étrangère, écouter une conférence audio…— et une activité bonne pour le corps — marcher, danser, s’étirer avec les conseils d’un coach trouvé sur internet.

 

Nécessaire aussi : rester en contact avec les autres par le biais des appels audio ou vidéo. Tant pis, si c’est pour partager ce qui ne va pas. Et pourquoi pas renouer avec d’anciennes connaissances qu’on avait perdues de vue ? 
Et puis, pour sortir de la négativité, il est conseillé de ne pas rester branchés sur les chaînes d’informations en continu. Entendre répéter en boucle le nombre de nouveaux contaminés ou celui des nouveaux entrants dans les services d’urgence n’est pas indispensable. C’est surtout toxique pour le mental. « Pour retrouver le chemin de la positivité, je suggère de tenir un journal des moments satisfaisants, ajoute Christine Mirabel-Sarron, cela aide à changer de regard sur les petits événements du quotidien. » 

Enfin, il faut penser à se faire plaisir. Comment y parvenir si son plaisir est d’aller au cinéma ou au restaurant, alors que, justement, les cinémas et les restaurants sont fermés ? « En repérant l’ingrédient « moteur du plaisir ». Ainsi on peut l’introduire dans une autre activité », conseille Emna Ragama-Pardos. Est-ce que c’est se faire beau pour sortir qui nous plaît ? Ou plutôt de prendre place autour d’une jolie table ? Ou encore de manger du pop-corn ? D’analyser un film avec des amis ? Comme on peut s’en rendre compte, chacun de ces ingrédients peut être vécu dans une autre situation. Vive l’inventivité ! 

 

Oser consulter un spécialiste

Quand un sentiment de tristesse et de « aquoibonisme » recouvre tout en permanence, quand les symptômes d’une souffrance psychique, tels que des troubles du sommeil, des maux de tête ou digestifs, des douleurs dorsales persistent, il faut demander de l’aide. « S’entêter à chercher à aller mieux tout seul est un piège, remarque Emna Ragama-Pardos. C’est prendre le risque de s’enliser comme un automobiliste qui ferait tourner ses roues à toute vitesse pour sortir d’une ornière de boue. » Mais rendre visite à son médecin généraliste pour un coup de mou, alors que des milliers de personnes succombent au vilain virus, n’est-ce pas un peu obscène ? « Il est important de s’extraire de la honte d’aller mal et de la peur de déranger pour des « petits bobos », relève Javier Sanchis Zozaya. Le médecin généraliste saura vous orienter vers des analyses biologiques plus approfondies, si nécessaire, ou vers un soutien psychologique. » Et de rappeler que la psychiatrie a beaucoup évolué, ces dernières années. La réponse psy ne sera donc pas forcément médicamenteuse. Et pas nécessairement longue non plus. En quelques séances, un psychothérapeute peut apporter quelques réglages pour restaurer un équilibre psychique fragilisé. 

 

 

Examiner le refoulé 

Mais la crise sanitaire peut ébranler plus profondément les personnes qui auraient déjà vécu dans leur parcours un événement traumatique. Le mal-être qui s’empare d’eux est particulièrement violent, car il est chargé par « le retour du refoulé », comme on dit en psychanalyse. Dans ce cas, la prise en charge psy peut être plus longue.  

Le Covid-19 a introduit dans nos vies beaucoup de tohu-bohu. Nous a précipités dans des zones grises, d’angoisse et de confusion, quand cela n’est pas dans le noir total. Inconfortable, certes. Douloureux, souvent. Mais on peut aussi envisager la situation avec pragmatisme. Et, si cette épreuve nous offrait la possibilité de devenir moins ignorants en ce qui concerne la santé psychique ? « Nous ne sommes pas que des corps : notre psychisme aussi a besoin de notre attention pour rester en bonne santé », rappelle Emna Ragama-Pardos. D’ailleurs, Martine qui a consulté pour sa déprime vient de se faire adresser à un psychothérapeute. Elle aurait besoin de parler de son trauma d’enfant : une hospitalisation quand elle était bébé qui a généré un sentiment d’abandon et introduit une faille en elle. Sans le confinement dû à la pandémie, elle serait peut-être passée à côté de cette occasion d’exploration intime qui l’aidera, peut-être, à mieux vivre par la suite. 

Véronique Châtel 

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