COVID-19: comment retrouver le chemin des autres

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Plus d’un an de distanciation sociale et de semi-confinement a accentué chez certains l’attraction du cocon. Comment retrouver le chemin des autres dont  on a tant besoin pour aller bien ? 

La reprise progressive de la vie comme « avant » (l’arrivée du Covid) ne procure pas chez tout le monde un sentiment de liesse. Certains se sentent si bien dans leur bulle, leur techno-bulle, qui relie à tout et à tous, qu’ils jouent les prolongations. Retrouver les amis ? Grâce aux applications qui permettent d’organiser des appels vidéo, ils n’ont jamais été perdus de vue. Retourner au restaurant ? C’est tellement pratique de se faire livrer des repas. Renouer avec les réunions en présentiel ? Quel gain de temps de les organiser en distanciel ! Aller au cinéma ? Voir des films sur son canapé sans avoir à supporter la mastication de ses voisins qui dévorent du pop-corn la bouche ouverte, c’est quand-même plus confortable. 

 

Montée de phobie sociale 

Qui aurait imaginé que, après un an de restrictions sanitaires, plusieurs d’entre nous auraient pris goût à ce mode de vie semi-confiné ? Et perdu celui de rencontrer ses semblables (sans parler de celui de les enlacer, de leur serrer la main, de les embrasser sur la joue, de leur tapoter le dos) ? Et développé une peur de l’extérieur ?  « J’ai du mal à faire venir certains de mes patients à mon cabinet. Ils insistent pour que la séance se déroule en téléconsultation », raconte Jenna, psychologue dans la région de Morges. « Ils sont dans la crainte de tout : du coronavirus qu’ils se représentent comme un prédateur prêt à leur sauter à la gorge. Des jeunes, dont ils entendent sur leur chaîne d’informations en continu, qu’ils ne respectent pas les règles sanitaires. Des autres, en général, qu’ils appréhendent comme des dangers potentiels. Je remarque chez certains une forme de phobie sociale. »

 

« La relation aux autres, c’est a base de la vie »
Sophie Braun, psychanalyste

 

La psychanalyste Sophie Braun partage ce constat. Juste avant l’arrivée du Covid, elle s’apprêtait à se lancer dans l’écriture d’un livre sur la tentation du repli, qui sévit chez de plus en plus de jeunes, terrorisés par trop de pressions et atteints de phobie scolaire ou de fatigues chroniques. Les mesures de restrictions sanitaires ayant amplifié le phénomène, la thématique a pris une autre dimension. « On n’en est pas encore à compter les hikikomori, ces personnes, surtout des jeunes hommes, coupées de l’extérieur terrifiant et recluses dans leur chambre, par centaines de milliers comme au Japon, mais la difficulté à entrer en relations avec les autres, jugés toxiques et malveillants, s’est accentuée. Or, la relation aux autres, c’est la base de la vie », affirme Sophie Braun, qui a profité du confinement pour écrire son livre et tirer la sonnette d’alarme. « L’homme est un animal social. Il a besoin des autres pour se développer. On se souvient de l’état psychique des enfants découverts dans les orphelinats roumains où ils avaient été privés de relations affectives : ils souffraient de troubles autistiques, n’avaient pas accédé au langage… Mais l’homme est aussi un animal mutant. Dans les circonstances actuelles de pandémie, de retranchement social, d’angoissantes incertitudes, il est en train de perdre le sens de l’autre. » 

 

Du face à face pour capter l’autre 5/5 et se requinquer 

Perdre ? Quand on est équipé numériquement, les autres sont là. On leur parle, on trinque même parfois avec eux par caméra interposée. Vivre seul chez soi ne veut pas dire isolement. Certes ! Mais la rencontre virtuelle ne procure pas les mêmes bénéfices qu’une rencontre réelle. En face à face. Avec les cinq sens en éveil, capables de capter les informations non verbales de son interlocuteur et de se connecter à lui de façon subtile. Clotilde, 72 ans, n’avait pas vu sa fille, qui vit à Londres, pendant onze mois. Elle lui parlait presque quotidiennement au téléphone et la voyait aussi sur Skype. N’empêche que, lorsqu’elles ont enfin réussi à se retrouver et à s’étreindre, Clotilde a tout suite perçu que sa fille n’allait pas aussi bien qu’elle l’avait prétendu. « Son corps était tendu. Et je n’ai pas retrouvé l’odeur spécifique de sa nuque que je lui connais depuis qu’elle est enfant. » 

C’est vrai que l’autre, on le sent aussi avec le nez. Les coups de foudre amicaux ou amoureux doivent beaucoup aux phéromones, ces substances chimiques comparables aux hormones, que nous émettons à notre insu et qui agissent comme autant de messages et de signaux. Voilà pourquoi, parfois, on s’écrie à propos d’une personne « qu’on ne peut pas la sentir ». 
Quand on peut la sentir, en revanche, cette personne a le pouvoir de nous faire un bien fou ! « On a tous vécu cette expérience : avoir passé quelques heures avec un ami et le quitter tout requinqué. Comme si on avait glané, à son contact, une énergie régénératrice », relève Rosette Poletti, infirmière en soins généraux et psychiatriques devenue formatrice notamment en sciences de l’éducation. « Auprès de personnes en fin de vie, il suffit parfois d’être là, physiquement présent, pour que leur rythme respiratoire s’apaise. » 

 

Le pouvoir des autres sur notre bien-être

L’autre — en « présentiel » ! — nous fait du bien aussi parce qu’il nous évite de nous recroqueviller. « Echanger avec quelqu’un, dans le même espace, nous rend plus réceptif à ce qu’il exprime », relève Sophie Braun. « S’ouvrir à ce que dit l’autre, à ce que pense l’autre nous transforme : cela vient élargir notre représentation du monde, cela nous ouvre à d’autres circuits de pensées. » Bref, l’autre nous permet 
de rester vivant. Connecté. Plastique.   

Mais comment retrouver le chemin de cet autre ? Et l’aborder sans crainte ? « Il faut prendre conscience que, même si on se sent très bien tout seul chez soi, vivre isolé a des effets délétères sur la santé tant physique que psychique », affirme Sophie Braun. Sans doute. Mais l’attraction du cocon est tellement puissant… « Il faut s’en extraire doucement, comme si on était convalescent. Commencer par rencontrer une personne que l’on connaît bien et dont on ne craint pas le jugement », conseille encore la psychanalyste. Autre conseil, de Rosette Poletti, celui-là : « Mettre en place un dispositif antireculade, en demandant à quelqu’un de venir nous chercher pour nous emmener en balade. » Mais, selon elle, la meilleure motivation pour remettre le nez dehors, c’est de penser à tout ce qu’on perd à ne pas être en interaction avec d’autres. « Le manque de curiosité pour les autres nous rabougrit prématurément. » Ce qui n’est pas son cas : à 83 ans, elle partage son appartement avec un couple de Tibétains et leur fillette, qui sont devenus sa famille de cœur. 

Véronique Châtel 

 

La tentation du repli, Sophie Braun, Éditions Mauconduit

Le sens des autres, Rosette Poletti, entretiens avec Geneviève Bridel, La Bibliothèque des Arts 

 

 

 

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