« Les femmes connaissent mieux leur corps ! »

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Anne de Kervasdoué est médecin gynécologue depuis plus de trente ans à l’hôpital et en cabinet privé à Paris. Elle vient de publier une somme de plus de 700 pages hyperdétaillées sur la vie intime des femmes.
 

Quelles évolutions notables avez-vous observé en trente ans d’exercice concernant la prise en charge de la vie intime des femmes ?

La médecine de la femme n’a cessé de progresser. Il y a eu des progrès dans la contraception hormonale. Depuis l’invention de la pilule, au milieu du XXe siècle, plusieurs générations de pilules ont vu le jour, avec des dosages différents. Le stérilet, autre moyen de contraception, a été amélioré avec le temps, devenant plus petit, plus facile à insérer et plus fiable, pouvant être de type progestatif pour diminuer l’abondance de règles, voire les supprimer. Il y a eu d’énormes progrès autour de l’infertilité aussi : la fécondation in vitro (FIV), la congélation d’ovocytes pour les femmes atteintes de cancer…

 

Le traitement du cancer du sein, qui représente 30 % des cancers féminins, a-t-il  suffisamment intéressé les chercheurs? 

Cela fait partie des progrès ! Aussi bien la prévention du cancer du sein que son traitement. La mammographie est plus précise et permet, aujourd’hui, de détecter des lésions impalpables à la main. Cette surveillance des seins permet de prendre en charge des cancers précocement, et donc de guérir 80 % des femmes qui en sont atteintes. Le traitement du cancer s’est amélioré, grâce à des thérapies plus fines, notamment l’immunothérapie. La mortalité du cancer diminue de 1,3 % par an : on est passé de 20 décès par cancer du sein sur 100 000, en 1980, à 14 sur 100 000, en 2019. 

 

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Et concernant la vie intime de la femme plus âgée, quels progrès ? 

Les femmes ménopausées intéressent aussi la recherche et les laboratoires ! La sécheresse vaginale, l’une des conséquences possibles de l’arrêt de production des œstrogènes, était un problème pour les femmes ménopausées. Il peut ne plus en être un. Toutes sortes de traitements, pas forcément hormonaux, ont été développés pour permettre aux femmes de continuer à mener une vie sexuelle harmonieuse jusqu’à la fin de leur vie. C’est important, sachant que l’espérance de vie des femmes est longue ! Des solutions ont aussi été trouvées pour résoudre l’incontinence urinaire, dont certaines femmes sont affectées après leur grossesse ou à la ménopause, notamment les bandelettes TVT.   

 

La médecine gynécologique continue-t-elle à considérer comme normal que les femmes souffrent ? 

Le traitement de la douleur a fait d’énormes progrès. Notamment au moment de l’accouchement, avec la généralisation de la péridurale. Quand j’ai commencé à exercer, la dysménorrhée (douleur des règles) était considérée comme un symptôme banal. Les femmes étaient résignées et le corps médical ne s’en préoccupait pas. Il y a eu d’ailleurs moins de recherches et d’écrits sur ce sujet que sur le syndrome prémenstruel. Depuis que, sur les réseaux sociaux, l’endométriose est devenue la maladie dont on parle, les femmes abordent d’emblée le sujet de leurs douleurs menstruelles, craignant de voir le signe d’une endométriose. Cette plainte, qui s’est fait entendre, a permis de reconnaître ce qui avait été tu si longtemps. 

 

A savoir que l’intensité de la douleur des règles est comparable parfois à des contractions d’accouchement ? 

C’est cela ! La dysménorrhée est la principale cause d’absentéisme scolaire et professionnelle des femmes, tant elle peut être violente, en s’accompagnant de crampes dans le bas du ventre, irradiant vers la région lombaire et les cuisses. Cela s’accompagne parfois de nausées, de vomissements, de diarrhées, voire de malaises. Et cela revient tous les mois pendant une trentaine d’années !  Aujourd’hui, il existe des médicaments qui traitent efficacement cette douleur. Si la douleur est invalidante, on peut même envisager de bloquer l’ovulation pour supprimer les règles. 

Les grandes étapes de la vie intime des femmes — procréation, enfantement, ménopause… — sont-elles toujours envisagées avec un fond de militantisme ? 

Toujours ! Les polémiques autour de la contraception hormonale ou du traitement hormonal substitutif notamment continuent à être virulentes. Je remarque même l’apparition d’une intolérance envers les femmes qui choisiraient de ne pas coller à la doxa ambiante. Certaines de mes patientes me racontent que leur médecin généraliste, voire leur pharmacien, se permettent de contester la prescription du traitement hormonal substitutif que j’ai prescrit. Comme si en prendre un ou pas, relevait uniquement d’un positionnement idéologique et non pas d’une décision médicale murement réfléchie en fonction de différents critères.  

Comment lutter contre cette tendance ? 

Moi, j’ai décidé d’écrire un livre qui dresse un état des lieux aussi précis que possible de tout ce qui concerne la vie intime des femmes, de sorte qu’elles puissent faire des choix autonomes concernant leur corps : avant de prendre une contraception ou d’opter, ou non, pour un traitement hormonal substitutif. Aujourd’hui, elles connaissent mieux leur corps qu’il y a trente ans, mais elles sont souvent tiraillées entre deux attitudes contradictoires : laisser faire la nature ou se faire traiter ? Il faut qu’elles apprennent à composer avec leur corps en l’adaptant aux progrès.  

Propos recueillis par Véronique Châtel 

 

 

La vie intime des femmes — Un guide pour tous les âges de la vie, paru aux éditions Odile Jacob

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