Rajeunir, à la recherche de ses âges clandestins

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Ne pas toujours faire son âge ? Le psychiatre et hypnothérapeute Bruno Dubois propose de remonter le temps en utilisant la mémoire de son corps.

L’idée est réjouissante ! Nous n’aurions pas seulement l’âge établi par notre état civil, mais toutes sortes d’âges qui nichent en nous, généralement à notre insu, et que l’on peut convoquer pour se prendre un grand coup de jeune. Il y a nos 5 ans et l’ivresse de se sentir libre de créer — dessiner, modeler, peindre — sans restriction. Il y a nos 8 ans et la joie de construire les plus beaux châteaux de sable de la plage. Il y a nos 13 ans et le plaisir de la transgression des règles établies. Il y a nos 18 ans et l’excitation des premières passions amoureuses. Il y a nos 30 ans et la confiance de la personne qui se sait jeune et en forme.
Et tous les autres encore. Parfois sont tapis aussi en nous des âges associés à des émotions négatives, comme ses 7 ans et la difficulté à supporter l’autorité de ses parents. Ou ses 25 ans et la peur de rester à jamais handicapée à la suite d’un accident.

« Nos âges clandestins sont tous rassemblés dans l’adulte que nous sommes. On ne les voit pas et, pourtant, ils sont tous là, présents à l’intérieur, prêts à nous faire revivre une sensation à laquelle ils ont été associés et qui peut être source d’énergie », précise le psychiatre et hypnothérapeute Bruno Dubois. Mais comment ces âges clandestins se sont-ils engouffrés en nous ? « Un âge clandestin naît à la faveur d’un événement positif ou négatif auquel la vie nous confronte, explique Bruno Dubois. Chaque situation vécue, qu’elle soit unique ou répétée, génère des sensations. Cette expérience sensorielle s’accompagne généralement d’un ressenti émotionnel tel que la joie, la colère, la tristesse, la peur... Si cette expérience est forte, elle provoque un ancrage interne, c’est-à-dire que la sensation restera inscrite à l’intérieur de soi, dans son système neurovégétatif, dans ses muscles, dans ses os, dans ses aires cérébrales sensorielles, comme une sorte de mémoire corporelle. »

Eh oui, le corps a une mémoire que notre raison ignore le plus souvent. Et que notre culture « psy » a du mal à comprendre. Cela fait tant d’années qu’on mise sur la force du psychisme... « On part du principe que, en agissant sur sa structure psychologique, on peut remettre de l’ordre dans son fonctionnement. On oublie le rôle du corps dans cette dynamique », regrette Bruno Dubois. Or, chacun, dans son corps, est équipé d’une palette de sensations qui peuvent refaire surface et nous apporter un réel mieux-être.

Aujourd’hui, je ne fais pas mon âge !

Comment ça marche ? Déjà avoir conscience qu’on ne peut pas être réduit à l’âge établi par son état civil est libérateur. Le nombre de personnes qui ajustent leur mode de vie et leurs comportements à leur date de naissance. Qui considèrent que, à partir d’un certain âge, il est ridicule de se promener bras dessus, bras dessous ou de porter un débardeur ou encore de rire à gorge déployée. Et qui se restreignent, se replient dans une vision disqualifiée d’elles-mêmes. « Tu verras quand tu auras mon âge, tu comprendras pourquoi la marche me fatigue », répète à l’envi Lili, ٨٩ ans, à sa fille Suzanne, oubliant qu’elle disait pareil à ٦٤ ans, puis à ٧٠, puis à ٧٥. Résultat : alors qu’elle ne souffre d’aucune pathologie, Lili ne parvient plus à marcher plus de ١٠٠ mètres sans être soutenue. A force de se sentir vieille et fragilisée, elle l’est devenue. A la lecture du livre de Bruno Dubois, on comprend qu’un âge clandestin de vieille personne a pris possession de Lili depuis son départ à la retraite, peut-être parce qu’elle a vécu cette étape comme une perte, une dégringolade et qu’elle l’a associée à la vieillesse.

Heureusement, Lili dispose en elle d’autres sensations, des positives celles-ci, prêtes à se réveiller. Et à lui insuffler du tonus.

Les bienfaits de la danse

Sophie, 77 ans, vient d’en faire l’expérience. A l’occasion d’un anniversaire chez une contemporaine, elle s’est reconnectée au bonheur de danser. « Mon mari n’étant pas danseur, je n’avais plus dansé depuis au moins cinquante ans. Cela ne me manquait pas particulièrement. Les sensations de bien-être corporel que provoque la danse me sont revenues durant la soirée chez cette amie. J’ai été entraînée par les autres à me dandiner sur les tubes de notre jeunesse. Et, soudain, mes douleurs lombaires ont disparu, la raideur de ma nuque aussi et mes pieds qui se sentaient à l’étroit dans mes chaussures à talons, se sont déchaînés. Je me suis lâchée et complètement éclatée. Quand je me suis vue dans le miroir juste avant de me coucher, j’avais le visage réjoui, excité et rosi d’une femme jeune. » Elle sait maintenant qu’il lui suffit de penser à cette sensation provoquée par la danse pour retrouver l’énergie de ses 25 ans.

L’effet coup de jeune sur les télomères

L’impact de ces âges clandestins agit aussi sur le métabolisme, via les télomères. Les télomères ? Ce sont les « capuchons protecteurs » des extrémités de nos brins d’ADN. Comme on le sait, nos cellules se divisent régulièrement pour régénérer nos tissus, une cellule donnant naissance à deux nouvelles cellules. Mais, à chaque division cellulaire, notre système de réplication n’est pas capable de finaliser correctement la reproduction des extrémités des chromosomes. Ainsi, au cours de notre vie, les télomères de nos cellules raccourcissent et nos cellules, moins protégées, deviennent plus vulnérables. C’est ce qui déclenche puis amplifie le processus de vieillissement. Inéluctable ? Et bien non, justement. Des études récentes ont montré que nous avons, par nos comportements, nos attitudes et nos états émotionnels, la possibilité d’agir sur l’état de ces télomères. On peut accélérer leur destruction. Comme Lili, qui, envahie par l’âge clandestin de vieille personne depuis qu’elle est à la retraite, bouge moins, sort moins, se recroqueville et perd la capacité de marcher. Mais on peut favoriser leur renouvellement par un mode de vie équilibré et la capacité à se connecter à notre réservoir de sensations de bonheur, de plaisir, d’excitation.

« Dès qu’on mobilise nos âges clandestins pourvoyeurs de bien-être, de détente, de créativité et d’énergie, on se requinque et on se sent moins vieux, car, de fait, on rajeunit », explique Bruno Dubois.

Véronique Châtel

 


Les âges clandestins - Pourquoi on ne fait pas toujours son âge. Bruno Dubois, aux Editions Payot Psy

1. Identifier les expériences de vie qui ont été particulièrement positives et ont laissé un souvenir de joie profonde, de rires inextinguibles, d’épanouissement. La réussite d’un examen ? Une fête ? Un voyage avec des amis ? Pas d’idée ? On peut s’aider en regardant des photos. On observe l’enfant, l’adolescent ou l’adulte qu’on était alors.

2. Laisser venir les sensations. Juste les sensations. Que se passe-t-il à l’intérieur de mon corps quand je me revois dans ce contexte-là ? « L’exercice n’est pas de se souvenir rationnellement de ces moments-là, explique Bruno Dubois. Il porte sur la mémoire du corps. Il faut retrouver la sensation physique que le corps a crypté. »

3. Recréer un contexte comparable à celui de la photo si le souvenir sensoriel a du mal à refaire surface. Par exemple, écouter de la musique et danser, comme Sophie (lire article). Ou alors mettre plus de convivialité dans sa vie en invitant plus souvent des amis à la maison. « Plus on a d’interactions avec les autres, plus on rigole, plus on parle, plus on échange et on se frotte à la vie, plus les connexions avec des sensations anciennes peuvent s’établir et des âges clandestins réapparaître », précise Bruno Dubois.

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