Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik veut un changement de valeurs morales!

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Nous ne sommes pas tous armés pareillement pour affronter la catastrophe sanitaire que nous vivons, affirme le neuropsychiatre Boris Cyrulnik.

Confiné dans le sud de la France où il vit, rédige ses livres et observe le monde, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, 82 ans, fait entendre une voix atypique, en ces temps difficiles. Non seulement, il reconnaît la dimension traumatisante de la catastrophe sanitaire, mais il plaide pour un changement de valeurs morales.

Pourquoi cette période de distanciation sociale et de confinement est-elle vécue comme un cata-clysme par certains et comme intéressante pour d’autres ?  

La différence d’appréciation dépend de la construction de la personnalité des individus. Certains parmi nous ont acquis des facteurs de protection dans l’enfance et l’adolescence, tels que la confiance en soi, l’aptitude à verbaliser et à tisser des liens amicaux et sociaux. Ainsi, quand les agressions les frappent, ils souffrent moins. Ils sont capables de solliciter leurs liens amicaux par mail et téléphone pour se sentir moins seuls. Ils se servent de la distanciation sociale et du confinement pour améliorer leur plongée intérieure, ouvrir des livres qu’ils s’étaient promis de lire, empoigner des instruments de musique ou écrire.

Et pour les autres alors, que se passe-t-il ?

Ceux qui ont développé des facteurs de vulnérabilité éprouvent le confinement comme une agression, et ils ne savent pas comment s’y adapter : ils ont moins de ressources intérieures, une vie psychique moins riche, moins d’appétence pour la lecture, la musique et le tissage de liens à distance et ils souffrent profondément.

Oui, certaines personnes sont envahies par de véritables bouffées d’angoisse

Ce que nous vivons est une épreuve qui nous confronte à nous-mêmes. Non seulement cela fait apparaître les déséquilibres psychiques qui n’auraient pas été réglés. Mais cela représente un véritable traumatisme pour ceux qui ne sont pas équipés intérieurement. Leur psychisme se retrouve en état d’hébétude. Les personnes qui pouvaient calmer leurs angoisses en faisant leurs courses, en se rendant sur leur lieu de travail, en rencontrant des gens, se retrouvent démunies, impuissantes à faire face. Alors, elles souffrent d’anxiété, parfois délirent.

Pour décrire la période que nous vivons, certains parlent de « crise », d’autres de « catastrophe »… Quel est le mot juste, selon vous ? Car désigner correctement ce qui arrive permet de trouver le chemin de la résilience, si on fait partie des personnes traumatisées

Crise et catastrophe englobent deux notions différentes. Le mot « crise » indique que nous vivons une épreuve que nous allons surmonter… au risque de remettre en place les mêmes facteurs qui ont mené au développement du virus : l’excès d’élevages de mammifères et d’oiseaux, le mélange de leurs excréments, le sprint économique qui pousse chacun à ne parier que sur le court terme. Les politiciens parlent de crise, car ils veulent faire croire qu’ils sont en train de mettre en place des mécanismes économiques et sociaux qui vont nous permettre de rebondir et de reprendre notre vie comme avant. En revanche, si on raisonne en termes de « catastrophe » — « cata » indiquant coupure et « strophe » renversement — , on induit que la vie va reprendre, mais pas comme avant. On induit qu’il faudra changer nos conditions d’existence, diminuer l’élevage, ralentir ou diminuer les transports qui étaient devenus frénétiques… On induit un changement dans la perception des métiers et leur valorisation. On peut espérer que certaines petites mains exerçant des boulots essentiels puissent être mieux entendues et reconnues demain; on peut espérer que les relations avec les grands-parents,  qu'on n'a plus pu aller voir, soient plus intenses demain, car on en aura été privés.  

Une catastrophe peut-elle modifier la hiérarchie des valeurs morales ?

Cela s’est déjà produit dans l’histoire. Je pense à la peste de 1348 notamment. Avant la peste, il y avait le servage. Les hommes étaient vendus avec la terre qu’ils travaillaient, car ils appartenaient comme la terre à un seigneur. Personne ne protestait, c’était dans l’ordre des choses. Après la peste, qui a emporté un Européen sur deux ou trois selon les régions, pour s’occuper des terres, il a fallu payer les hommes. Le servage a disparu. On peut espérer que, après cette catastrophe sanitaire, on cesse de mettre le profit et la rentabilité au cœur de tout. Et, concrètement, que, dans les hôpitaux, on cesse de supprimer des lits et de ne pas payer les soignants à leur juste valeur, de faire fabriquer du textile et, notamment des masques sanitaires, à l’autre bout du monde au prétexte que c’est moins cher. Cette course au profit a conduit à ce que l’on connaît aujourd’hui : du confinement, source de traumatisme pour certains, afin ne pas engorger les services de réanimation et de la culpabilité pour toutes les familles qui n’ont pas pu enterrer leurs morts. Depuis Néendertal, cela n’était encore pas arrivé.

Ne voyez-vous pas un paradoxe entre les dispositions de protection que nous avons prises pour protéger les plus âgés du virus, preuve d’un engagement envers eux, et la manière dont nous les laissons souvent vieillir seuls ?

C’est paradoxal, bien sûr. Mais cela s’explique par le fait que mourir apparaît comme un scandale. Depuis qu’on ne considère plus que la mort soit le fait de la volonté de Dieu, depuis qu’on parvient à la repousser, on ne la tolère plus. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, un enfant sur deux mourait dans sa première année. Quand j’étais étudiant en médecine, dans les années 1950, il arrivait régulièrement qu’un accouchement se déroule mal et que l’on demande aux hommes : « Souhaitez-vous sauver la mère ou l’enfant ? » La médecine a progressé et la valeur donnée à l’individu aussi, pour autant que celui-ci soit rentable. Dans notre hiérarchie de valeurs, les vieux ne le sont pas. Quand on aura maîtrisé la propagation du virus, serons-nous capables de remettre en question le triomphe de l’individu productif ? Arrêterons-nous de maltraiter les enfants en les lançant trop tôt dans une course au sprint et d’abandonner les anciens ?

Que dire à ceux que l’on confine et isole davantage au prétexte que c’est pour leur bien, mais qui souffrent de plus en plus de cette mise à l’écart ?

Il faut leur dire des mots d’amour. C’est important, en temps d’agression, de rappeler à ceux qu’on aime, qu’on les aime.

 

Véronique Châtel

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