Pierre Rabhi « Sans concorde humaine, pas d’écologie possible »

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Agriculteur, écrivain, pionnier de l’agroécologie, Pierre Rabhi, 82 ans, est lu et écouté par un large public, toutes générations confondues. En ces temps troubles, le besoin de comprendre et le désir de savoir se font particulièrement ressentir. Toutes générations confondues, les amies et les amis des livres sont nombreux à plébisciter des auteurs nés avant 1950, les philosophes seniors ont plus que jamais leur mot à dire. Interview.

Pierre Rabhi a publié une trentaine d’ouvrages dont les ventes cumulées s’élèvent à 1,16 million d’exemplaires. De son propre aveu, il reçoit chaque année près de 500 invitations à donner des conférences, chaque année, et il passe même pour un prophète aux yeux de certains. Pour lui, c’est évident, son succès tient avant tout à la cohérence entre ses idées et ses actes. Un engagement véritable qui parle aussi bien aux anciennes qu’aux nouvelles générations.

Votre engagement pour un respect plus grand de l’humain et de la nature a presque soixante ans, votre premier livre date de 1983, mais vous disposez sans cesse d’un jeune public. Quel est votre secret?

Pour comprendre, je vous renvoie à ma biographie. En résumé, né en Afrique, je suis venu à Paris à la fin des années 50. C’est à ce moment-là qu’est née en moi une forme de protestation contre les effets de la modernité sur la condition humaine. Précédant 68 et les mouvements contestataires de l’époque, ma révolte porte sur la productivité à tout prix qui donne à la finance les pleins pouvoirs. Une logique complètement opposée au comportement qui serait nécessaire pour préserver la vie et la nature. C’est comme cela que je suis devenu un écologiste humaniste.

Oui, à votre façon, vous étiez à l’avant-garde écologiste en France. Mais, aujourd’hui, comment expliquez-vous le succès phénoménal de vos livres?

Je dirais qu’il y a, de nos jours, énormément de théories sur l’écologie, la vie, la société en général. Les considérations et les analyses sur la protection de l’environnement sont pléthoriques. Or, on ne devrait pas se limiter à faire des constats. Un cuisinier ne peut pas se contenter de lire des livres de recettes. A un moment donné, il faut se mettre aux fourneaux. En 1961, ma compagne et moi avons quitté notre appartement urbain et notre condition de salariés qui nous privait de tout l’enchantement offert par la nature. Nous nous sommes toujours efforcés de placer l’humain et la nature au cœur de nos préoccupations. Nous avons organisé la vie autour de cette exigence, et non pas autour du profit.

Un message que vous transmettez depuis plus de cinquante ans et qui serait toujours aussi perceptible aujourd’hui…

Oui, parce que tout le monde est maintenant conscient que nous ne pouvons pas continuer à vivre dans la dépendance destructrice à la combustion énergétique. Aujourd’hui, et ce virus en est un exemple parmi d’autres, démonstration est faite que nous ne sommes pas si puissants que ça. Par conséquent, il faut repenser notre mode d’existence et nos rapports les uns avec les autres.

Vous le dites bien, de plus en plus de gens se réclament de l’écologie et en réclament plus également. Dans ce concert de voix, est-ce plus difficile pour vous de faire entendre votre propre voix?

Au contraire! On me sollicite pour 400 à 500 conférences par an. Pourquoi? Il faut croire que je suis entendu quand je parle du préjudice causé par notre modèle de société à la vie sur Terre.

Comment faites-vous pour être politique dans votre message, sans pour autant en faire à proprement parler?

Avec tout le respect nécessaire, je dis quand même que l’on s’amuse avec tout ça. En ce qui me concerne, avec ma ferme, mon action en faveur de l’agriculture africaine, j’ai fait de l’écologie un art de vivre, pas seulement un principe.

Il y a quand même des élections qui viennent de porter les Verts au pouvoir dans plusieurs grandes villes françaises.

Oui, mais je ne m’illusionne pas sur l’être humain. Il y aura malheureusement encore des dissensions et des disputes répétées au sein même de la mouvance écologiste. Nietzsche disait aux chrétiens: «Il faut que vous ayez l’air un peu plus sauvés pour que l’on croie en votre Sauveur.» Pour moi, la première écologie fondamentale, c’est la concorde humaine, la compassion, deux vertus que ce type appelé Jésus a bien mises en évidence. Un message très simple: que l’amour change le monde. J’ai appartenu à l’Eglise, mais, aujourd’hui, je ne suis plus membre d’aucun mouvement religieux. Je reste toutefois attaché à ce message d’une telle vérité. Tant mieux si les écologistes réussissent sur le plan de la politique. Mais, sans changement fondamental de l’être humain, il n’y aura pas de changement de société.

Aujourd’hui, les mots pour annoncer le changement climatique sont souvent teintés de catastrophisme. Tout le contraire de votre message qui alerte sans susciter la peur.

Oui, les «effondristes» sont bien présents. Mais ce n’est pas de cette façon que nous allons entreprendre les changements nécessaires à la préservation de la vie sur Terre. Je n’ai pas lu leurs ouvrages et peut-être qu’ils proposent quelque chose à la fin de leurs livres. Non, il faut commencer par mettre fin à la prédation de la finance qui devient le moyen par lequel l’être humain pille légalement la planète. Elle donne une légitimité au pouvoir malfaisant. Des gens qui ont des moyens peuvent acheter la forêt amazonienne qui est pourtant un bien inaliénable qui doit rester commun pour les créatures qui l’habitent et pour l’être humain.

 

 

Vous avez cité Nietzsche. Vous qui écrivez, lisez-vous les autres philosophes?

Je les ai beaucoup lus à la période de ma vie où j’étais en quête de vérité. J’ai constaté qu’il y a des philosophies qui sont contradictoires sur la perception de la vie. Chacune se réclamant comme ayant la vérité, ce qui amène à des clivages et des luttes. A l’évidence, l’humanité n’est pas intelligente.

 

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Vous y allez fort.

L’humanité est capable de miracles technologiques, certes. Comme de fabriquer une bombe nucléaire. Est-ce de l’intelligence? Je suis en train de finir un ouvrage qui médite sur le rapport de l’ensemble de la planète avec l’humain. La Terre est-elle vivante? Oui. Mais est-elle pensante? Oui aussi, mais je suis incapable de le prouver. Moi, je pense qu’il y a quelque chose de pensant dans la planète Terre. Qu’il n’y a pas seulement «hasard et nécessité», comme l’affirment certains savants.

Votre dernière joie au contact de la nature?

Le rapport à la nature est constant, chez moi. J’ai la chance de vivre avec ma famille dans un lieu qui est très beau. Nous nous y sommes installés au moment où nous étions jeunes aspirants paysans. Sans un centime en poche, on cherchait un endroit où faire notre retour à la terre. La période correspond aux Trente Glorieuses, au moment où l’économie tournait à plein rendement. Comme nous étions sans moyens, ma femme et moi devions emprunter au Crédit agricole. On nous a répondu que nous manquions de compétences pour solliciter un emprunt. Donc j’ai fait une école d’agriculture élémentaire. J’y ai appris l’usage des engrais et des pesticides, ce qui m’avait frappé. On nous transmettait tout l’arsenal de poison utilisé en agriculture. J’y ai vu une agression très violente contre la nature. Je me suis alors

intéressé à l’agriculture bio et à la biodynamie. J’ai décidé que, jamais, au grand jamais, je n’utiliserais ces produits de synthèse qui empoisonnent la nature.

Vous l’avez eu, ce coup de pouce de départ?

Au moment où j’avais acquis mon diplôme, on m’a demandé si on avait trouvé le lieu. J’ai dû en faire une description pour que le comité d’attribution des prêts se prononce. Nous étions à côté de la plaque. Notre terrain était aride, sans fourniture en électricité, sans téléphone, avec un chemin à peine praticable. On nous a répondu qu’«on ne pouvait pas nous aider à nous suicider». Un sénateur, sensible à notre démarche, a fait valoir l’argument suivant: «En admettant qu’ils échouent, la restitution du prêt sera facile par la vente du lieu.» Au fond, le monde rationnel ne pouvait pas comprendre ce qui nous attachait à ce lieu: sa beauté. Oui, bien sûr, ce n’était pas très compatible avec l’agriculture, car il y avait beaucoup de rocailles. Mais nous étions persuadés que, si nous étions très satisfaits intérieurement et spirituellement, le courage pour surmonter les obstacles nous serait donné. C’est dans ce registre un peu naïf que nous avons démarré. Nous y sommes parvenus, qui plus est, avec cinq enfants qui aiment ce lieu, qui nous ont beaucoup accompagnés dans cette aventure, et qui n’ont pas été traumatisés de ne pas avoir de télé, de demeurer treize ans sans électricité et sans eau au robinet.

L’envie vous prend-elle de lever le pied?

J’ai parfois envie d’envoyer ma démission. Mais je ne sais pas à qui. Je suis dans mon propre engagement humain et moral et je ne peux pas le récuser. Je suis grand-père moi-même. Je ne peux quand même pas baisser les bras. Dès que mes petits-enfants sont en âge de comprendre et d’entendre, je leur parle. Sans vanité, je peux affirmer qu’ils sont fiers de leur grand-père.

 

 

 

 

 

Propos recueillis par Nicolas Verdan
 

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