Coronavirus, ils témoignent

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La crise sanitaire liée au virus bouleverse la planète entière. Ecrivain ou médecin, trois Romands ont accepté de livrer leur journal de bord. Entre inquiétude, profond questionnement et indispensable solidarité.

En raison de la pandémie actuelle, et en soutien à tous, la coopérative générations a décidé de mettre à disposition gratuitement les articles liés au coronavirus.

 

A l’origine de ce bouleversement, le coronavirus, «un petit organisme, mesurant quelques millionièmes de millimètres, qui s’est montré capable de mettre à genou notre civilisation, pourtant si fière et confiante dans sa toute-puissance». Les mots sont de François Pilet, le médecin généraliste de Vouvry (VS), jeune retraité, que générations a invité comme diariste, aux côtés de deux écrivaines, Mary Anna Barbey et Isabelle Guisan, par ailleurs chroniqueuse du magazine.

 

 

Confinée… ville ou montagne ?

Le témoignage d'Isabelle Guisan, 71 ans,écrivaine et chroniqueuse

Quel étrange sentiment d’écrire ce que je vis dans un pays fermé où nos existences de vieux sont suspendues à la moindre imprudence. La discipline collective a tardé à s’instaurer; vieux ou jeunes, nous allons tous le payer cher.

La Suisse n’est pas encore, en ce 23 mars, totalement confinée. J’échappe à la ville imprégnée de virus dans une grange rénovée valaisanne. Marcher dans la nature devrait rester possible même si l’armée garde, un jour, les extrémités de ce village qui reste vivant, humain. Quelques mots et une assiette de soupe échangés d’un jardinet à l’autre. Un réseau de solidarité qui relie à la petite épicerie, qui chante la tendresse le soir.

Serais-je plus en sécurité dans mon appartement lémanique proche des structures médicales ? J’évacue les spéculations, me concentre sur les décisions pratiques. Depuis la fin de février, j’ai tenté de fuir lieux publics, foules, groupes. Mais comment se protéger quand, autour de soi, on rit et parle de « psychose » ? J’ai écouté, sidérée, les copines sexagénaires parler de vacances en mai en Italie. Mes voisins forts de leur bonne santé à 73 ans qui faisaient leurs achats un jour sur deux au supermarché. La femme de ménage dans un EMS qui embrassait chaque soir son fils de 24 ans. L’amie qui s’obstinait à voir ses petits-enfants, « mais seulement au jardin ». Pourquoi ce déni, cette lenteur à réagir ? Est-ce si angoissant de ne pas voir les siens quelque temps ? Un Genevois octogénaire a répondu au TJ : « On va devoir réapprendre à s’ennuyer. »

Mes amis médecins au bout du fil. L’un « a la haine » devant les personnes âgées assises, le 18 mars encore, côte à côte au soleil au bord du lac, alors qu’il s’est porté volontaire à l’hôpital. L’autre vitupère et multiplie les insomnies, plusieurs de ses patients vont mal.

Alors, mon refuge, c’est la montagne. Quel luxe de pouvoir, encore, choisir. Je veux croire que l’habitude de vivre seule prépare à cette épreuve. Mais mes ressources tiendront-elles sur la durée ? Quelques livres, des provisions et des médicaments d’urgence. Des souliers de marche aussi. Mais pas droit à la moindre foulure, ces prochains mois !

Au téléphone, retrouver le plaisir du son de la voix, famille lointaine, amis très âgés. Des SMS pour mon médecin dont j’admire le courage. Assurer ma coiffeuse de mon soutien, exhorter à se protéger. Je cherche à tâtons une nouvelle forme de civisme.

Oui, comment rester solidaire quand j’ai si besoin moi-même de la solidarité d’autrui ? Je pense aux bistrots fermés de mon village d’accueil, aux journaux sur papier menacés. Des amis jeunes qui télétravaillent me proposent de faire des achats. « On aura le temps. » Leur présence me rassure. En revanche, les tentes dressées en Italie ou à Genève font peur. Ce pourrait être ça, mon séjour à l’hôpital ?

Les chiffres pleuvent, effrayants. C’est nous que menace cette mort sans proches, démunie, alors que 190 migrants ont accosté, le 17 mars, sur l’île grecque qui m’est familière. Le maire tente en vain de les refouler au prétexte du virus, alors que, jusque-là, l’île accueillait chaque week-end les Athéniens et leurs chiens. Je pense aux migrants qui vivent dans nos villes, privés de cours, de petits jobs. Sauf peut-être dans le nettoyage, on désinfecte partout !

Je n’avais jamais si bien écouté virologues, épidémiologistes. Avec un faible pour le professeur Pittet, l’inventeur de la solution hydroalcoolique dont le beau visage respire la patience amicale quand, inlassable, il répète les consignes. Quant à Alain Berset, jeune pater familias attentif à ne pas durcir trop vite, trop tôt, je l’ai retrouvé d’abord le soir avec une sorte de tendresse. Et puis, est venue l’obsession fédérale à protéger l’économie autant que la santé publique.

Il fait beau, les crocus s’ouvrent avec avidité en altitude. J’apprivoise la sobriété, bine la plate-bande, relis des livres aimés, écoute en boucle « Prisonnière » de Stephan Eicher. Plus de traces d’avions dans le ciel, on peut s’en réjouir. Mais qui, au terme de cette apocalypse, sacrifiera ses vacances lointaines ?

Isabelle Guisan

 


 

 

« En tant que jeune retraité, je suis très sollicité»

François Pilet, 69 ans, médecin généraliste fraîchement retraité

Le printemps 2020 s’est annoncé dans une dissonance sensorielle et émotionnelle déroutante : le soleil était radieux, les magnolias et les jonquilles exubérants avant même l’équinoxe, alors que l’humanité presque entière entrait en hibernation ! A l’origine de ce bouleversement, un petit organisme, mesurant quelques millionièmes de millimètres, qui s’est montré capable de mettre à genou notre civilisation, pourtant si fière et confiante dans sa toute-puissance.

En tant que jeune retraité de la médecine de famille, je suis très sollicité, par téléphone et autres moyens de communication, par un large réseau (famille, amis, milieux associatifs). Beaucoup de questions, mais surtout le besoin de partager ses sentiments et de faire baisser le niveau d’anxiété. Une hotline privée, en quelque sorte. Puisse-t-elle décharger un peu les lignes officielles, complètement débordées.
A l’heure où j’écris cette petite chronique, je n’ai pas encore été réquisitionné pour retourner au front, mais on nous prévient que cela ne saurait tarder.

Les annonces successives de notre Conseil fédéral, sur un ton très solennel, ont dû rappeler à nos parents encore vivants, la période de la guerre. Mais, en été 1939, il n’y avait que la radio et les journaux, et pas encore de femmes au Conseil fédéral. Pour les femmes dans les autorités, nous sommes chanceux, pour les moyens de communication, peut-être moins qu’il n’y paraît…

La solidarité entre jeunes parents, entre générations, entre voisins s’organise spontanément et généreusement. Le silence, rappelant les dimanches sans voiture de 1973, s’installe au village. Les retombées positives de la crise sont multiples et donnent un peu d’espoir dans l’humanité. Notre monde conservera-t-il, au-delà de cette pandémie, le mode d’emploi de la lenteur, de la solidarité et de la fraternité ?

Je vais marcher dans la réserve des Grangettes et sens déjà un changement dans les rapports humains : les gens gardent leurs distances, mais se saluent davantage, se sourient, percevant intuitivement que la fraternité ne sera plus un luxe, mais une nécessité. Comme l’écrit Abdennour Bidar*, dans un magnifique livre paru après les graves attentats de Paris : « La fraternité nous ramène à l’essence même de notre humanité, c’est-à-dire à l’évidence première que nous ne sommes rien sans les autres. »

 


 

 

« A 14 ans, j’avais peur de la polio et de la bombe H »

MaryAnna Barbey, 83 ans, écrivaine

A 14 ans, j’avais peur de la polio et de la bombe H. Un peu plus tard, des Russes et du spoutnik qui tournicotait au-dessus de nos têtes. Ensuite, c’étaient les Trente Glorieuses, et ça allait à peu près.

Aujourd’hui, je dois avoir peur des bisous, des poignées de main et des gouttelettes de virus qui peuvent me tomber dessus. De ce qui vient d’ailleurs, dirait Trump . (J’aimerais bien que Trump attrape la chose. Soigner le mal par le mal, ça m’irait bien. Je ne devrais pas penser des choses pareilles. Mais je les pense.)

Je peux me passer de ces deux ou trois ou quatre bisous réglementaires proférés lors de chaque rencontre, puis de nouveau à chaque départ. J’aime aussi l’idée que l’on y substitue d’autres gestes. Et que l’on puisse choisir, selon son interlocuteur ou de son interlocutrice, de pointer le coude ou secouer les fesses.
J’ai plus de peine à ne pas me toucher le visage. En temps normal, il m’arrive au moins vingt fois par jour de me frotter les yeux, pollens obligent. Sans oublier le nez qui chatouille, le filament viandeux qui se coince entre les dents et d’autres habitudes que je ne décrirai pas. Et parfois, j’ai juste envie de plaquer mes deux mains contre ce pauvre visage tellement exposé. De me mettre à l’abri.

Le restaurant végétarien de mon fils est fermé. Il se retrouve avec trente salades, une centaine d’œufs et pas de rentrées pour payer les charges.

Ma vie à moi change peu, si ce n’est que, confinée en Suisse, je vais rater le printemps dans mon jardin en Provence. Rater les tulipes, les iris. Ne pas pouvoir planter les salades, le persil à temps.
Et si c’était mon dernier printemps ? Depuis plusieurs années déjà, je me dis ça, affaire de regarder vraiment le printemps qui arrive. Cette fois-ci, la menace se précise, méchamment.
Cela ne m’empêche pas de continuer d’écrire un peu, ni mon compagnon de s’attaquer au concerto pour violon de Beethoven… Une chance que ces pôles habituels de nos journées ne soient pas, eux, touchés par le virus. Nous craignons pourtant de nous ennuyer à la longue. Je ne lirai pas Proust mais… quoi ? S’inventer tout le temps, ça fatigue.
Déjà, les visites me manquent. Celle prévue pour tout à l’heure devra se passer par Skype.

Je me demande comment laver les légumes achetés hier chez le petit marchand du village. Je ne vais tout de même pas frotter mes poires avec du savon.
 
Je suis addictée à mon smartphone, à la télé. En même temps, j’en ai plus qu’assez de me faire rappeler tous les jours que je suis vulnérable, fragile, une catégorie à risque, diabétique ou hypertendue (c’est selon) et VIEILLE. Même si c’est vrai.

K., mon petit-fils, n’a plus de cours à l’EPFL. Il se met à notre disposition pour les courses. « Tu comprends, me dit-il au téléphone, si nous attrapons, toi et moi, la maladie, je sais qu’ils vont me sauver, moi, plutôt que toi. Alors, il est normal que, maintenant, je fasse des choses pour toi. C’est ma part, question solidarité. » Pas si mal, cette génération. Elle réfléchit, elle a du cœur… Sauvera-t-elle le monde, la Terre, le climat pour autant ?

En attendant, le coronavirus fait, semble-t-il, une partie du boulot.

Si je réfléchis bien, j’ai quand même peur de ceci : qu’une Nomenklatura quelconque, médicale ou politique, décide, à ma place, de me laisser gentiment mourir du virus, parce que j’ai 83 ans. D’accord, il faut bien mourir de quelque chose. Mais je ne veux pas mourir de ce qui vient du dehors, qu’il s’agisse du virus ou des décrets des médecins, des politiciens, des décideurs… Moi, je veux mourir dans longtemps, et dans mon lit, en ayant dit au revoir à ceux que j’aime et sans leur faire trop de peine et si possible tran-quil-le-ment. « Like a bird on a wire », chantait Léonard Cohen. Comme l’oiseau sur le fil, j’ai essayé, à ma façon, d’être libre.

MaryAnna Barbey

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