Patagonie de glace et de feu

A l’extrême pointe de l’Amérique du Sud s’étend une terre de glaciers, de cordillères acérées, de forêts primaires et de steppes infinies. Elle doit son nom à Magellan.
 

Parcourant cet immense territoire — un tiers de l’Argentine —, le voyageur contemporain en quête de grands espaces a tôt fait de saisir ce qui a pu éblouir ses découvreurs du XVIe siècle, puis Charles Darwin, William Henry Hudson et autre Bruce Chatwin, auteurs de récits qui ont façonné nos fantasmes de bout du monde.
« Il n’y a plus que la Patagonie qui convienne à mon immense tristesse », écrivait Cendrars, jetant son dévolu sur une terre pourtant austère, feignant d’ignorer le nom des lieux : golfe des Peines, estuaire du dernier Espoir, côte Inabordable.
Loin de rebuter, les contrées patagoniennes — trois sont classées au patrimoine mondial de l’Unesco — continuent d’attirer les touristes comme un aimant, dans la foulée des Ted Turner (fondateur de CNN), Sylvester Stallone, Florent Pagny ou celle de leurs prédécesseurs écossais, juifs, russes, mormons, aventuriers de tout poil.
Comment résister à cet unique sentiment de liberté éprouvé en chevauchant la pampa ou en survolant une estancia aussi vaste qu’un canton suisse, peuplée d’immenses troupeaux de chevaux ou de bovidés ? Comment ne pas être fasciné par l’émeraude des lacs, les montagnes écrasées sous un ciel noir, le ballet des baleines blanches australes autrement qu’en croisière ?

 

Le grand fracas

Parmi tous les parcs nationaux, celui des glaciers justifierait à lui seul un voyage aux extrémités du continent sud-américain. Imaginez les différentes terminaisons d’un immense névé de 500 kilomètres de long entre l’Argentine et le Chili ! Une seule de ses langues, appelée « Perito Moreno » — quinze kilomètres de profondeur, cinq de large et soixante mètres de haut — dépasse Buenos Aires en superficie. Sous nos latitudes, il faudrait grimper à plus de 3000 mètres pour contempler un tel spectacle. Ce monstre craque, grince, gronde en permanence. Le moindre bloc qui s’en détache sous une formidable poussée s’effondre avec fracas, au grand bonheur des observateurs à l’affût du petit tsunami provoqué par le phénomène.
On se dit alors que la Patagonie aura fort à faire pour nous éblouir davantage. Mais ce serait oublier ses autres richesses naturelles — celles de la péninsule Valdès, entre autres — où la nature met en scène d’incroyables mammifères, comme ces éléphants de mer pouvant peser jusqu’à trois tonnes.
Du côté chilien, dans un parc qui s’étend entre le río Baker et la frontière argentine, les amateurs de trekkings parcourent des paysages qui ramènent aux origines de la planète, entre steppe où gambadent les guanacos (cousins des lamas) et colonies de flamants roses.
Mais ce ne fut pas toujours le cas. Presque vingt ans d’efforts ont été nécessaires pour rendre à cette terre sa beauté primitive, mise à mal par une exploitation débridée. Le gouvernement s’applique désormais à sauvegarder son extraordinaire biodiversité. Pendant près d’un un siècle, le coin n’a appartenu qu’à quelques hommes hostiles à une faune menaçante pour leur bétail. Aujourd’hui, tout a changé. L’élevage ne rapporte plus autant qu’avant; les revenus locaux proviennent principalement du tourisme. On photographie en Terre de Feu des oies, des renards, des lièvres … plus rarement des pumas ou des castors, quand bien même ces derniers — importés à la fin des années 1940 — seraient au nombre de 200 000. Ils se régalent discrètement des essences locales, construisent des barrages qui inondent les prairies et font pourrir les arbres.

 

MYTHIQUE USHUAÏA

Au bout de la Patagonie, il y a la Terre de Feu et, au bout de la Terre de Feu, cette porte d’entrée vers l’Antarctique et le pôle Sud. Pour la plupart d’entre nous, Ushuaïa évoque une émission de Nicolas Hulot. La ville la plus méridionale du monde (un record que lui conteste la chilienne Puerto Williams) est le point de départ de croisières et d’expéditions exceptionelles. Des maisons multicolores, des routards volubiles… On en oublierait presque que cette ancienne mission anglicane peuplée d’Amérindiens arrivés il y a 10 000 ans fut aussi, jusqu’en 1947, le Cayenne argentin.

 
Bernard Pichon

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