Richard Galliano « Mon père a été mon plus grand fan ! » 

Depuis qu’il a 70 ans, Richard Galliano s’autorise à jouer ses solos assis, histoire de préserver son dos. Son cher Victoria pèse 13 kilos sans parler du poids d’amour dont il s’est rempli avec le temps. ©Alex Astegiano

Jazz, tango, musette, variétés, classique… il se frotte à tous les styles avec son piano à bretelles, l’épatant Richard Galliano. Et le monde entier le réclame. Y compris la Suisse où il donnera deux concerts, en octobre.  

Qu’ont, en commun, le trompettiste de jazz Chet Baker, Serge Reggiani, l’organiste de jazz Eddy Louiss, Claude Nougaro, le clarinettiste de jazz Michel Portal, Barbara, le compositeur et pianiste Michel Legrand ou le violoniste Nigel Kennedy ? Ils ont tous joué avec 
Richard Galliano. La liste n’est, de loin, pas exhaustive et pour cause… l’accordéoniste et bandonéoniste joue depuis l’âge de 16 ans à un niveau professionnel dans le monde entier. Il a donc croisé du monde. Et du lourd ! « Je ne suis pas très doué en langues étrangères, je me débrouille en italien, je baragouine en anglais. Mais cela ne m’empêche pas de jouer avec des Chinois, des Japonais… Dès qu’on se met à faire de la musique, on identifie qui est qui et si on va s’accorder ensemble. »
  

Tombé dans la marmité quand il était petit 

Serait-il devenu musicien s’il était né dans une autre famille, Richard Galliano ? Comment le savoir ? « Je n’ai pas l’oreille absolue : si une porte grince, je ne dis pas, voilà un fa dièse ou un sol bémol ! », rigole-t-il. Une chose est certaine : son terreau familial a été propice. Le père, Luciano Galliano, d’origine italienne, musicien et professeur de musique, lui a permis de découvrir le piano et l’accordéon dès l’âge de 4 ans. « Je me souviens du déclic pour l’accordéon, un soir où je l’ai vu partir bien habillé pour se rendre à un concert. Il m’a donné mes premiers cours et je me suis mis à jouer à l’oreille les chansons que j’entendais à la radio. » 

 

Son Victoria fait partie de lui  

Le garçonnet progresse vite et se révèle prometteur. Lorsqu’il a 13 ans, sa grand-mère vend un terrain dans l’arrière-pays niçois pour participer à l’achat d’un accordéon de bonne qualité, un Victoria. Un investissement utile, puisque, trois ans plus tard, en 1966, Richard Galliano, remporte le 1er Prix au Trophée mondial à Valencia et, l’année suivante encore, le 1er Prix au Trophée mondial de Calais. Deux victoires qui en imposent et qui traduisent la virtuosité. Important à une époque où l’accordéon ne s’enseignait pas au conservatoire !  Et, cinquante-sept ans plus tard, le Victoria, qui pèse 13 kilos, l’équivalent de 40 violons, comme se plaît à le souligner Galliano, est toujours là. « Impossible de le remplacer. J’ai essayé quelquefois, mais cela a moins bien marché pour moi. Mon accordéon a bien vieilli, et puis, il est rempli d’amour, ce qui produit de belles vibrations ! Il m’accompagnera jusqu’à ma tombe, 
il fait partie de moi. » 

Deuxième moment capital dans la carrière de Richard Galliano : la rencontre avec Claude Nougaro, en 1975 à Paris. « Claude a été mon frère de musique. C’est merveilleux quand on le trouve, celui-là ! Nous nous comprenions d’un regard, partagions la même exigence et revendiquions tous les deux d’être des militants de la beauté. » De leur camaraderie naîtront notamment les chansons Vie violence et Allée des brouillards. Et, comme Nougaro affirmait que le chiffre secret de Galliano était le trois, il faut aussi parler du troisième homme important dans sa vie : le compositeur et bandonéoniste argentin Astor Piazzolla. « C’est lui qui m’a encouragé à créer le « new musette » français, comme lui avait inventé auparavant le « new tango » argentin. Il m’a incité à plonger dans mon univers. Il me répétait : « Joue tout ce qui te passe par la tête et sur l’affiche veille à ce que ton nom soit aussi grand que les gens que tu accompagnes. » Galliano l’a écouté. Sans prendre la grosse tête, pour autant. Il a ainsi pu venger son père. « L’accordéon a été dans les années 60, l’instrument le plus rejeté. 

Après avoir fait danser les foules au bal musette dans les années 40 puis 50, la génération des « yéyé » l’a ringardisé à un point de détestation inimaginable aujourd’hui. Je me souviens avoir entendu mon père raconter qu’il se faisait siffler dès qu’il sortait son accordéon dans les bals. Cela m’a tellement choqué que cela m’a donné un esprit de revanche. » Astor Piazzolla lui a raconté avoir vécu le même dénigrement : il avait honte de se promener dans la rue avec la caisse du bandonéon, tant cela suscitait 
de regards méprisants ! 

Les amis disparus dans des petits signes Si Galliano sait qu’il faut se méfier des modes qui font et défont, il se dit catastrophé par ce qu’écoutent sa petite-fille et son petit-fils. « De la sous-musique commerciale… J’essaie de les emmener ailleurs, mais cela n’est pas facile. » Il n’a pas envie de se fâcher avec eux. C’est un homme de tribu. Il vit avec la même épouse, Gisèle, depuis quarante-cinq ans : « On s’entend bien, on se dispute presque tous les jours », rigole-t-il. Il travaille avec sa fille Marion, qui gère la logistique. Et il a la nostalgie de ses parents, disparus, il y a deux ans. « Aux obsèques de mon père, certains de ses anciens élèves sont venus me confier qu’il leur avait appris plus que la musique, la vie. Cela m’a tellement touché. Mon père a été toute sa vie mon plus grand fan et il s’est fait très discret pour me laisser toute la place. J’ai compris, beaucoup plus tard, quel grand musicien et compositeur il avait été. » 

Les amis disparus ne sont pas absents des pensées de Richard Galliano qui, parfois, les devine dans des signaux indicibles. Récemment, il a perçu Michel Legrand dans le flamboiement d’un néon de sa cuisine qui ne s’allumait plus et ne s’est plus jamais allumé par la suite. « Je pense que Michel était content de mon arrangement sur l’une de ses compositions. Je crois à la vibration qui reste des amitiés. » Quand Galliano a du vague à l’âme, « cela m’arrive régulièrement », il saisit son Victoria et décharge sur lui toutes ses émotions. « Quand je ne joue plus pendant quelques jours, je me sens mal. » Pour l’heure, il va bien. Après avoir écouté Keith Jarrett sur la bonne hifi de son appartement à Nice, il va partir à la plage. Histoire de garder la forme pour tous les concerts qui l’attendent. 

Véronique Châtel

Richard Galliano sera le 23 octobre à Bâle et le 24 octobre à Neuchâtel au Théâtre du Passage. 

Valses (Universal Music) est son dernier album. 

 

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