Interview : Joan Baez

© Dona Tynan et CC-BY-SA_4.0
" Je voudrais que les gens se souviennent de l'aventure de ma vie comme d'un mélange de musique et de luttes sociales." souligne Joan Baez pour générations.

« En Amérique, tout part en fumée »

La tournée d’adieu de Joan Baez passe par les festivals d’été, dont celui de Saint-Julien-en-Genevois. L’occasion d’entendre encore une fois une grande voix de l’Amérique.

Uue les plus de 50 ans dont la conscience politique n’a pas été éveillée par les chansons de Joan Baez lèvent le doigt ! Depuis le milieu des années 1960, la chanteuse folk à la voix pure de soprano et au « picking » de guitare sèche précis, a été de tous les combats humanistes : droits civiques pour les Noirs We shall overcome (1963), arrêt du nucléaire What have they done to the rain (1962), fin à la guerre du Vietnam, Saigon Bride (1967), fin de la peine de mort Here’s to you (1971) … Et de toutes les marches  pacifistes, la première étant au côté de Martin Luther King. A 78 ans, la belle Joan à la chevelure désormais argentée conclut sa tournée d’adieu, « The Fare Thee Well Tour », par les festivals d’été. Sans renoncer pour autant à poser sur le monde qui l’entoure un regard inquiet et critique.

 

Que chantez-vous pour votre grand final ?

Un mélange de très vieilles chansons que le public veut entendre, comme Don’t think twice it’s all right de Bob Dylan et des plus récentes peu connues.

 

Pourquoi avez-vous décidé de vous retirer ? 

La raison principale est qu’il m’est devenu compliqué de produire des sons vocaux qui me satisfont. Les cordes vocales sont des muscles et elles commencent à fatiguer. Je les utilise depuis soixante ans maintenant. (Rire.) Et puis, j’ai envie de faire plein d’autres choses que de chanter. En ce moment, je peins et je dessine. Surtout des portraits de gens. Je suis aussi en train de terminer un documentaire autobiographique. A 78 ans, je pense que c’est le bon moment d’arrêter.

 

N’est-ce pas douloureux de mettre fin à votre relation avec votre public qui vous suit depuis si longtemps ?

Si, bien sûr. Chaque concert de cette tournée d’adieu génère de grandes émotions. Je pressens qu’il y aura, dans le futur, des moments où ce lien avec mon public me manquera et où je serai sûrement très triste. Mais me retirer est aussi un soulagement, parce que mon métier est très fatigant, vous savez. 

 

 

Vous avez vécu en Suisse romande durant votre enfance. Quel souvenir en gardez-vous ?

Le métier de mon père (NDLR, un physicien qui a travaillé pour l’Unesco) nous a fait voyager et déménager souvent, mes deux sœurs, ma mère et moi. J’ai atterri en Suisse à l’âge de 10 ans après avoir séjourné un an à Bagdad. Le contraste a été immense. Ma sensibilité pour les gens vivant dans la misère s’est éveillée en Irak. Ce que j’y ai vu, des enfants sans jambes se traînant dans les rues par exemple, m’a marquée profondément. La découverte de la Suisse si propre et apparemment si prospère a été un choc totalement opposé. Cela avait un goût de paradis. On allait nager dans le lac, l’eau était douce et transparente, on pêchait…Mes souvenirs de la Suisse sont très beaux.
 

Comment vivez-vous l’avancée en âge, vous qui avez été l’une des têtes de proue de la jeunesse des années 1970 ?

Oui, je fais partie maintenant des « vieilles générations ». J’aime bien utiliser cette expression. J’ai vécu plusieurs années avec ma mère âgée dans ma maison en Californie. Elle est un bel exemple pour moi. Elle ne voulait pas aller au-delà de 100 ans. Elle est morte une semaine après avoir soufflé ses 100 bougies. Elle avait tout planifié.

 

Du coup, vous n’avez pas peur de vivre encore pendant longtemps ?

Jusqu’à 100 ans ? (Rire.) L’une des raisons pour lesquelles je vais arrêter de voyager autant, c’est que j’ai vraiment besoin de réfléchir à la manière dont je vais vieillir et mourir. Car la finalité de la vieillesse, si longue et belle soit-elle, est de mourir. Jusqu’à présent, je me suis peu attardée sur le sujet. Il est temps que j’y pense. Cela m’aidera à être prête pour ce qui m’arrivera. 

 

Ce doit être particulièrement difficile de penser à tout cela quand on a participé, comme vous, à la révolution de la jeunesse dans les années 70 ...

Je reconnais que j’ai eu beaucoup de chance. Non seulement de vivre ces années-là, pleines de promesses, mais aussi de représenter à jamais la jeunesse de ceux qui m’ont aimée alors. Ma popularité, le fait que les gens aiment entendre encore et encore le répertoire que je chantais quand j’avais 20 ans, m’a longtemps maintenue dans l’illusion que le temps ne passait pas si vite.

 

Comment aimeriez-vous que vos fans se souviennent de vous ?

J’aimerais qu’ils voient l’aventure de ma vie comme un mélange de musique et de luttes sociales. Ma plus grande joie a été de faire évoluer les mentalités en chantant.

 

De quel combat êtes-vous la plus fière parmi tous ceux que vous avez menés ?

Il y en a eu tellement, vous savez … Ce dont je suis vraiment fière est de n’avoir jamais abandonné la non-violence, alors qu’elle est tellement maltraitée aujourd’hui. Par tous les côtés.

 

Comment vous sentez-vous dans l’Amérique de Monsieur Trump ?

Très mal. Ce pays est si malmené que la démocratie est en train de disparaître. Nous assistons à la mise en place d’une autocratie, peut-être même d’une dictature. C’est dur de l’admettre, mais je pense vraiment qu’on doit être très attentif à ce qui se passe actuellement : la désintégration des droits civiques, des droits de l’homme, de la Constitution, du Département de la justice. Tout part en fumée !

 

Pendant ce temps, l’Europe se trouve déboussolée par le flux migratoire. Qu’en pensez-vous ?

Je comprends que cela vous inquiète, car, avec le réchauffement climatique, de plus en plus de personnes voudront migrer. Je pense que l’Amérique donne un mauvais exemple à l’Europe. On ne peut pas régler les questions de l’immigration en créant des lois menaçant de lourdes peines de prison les personnes qui apporteraient de l’eau et des vivres à des réfugiés perdus au milieu du désert. Non seulement le Gouvernement américain administre le pays d’une façon qui s’apparente, pour moi, à de la folie. Mais il influence les autres pays du monde d’une manière négative. Car, malheureusement, les Etats-Unis sont source d’inspiration pour une grande partie de la planète.

 

Comment apprenez-vous les nouvelles du monde, sur internet, dans les journaux, à la radio ?

Je lis les journaux, puis je demande aux amis en qui j’ai confiance ce qu’ils pensent de différents sujets d’actualité. Et comme j’ai des amis un peu partout dans le monde… Je me garde bien de regarder la « shit » qui passe à la télé.

           Véronique Châtel

 


Joan Baez chantera le 3 juillet au Festival de Montreux et, le 13 juillet, au Festival Guitare en scène de Saint-Julien-en-Genevois
www.guitare-en-scene.com/fr/billetterie

 

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