Cecilia Bartoli: "La voix est l'instrument le plus proche de l'âme"

© Georges-André Cretton

L’Italie est au cœur de la programmation des 40 ans de la Fondation Pierre Gianadda. Fidèle à Martigny, Cecilia Bartoli nous a accordé un entretien chaleureux et plein d’émotion.

Cecilia Bartoli était toute jeune quand elle a fait la connaissance de Léonard Gianadda. C’était à Zurich, après l’opéra. Cette rencontre se traduira par vingt-six ans de collaboration et d’enthousiasmes partagés. Ainsi, c’est tout naturellement que la mezzo-soprano italienne participe aux 40 ans de la Fondation Pierre Gianadda. Le 15 novembre prochain, elle sera la tête d’affiche d’un concert de gala consacré à Vivaldi, avec la complicité des Musiciens du Prince — Monaco et sous la direction de Gianluca Capuano. Tout sourire, distribuant autour d’elle une énergie rayonnante, Cecilia Bartoli nous a accordé un court et intense entretien à Martigny. Evoquant la puissance de la voix, cet instrument qui « ne tient qu’à nos deux cordes vocales en vibration », la merveilleuse cantatrice a émis une brève vocalise dans le lobby de l’hôtel où elle nous a reçu. Quelques secondes de grâce offertes aux personnes présentes, médusées.

 

Cecilia Bartoli, quels sont vos liens avec Martigny et la Fondation Pierre Gianadda ?

Tout a commencé il y a une vingtaine d’années, quand Léonard Gianadda est venu me voir à Zurich avec sa femme Annette. Ils m’ont vue dans la Cenerentola de Rossini que je chantais à l’époque à l’Opéra de Zurich et on s’est rencontrés juste en face du théâtre, au Restaurant Conti. J’avais décidé d’y dîner, après le spectacle. Monsieur Gianadda avait lui aussi réservé une table. Il m’a alors demandé si j’avais envie de venir à la Fondation à Martigny pour donner un récital. Notre amitié est née ce jour-là. Depuis, je suis restée toujours fascinée par ce lieu d’expositions proposées par la fondation. Presque chaque année, je suis invitée pour un concert à Martigny, et c’est, à chaque fois, magique. Chanter dans une salle, inspirée par la présence de tableaux est une expérience unique. Je ne connais pas d’autre endroit où se produire face à des œuvres de Van Gogh ou de Cézanne.

 

Comment le temps agit-il sur votre voix ? Se bonifie-t-elle, en prenant plus d’amplitude ou de profondeur ou faut-il, au contraire, la travailler davantage ?

Bien sûr, avec la technique et l’expérience, la voix devient plus solide, révélant l’étendue de ses possibilités. La jeunesse est un avantage, mais il lui manque la force de l’expérience. On fait des essais, mais, avec le temps, on a plus de contrôle sur sa voix. C’est nécessaire d’avoir reçu une très bonne technique pour la longévité d’une voix et d’une carrière. C’est une valeur sûre à préserver. Comme un bon whisky, avec le temps, ça mûrit. C’est important de faire le juste choix du répertoire pour sa voix. C’est un instrument, mais pas comme un piano ou un violon. Si une corde casse, on la change. Avec la voix, si tu as bien dormi, si tu es heureux ou malheureux, tout cela sera transmis à cet instrument qui dépend beaucoup de ton humeur.

 

Une oreille exercée, qui vous suit depuis des années, saura-t-elle déterminer si vous traversez une période de joie ou de combat ?

Oui, c’est immédiatement perceptible. Je crois qu’être chanteur donne une force incroyable, parce que c’est l’instrument le plus vulnérable et le plus puissant qui soit dans le même temps. Parce qu’on arrive à toucher l’âme des gens. C’est quelque chose de très personnel qui sort d’un corps. C’est mystérieux. C’est quoi au fond, la voix ? Deux petites cordes qui font comme ça : tip tip tip tap tap ! On les voit vibrer quand on chante. Biologiquement, ce n’est rien d’extraordinaire. C’est visible sous l’œil de la caméra chez le médecin. Mais après, quand on écoute, on ressent de tels frissons.

 

Vous allez lancer chez Decca Classics une collection intitulée Mentored by Bartoli. Cela vise à accompagner de jeunes artistes d’exception. La transmission de votre art vous tient-elle à cœur ?

A l’époque, j’ai eu la chance de commencer très jeune. J’ai signé mon premier contrat d’enregistrement à 21 ans. Aujourd’hui, force est de constater que les maisons de disques attendent beaucoup avant de faire confiance à un artiste. On parle de jeunes chanteurs quand ils ont 35 ans ! Pour moi, c’est dommage. A mon époque, on avait le temps. Disons qu’on le prenait pour faire un enregistrement. C’est important. Aujourd’hui, les jeunes artistes n’ont pas cette possibilité. C’est devenu de plus en plus difficile d’avoir une période entièrement consacrée à cette activité. Grâce à la Fondation Bartoli, on soutient des artistes comme Javier Camarena, le plus grand ténor de sa génération qui, à 35 ans, n’avait pas d’enregistrement à son actif. Il chante au Metropolitan, il est demandé partout dans le monde, mais il n’a pas encore eu cette chance.

 

 
Cecilia Bartoli à Martigny en 2004, à l'occasion du concert de gala du 25ème anniversaire de la Fondation Pierre Gianadda.

 

 

 

Ce manque de temps s’explique-t-il par la digitalisation d’une musique le plus souvent mise en ligne ?

C’est avant tout une question d’argent. Plus de temps, c’est avoir à sa disposition un orchestre, un producteur et cela représente un coût. Un orchestre, c’est déjà cher sur une période de trois jours. Vous imaginez pour une semaine, dix jours, le temps des répétitions de l’enregistrement ? Ce fut toujours le cas, bien sûr. Sauf que, auparavant, les maisons de disques étaient prêtes à investir sur de jeunes artistes. Or, la vie musicale a changé. Le CD a effectivement fait la place au streaming, via internet, Spotify et tous ces canaux en ligne. C’est un problème. Les jeunes pensent que la musique est gratuite. Mais pas du tout ! Si l’on sort de chez soi pour faire ses courses, personne ne s’étonne que le pain et le beurre coûtent quelque chose. Faire un enregistrement est une entreprise aussi coûteuse que par le passé. Il faut un espace pour organiser l’enregistrement, l’orchestre. C’est indispensable d’intégrer l’idée qu’un enregistrement représente une dépense incroyable d’énergie.

 

Comment écoutez-vous la musique, sur quel support ?

Je préfère l’écouter en live. Mais je suis aussi une femme actuelle. Quand c’est enregistré, il m’est bien entendu possible de l’écouter via mon smartphone, avec des écouteurs. Sauf que la qualité n’est pas au rendez-vous. Ecouter la musique classique, cela passe par des haut-parleurs. Bien sûr, cela demande du temps. C’est de plus en plus difficile de s’asseoir et d’écouter de la musique. Si, toutefois, on veut réellement écouter un artiste, avec respect et amour, il faut se rendre à l’un de ses concerts.

 

Vos parents vous ont orienté dans la voie du chant lyrique. Est-ce possible de devenir un chanteur ou une chanteuse d’opéra sans soutien familial ?

Pas tout le monde a cette chance d’avoir des parents chanteurs. Avec, en ce qui me concerne, une maman soprano. C’est pourquoi je considère comme un devoir de l’institution et de l’école de donner la possibilité à chaque enfant de découvrir la musique. Et je ne parle pas uniquement de la musique classique. Je pense tout simplement à la découverte d’un instrument. Mais pas la flûte ! Je me souviens de cette heure de leçon de musique à l’école, avec la flûte en plastique. On se disait : « Non, mon Dieu, pas ça ! » Cela durait une éternité. » Il faut donner une réelle chance aux enfants d’être sensibilisés à la musique, d’aller au concert, au théâtre. C’est un devoir pédagogique. S’ils suivent un tel cursus, ils deviendront des adultes avec une sensibilité différente.

 

Qu’est-ce que vous entendez par « sensibilité différente ? » 

A travers la musique, on écoute les gens d’une façon différente. Même quand ils ne font que parler, pas seulement quand ils chantent. C’est difficile d’expliquer cela avec des mots. C’est quelque chose de très … comment dire … Oui, cela touche les cordes de l’âme. C’est un septième sens à développer. Chaque enfant mérite d’y avoir accès dans notre civilisation.

 

Vous avez dit une fois dans une interview que, en chantant, on peut détenir la preuve de l’existence de Dieu. La musique tend-elle au sacré ?

Absolument. Avec la musique, celle de génies comme Bach ou Mozart, on éprouve des sentiments tellement divins, au-delà de toute perception humaine. Ecouter de la musique dans un théâtre représente un moment sacré, de grande communion. On partage un bonheur ou une tristesse rendus par l’interprète sur scène. C’est rare, dans une vie qui offre si peu de tels moments, en dépit d’une technologie censée réunir les gens. L’être humain n’a pas changé beaucoup à travers les âges. Il a besoin d’éprouver des émotions. Je crois qu’il est possible de les ressentir au contact des autres.

 

 

Cecilia Bartoli et Léonard Gianadda, une amitié de longue date.

 

Quand vous chantez Norma ou Les noces de Figaro, ces grands classiques, est-ce à chaque fois une nouvelle expérience ?

Bien sûr, et c’est le cas quand on reprend une œuvre avec des personnes différentes, sous une nouvelle direction. Je dirais aussi que, avec une même production, un même metteur en scène, le ressenti n’en varie pas moins en fonction du lieu du concert et de la réaction du public qui change. Je l’ai vécu tant de fois à Martigny. Une représentation dépend autant des artistes que de l’écoute du public. Je pense aussi à ces moments de silence dans l’assistance. Parce que, lorsqu’on parle de musique, il faut aussi évoquer le silence. Quand 2000 personnes arrêtent de respirer, toutes ensemble, grâce à la musique et à son interprétation, on reste suspendus. A chaque fois, c’est différent. On ne peut pas considérer cet instant de grâce comme acquis. La musique, encore une fois, c’est live, avec tout ce que cela représente de risque et de bonheur.

 

Propos recueillis par Nicolas Verdan

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