« Je privilégie la lenteur pour avancer plus vite »

 Eugénie Rebetez s'interroge sur ce qui fait qu'on arrive à vivre ensemble
© Augustin Rebetez

La Jurassienne Eugénie Rebetez, danseuse et chorégraphe, nous arrive avec un nouveau spectacle intitulé « Nous trois », une pièce sur la famille. Rencontre à Zurich.

Après plusieurs années de travail en solo, Eugénie Rebetez débarque, le 22 novembre, à La Grange de Dorigny — UNIL Lausanne avec Nous trois. Dans son quatrième spectacle, qui passera ensuite par Zurich, Delémont et Bâle, la danseuse et chorégraphe, artiste de scène polyvalente, invite sur scène deux partenaires de jeu: le musicien Pascal Lopinat et le comédien Victor Poltier. Qu’est-ce qui définit une famille ? s’interroge ce trio. Pour évoquer cette pièce, nous avons volé quelques heures de répétition à Eugénie Rebetez, le temps d’un repas partagé dans l’équestre salle du Restaurant Reithalle du Theaterhaus Gessnerallee, à Zurich. L’artiste jurassienne nous livre une mesure de ce qui fait le sel de sa vie et de son art.

 

Eugénie Rebetez, vous vivez à Zurich depuis de nombreuses années. Vous y êtes chez vous ?

Oui, Zurich m’offre tout à la fois un confort de vie et une forme d’inconfort. Il faut y vivre pour comprendre combien c’est une ville tournée vers l’économie, avec cette impression qu’elle regarde toujours ailleurs. Les gens se définissent beaucoup par leur travail. Jusqu’à cette année, c’est ici que j’ai fait toutes mes premières, avec un public très exigeant. Dans quelques jours, la première de Nous trois se tiendra à Lausanne, et je me réjouis de ce changement.

 

La réception de votre travail est-elle différente en Suisse romande et en Suisse alémanique ?

On me pose tout le temps cette question. C’est vrai que je suis l’une des rares artistes à me produire partout en Suisse. C’est d’ailleurs une chance d’être invitée aux quatre coins du pays. En fait, je n’observe pas une si grande différence. Jusqu’à maintenant, mon travail solo, avec ma figure centrale, a été bien accueilli. Les disparités tiennent plus aux lieux particuliers où je joue qu’à la région géographique. A la Gessnerallee, au Centre culturel de Delémont, ce n’est pas le même public que dans un centre pluridisciplinaire en France, par exemple.

 

La Suisse ne présente donc pas tant de contrastes à vos yeux ?

Si, je trouve qu’il y a beaucoup de contrastes. Comme points de repères, il y a Migros, La Poste, les gares CFF pour nous rassurer (rire). Non, bien entendu, culturellement, les régions sont très différentes. Même après onze ans de vie à Zurich, je suis encore en train de découvrir cette culture. Mais cela fait des années que je ne vis plus en Suisse romande. C’est très précieux pour moi de conserver des liens avec cette région, également avec le canton du Jura d’où je viens. Dans l’ensemble, mon approche consiste à rendre mes spectacles accessibles à toutes et à tous. Je ne fais pas un travail basé sur le texte. J’utilise un langage susceptible d’être compris par tout public, quelles que soient sa culture ou son éducation.

 

Imaginez une personne qui n’entend rien à la danse. Que lui dire pour qu’elle comprenne votre spectacle ?

Tu vas voir un spectacle où tu es le bienvenu en tant que public, libre de regarder et de ressentir ce que tu veux. Tu ne dois pas avoir peur de ne pas comprendre, tu vas voir un spectacle où c’est le corps qui s’exprime sous toutes ses formes, avec de la danse, du mouvement, des émotions mélangées à tout cela. Tu vas peut-être reconnaître des choses de toi et de ta vie. Un monde à part, surréaliste et poétique.

 

Vous êtes maman depuis trois ans. Le monde de la maternité n’est-il pas aux antipodes de celui de la danse, avec des artistes concentrées sur leur carrière ?

Le monde du travail et la société suisse, au sens large, ont du mal à imaginer que cela soit compatible. L’espace donné à la parentalité n’est pas toujours réaliste. Alors que, en fait, c’est riche de pouvoir concilier les deux, même si c’est difficile. Depuis que je suis mère, mon travail a pris une autre dimension, d’un point de vue intime, physique, mais aussi logistique. Pour moi, ces trois dernières années ont été enrichissantes, même si plus fatigantes.

 

Votre spectacle tourne précisément autour de la famille.

Il porte sur des choses en lien avec la famille et qui me touchent. Je ne mets pas en scène ma propre famille, mais je traite des choses qui m’interrogent : à savoir qu’est-ce qui fait qu’on arrive à vivre ensemble, à partager son intimité? Qu’est-ce qui définit une famille ? Qu’a- t-on besoin pour former une famille ?

 

Le spectacle Nous trois répond-il à ces questions ?

Dans ce spectacle, je mets en valeur la trajectoire individuelle au sein d’un espace commun. Quand on parle de famille, en particulier, on imagine un groupe hermétique de personnes qui se ressemblent, liées par un héritage transmis de générations en générations, ce qui rassure, bien sûr. Alors que, si l’on pense à sa propre famille, chacun sait à quel point tout cela est très complexe, dès lors qu’il s’agit d’individus.

 

Vous aviez aussi en tête la famille vécue en tant qu’enfant ?

Elle est source d’inspirations multiples, oui. Et puis, il y a la famille des gens avec lesquels je travaille, tout ce que l’on observe. Je suis également nourrie par ceux qui m’entourent sur scène: Pascal Lopinat invente sa musique très différemment de ma façon d’inventer le spectacle. Il a un côté punk et bidouilleur-inventeur. Et Victor Poltier, tout jeune comédien de la Manufacture (NDLR, Haute Ecole des arts de la scène à Lausanne) démarre sa vie professionnelle du haut de son mètre nonante. Un comédien très virtuose. Dans le groupe que nous formons, les rôles ne sont pas définis. Je n’ai pas dit : « Toi, tu joues le papa ou la maman, l’enfant. »

 

Ces trois personnes n’évoluent pourtant pas dans le vide. S’apparentent-elles dans une famille recomposée ?

Je travaille à partir de situations qui ne nous définissent pas a priori et dans lesquelles nous avons dû nous débrouiller en improvisant musicalement ou par notre jeu. Avec le temps, on a pu cerner pour chacun de nous trois des personnages différents. Au fur et à mesure, on développe notre vocabulaire : musical pour Pascal, physique pour Victor, et lyrique en ce qui me concerne, notamment à travers le chant. Au final, on ne vit pas les choses au même rythme et de la même manière. La pièce n’est pas, pour autant, sans queue ni tête. On y retrouve des images familières, des souvenirs d’enfance, de déjà-vu. Cela ondule, non sans humour et gravité.

 

Oui, car la famille, c’est aussi le lieu de la tragédie.

Bien sûr ! Ce que je développe depuis une dizaine d’années, c’est d’être à l’écoute des gens et des corps des gens. Comment on exprime les choses avec les corps, avec ce mélange de légèreté et de profondeur. L’un ne va pas sans l’autre, et mon travail oscille entre ces deux extrêmes.

 

Dans ce trio que vous formez, y a-t-il place pour un quatrième membre ?

Ce qu’il y a d’intéressant avec le chiffre 3, c’est qu’il induit toujours un déséquilibre. Le 3 forme aussi un triangle, ce qui amène toujours une tension, favorable au spectacle. Après, effectivement, il n’y pas que nous. Il y a tout ce qu’on porte. Je me souviens de Lady Diana qui disait, après son divorce avec Charles, que sa relation était un peu « crowded », parce qu’il y avait cette troisième personne, la maîtresse de son mari. Je ne travaille pas sur la question des amants, mais j’aime cette façon de dire qu’on n’est jamais seulement deux dans une relation. De même, on n’est jamais trois dans une relation à trois. Il y a toujours d’autres éléments comme, par exemple, l’héritage que l’on porte, le désir de s’émanciper, la peur d’être abandonné.

 

Quelles sont vos sources d’inspirations culturelles, parce qu’il y a quand même du discours dans vos spectacles ?

Bon, déjà je n’envisage pas mon travail comme un discours. Certes, j’ai toujours le souci de la précision du propos et du partage avec le public, mais je choisis intentionnellement de créer des pièces qui sont des matières vivantes en évolution plutôt que des discours ficelés. Cela dit, pour ce spectacle, j’ai été inspirée par un film de Kore-eda, un cinéaste japonais qui travaille depuis des années sur la thématique de la famille. Pour ce projet, j’ai aussi beaucoup regardé les dessins de Marion Fayolle, une illustratrice française. Je suis sensible au côté surréaliste dans sa manière de raconter des histoires sans texte. Je pense aussi au livre Grandir de Sophie Fontannel, dans lequel elle évoque la fin de vie de sa mère en maison de retraite et comment les rôles ont changé. Cela pose la question centrale de la dépendance au sein de la famille.

 

 

 

D’un spectacle à l’autre, vous faites parler votre corps. Votre style s’est-il affirmé de la sorte durant vos études en Belgique et en Hollande.

Cela fait longtemps que j’ai fini mes études. J’ai eu mon bachelor à 21 ans. Non, c’est surtout les gens que j’ai rencontrés, par la suite, qui m’ont marquée à travers leur manière concrète d’envisager leur métier. Notamment David Zambrano, danseur, chorégraphe et très bon pédagogue vénézuélien qui vit en Europe depuis des années. Et puis, Martin Zimmerman, chorégraphe et metteur en scène zurichois, mon compagnon. Il m’a soutenue dès le début dans ma démarche très personnelle d’aller sur scène, en partant de moi-même et de mon corps. C’est aussi lui qui m’a ouvert les portes de l’humour.

 

Cette dimension burlesque est centrale dans votre métier.

J’ai beaucoup fait la clown, mais en coulisse. Au contact de Zambrano, merveilleux dans sa manière d’utiliser des choses de sa vie qu’il transforme avec son corps, j’ai compris que je pouvais extérioriser ça à travers la danse, le moyen d’expression avec lequel je suis le plus à l’aise. Martin Zimmerman a vraiment mis en lumière ce potentiel chez moi auquel je n’avais pas accès. Croyant qu’être danseuse c’était être tout sérieux. Il m’a dit que j’avais tout chez moi et que je n’avais qu’à aller le chercher. Cela m’a ouvert de nouvelles portes. J’avais envie de marier ces deux mondes. Avec le temps, j’arrive mieux à identifier les personnes avec lesquelles je sens que je peux partager un dialogue et envisager une collaboration. J’apprends à accepter davantage qui je suis. Je ne peux pas tout faire, mais ce que je fais, je peux le faire très bien.

 

Qu’est-ce qui vous rebute le plus dans le monde de la danse ?

Je suis effrayée par les effets de mode en général, quand, d’un seul coup, tous les travaux se focalisent sur les mêmes thématiques. Etre dans l’air du temps est quelque chose de très séduisant. Ce qui m’importe vraiment, c’est d’essayer d’être le plus honnête avec moi-même. En me demandant quelles sont mes limites. En tant qu’artiste, je peux seulement faire un travail qui me ressemble. C’est trop facile de correspondre à ce qu’il faudrait être à un moment donné. Parfois, les modes se transforment en conventions, et il faut pouvoir résister à cela. 

           Propos recueillis par Nicolas Verdan

 


À VOIR


©Victor Rebetez
Nous trois, une pièce sur la famille de Eugénie Rebetez avec Pascal Lopinat et Victor Poltier.

 

 

Nous trois

  • Lausanne, du 22 au 30 novembre 2019, La Grange de Dorigny — UNIL (Première)
  • Zurich, du 4 au 12 décembre 2019, Gessnerallee, Zurich
  • Salle St-Georges (EviDanse)Delémont, du 31 janvier au 2 février 2020,
  • Bâle, du 3 au 4 avril 2020, Kaserne Basel

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