Pêcheurs, à vos lignes !

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Enfin ! La pêche en rivière ouvre en ce début de mars pour le plus grand plaisir de milliers de pratiquants. Mais, au fait, qui sont ces accros du moulinet ?

La vie n’est pas un long fleuve tranquille pour les poissons vivant dans nos eaux. C’est que le Suisse aime taquiner le goujon. Ils sont en effet près de 150 000, principalement des hommes, à pratiquer la pêche de loisir. Un chiffre relativement stable, malgré la pression des vegans et autres défenseurs des animaux. Parmi les accros du moulinet, tous n’ont pas le permis, puisque cent mille « seulement » sont délivrés chaque année. Les autres pratiquent donc la pêche libre (sans permis), bénéficient de permis hôtes ou pêchent dans des eaux empoissonnées à des fins touristiques où il est possible de pêcher sans autorisation.
Reste que mars est un mois charnière, puisqu’il correspond officiellement à l’ouverture de la pêche en rivière. Pourquoi limiter, dans l’année, cette activité ? Principalement, pour protéger le poisson durant sa période de reproduction, y compris pour les animaux fréquentant nos lacs. Evidemment, les périodes de pêche dépendent aussi des espèces. Ainsi, si on taquine la truite depuis le début de l’année, il faudra attendre le mois
de juin pour la sandre et le brochet du lac de Gruyère.
Pas simple, la vie de pêcheur ! D’autant plus que les lacs attirent plus de passionnés que les cours d’eau. « Elle est plus pratiquée, en été, car plus accessible. Elle nécessite notamment moins de matériel », explique Cédric Barras, cogérant d’un magasin de pêche à Villars-sur-Glâne (FR).

 

Le sport d’abord

Si les pêcheurs sont aussi nombreux aujourd’hui qu’hier, leur motivation a, en revanche, changé et  s’est reportée sur le divertissement et le sport. « Beaucoup apprécient cette activité comme un moment de détente, au calme, sans stress, parfois sans leur téléphone », poursuit Cédric Barras. Un constat que partage Bernard Vauthier, auteur du livre 1000 ans de pêche en Suisse romande¹, paru en automne dernier, qui retrace l’histoire de la pêche pour chaque lac et rivière et chaque espèce animale ayant eu une importance halieutique. « Auparavant, les pêcheurs étaient plus intéressés à l’apport en nourriture que pouvait leur fournir leur pratique. »

Dans son magasin, Cédric Barras observe également que « les désirs des clients sont de plus en plus basés sur le respect du poisson et de son environnement ». Bien qu’interdit en Suisse, beaucoup de pêcheurs de loisir pratiquent le « no kill », qui consiste à relâcher la bête après l’avoir capturée. Certains hameçons sont, par exemple, plus adaptés pour éviter la mort du poisson pris puis relâché. Si nombre de pêcheurs y voient la possibilité de pérenniser leur activité en préservant les populations de poissons, d’autres y voient de la maltraitance, des blessures et du stress causés dans le but de se divertir et non de se nourrir. La législation suisse est une exception en la matière, le « no kill » étant autorisé dans la plupart des pays.

Habitats disparus

Il n’empêche. Protéger les poissons est une nécessité: un grand nombre d’espèces habitant dans les eaux suisses sont désormais menacées d’extinction. Depuis le milieu du XIXe siècle, les cours d’eau ont été endigués, corrigés, les marécages asséchés, les rives des lacs se sont banalisées, menant à la disparition des habitats. Les aménagements hydroélectriques ont grandement modifié les milieux aquatiques. De nombreux obstacles artificiels — plus de 100 000 — ponctuent les lits des cours d’eau et entravent la migration des poissons. Provoquée par l’agriculture, l’industrie ou les ménages, la pollution affecte la qualité des eaux et nuit à sa faune comme à sa flore. Sans oublier l’augmentation de la température des eaux liée aux changements climatiques, qui est un problème pour la santé de ces milieux.

Pour tenter de pallier ces importants déficits écologiques, différentes mesures sont mises en œuvre par la Confédération et les cantons. Les projets de renaturation ont, par exemple, pour but de rétablir les fonctions naturelles des milieux aquatiques. Des améliorations techniques au niveau des stations d’épuration permettent de réduire le rejet de micropolluants, et des programmes de surveillance tentent d’enrayer la progression des espèces exotiques envahissantes, autre fardeau porté par les eaux déjà fragilisées.

 

Un métier exigeant

A côté des amateurs, 262 personnes pratiquaient la pêche professionnelle en Suisse en 2017. Qui réalise les trois quarts des captures dans les lacs et les rivières suisses. Ces dernières décennies, les rendements tendent toutefois à diminuer. Ils atteignent aujourd’hui 1350 tonnes par an, contre 1600 en moyenne entre 2000 et 2010. Parallèlement, la consommation des produits de la pêche a fortement augmenté, passant de 7 à 9 kilos par personne et par an en trente ans, si bien que les poissons sauvages suisses ne couvrent maintenant que le 2 % de la demande. Pour les professionnels de la branche, il convient donc de se diversifier. Catherine Beausire a repris, il y a une vingtaine d’années, l’activité de son père, pêcheur professionnel sur le Léman. Elle travaille avec son compagnon. Ensemble, ils maîtrisent la totalité de la chaîne, de la pêche à
la vente, en passant par la préparation et la transformation. « C’est aujourd’hui nécessaire si l’on veut s’en sortir et vivre de ce métier », estime-t-elle. En plus de la préparation du poisson pour la vente directe, elle confectionne des produits maison, tels que de la mousse de féra fumé et de la terrine de brochet, qu’elle vend au marché à la ferme à Apples, chaque samedi. D’avril à septembre, le produit de
leur pêche est également servi dans leur restaurant situé à Tolochenaz.

« C’est un métier très physique et qui dépend directement du temps. Quand les températures sont négatives, les filets gèlent à mesure qu’on les relève. La glace rend le fond du bateau très glissant et il faut veiller à ne pas passer à l’eau. Lors de fortes rafales, le bateau ne peut pas sortir. Il faut savoir gérer son affaire sur le long terme, pour pouvoir compenser les mois à faible revenu. » A-t-elle observé une évolution de son métier ? « Oui, dans le mauvais sens. Il y a moins de féra. Mais la pêche est cyclique : une année, il y a beaucoup de perches, la suivante presque plus », explique
la professionnelle. Les poissons et les préparations de Catherine Beausire se vendent heureusement très bien : « De plus en plus de gens recherchent de la marchandise locale. » Elle confie ne presque pas en manger : « D’abord le client ! »    

 

TÉMOIGNAGES

 

« Nous avons des rivières magnifiques »

François Python 71 ans, retraité, Matran (FR)

« En soixante ans de pêche en rivière, j’ai observé d’incroyables évolutions et changements et, malheureusement, pas vers le mieux, confie François Python, pêcheur amateur. Le poisson a disparu à mesure que les rivières se sont transformées. » Il donne l’exemple de la Glâne qu’il connaît bien pour y avoir pêché depuis son enfance. « Lors de crues, la rivière mettait trois jours pour monter et redescendre. Aujourd’hui, les variations sont tellement rapides que les poissons n’ont plus le temps de réagir. » A l’occasion de fortes précipitations, l’eau ruisselle des toits et des surfaces bétonnées, coule des drains, directement dans la rivière. Les zones tampons, qui restituaient gentiment l’eau aux cours d’eau, n’existent plus.

François Python s’est beaucoup investi pour la communauté des pêcheurs, notamment la formation des jeunes et comme responsable des gardes auxiliaires bénévoles. Le retraité aime pêcher la sandre et la truite, dont il se délecte volontiers. Il apprécie, dans la pêche, la proximité avec la nature. « J’ai bossé durant quarante ans dans la banque. La pêche me permettait de me ressourcer en m’offrant un moment d’évasion. » A ce titre, il affectionne également les balades en montagne et la cueillette des champignons. Ouvrir les yeux, observer les oiseaux, prendre le temps de vivre et de regarder alentour. « Nous avons de la chance, car nous avons des rivières magnifiques ! »

 

« Je suis comme coupé du monde »

Nolan Bard 33 ans, mécanicien et patron d’un garage, Sorens (FR)

« Lorsque je pêche, je décompresse complètement et suis comme coupé du monde », raconte Nolan Bard. Le Fribourgeois connaît le lac de Gruyère comme sa poche. Il l’arpente sur son bateau à moteur électrique, le soir après le travail et le week-end. « Pour être performant, il faut y aller régulièrement », confie-t-il. Il pratique la pêche sportive. « Ceux qui m’accompagnent sont parfois surpris de découvrir une activité loin d’être passive ! » S’il préfère la saveur de la truite, le brochet a sa faveur, car il le trouve plus combattif. Pour les attirer, il utilise des leurres artificiels en plastique. Les anciens portent un regard parfois critique sur son style de pêche. Ils me disent : « Tu pêches au plastique ! », eux qui pêchent aux appâts naturels, avec des poissons plus petits qu’il faut attraper au préalable.
La matériel qu’il utilise coûte cher, mais il bénéficie d’un contrat de sponsoring avec un magasin en ligne. En échange, il poste des photos et des vidéos sur les réseaux sociaux pour faire de la publicité. Le trentenaire incarne un nouveau style de pêche, basé sur le défi et la performance, la recherche de la plus belle des prises. Sa plus grosse ? Un brochet de 121 centimètres pour une quinzaine de kilos. Que pense-t-il de l’avenir de sa passion ? « J’espère qu’il y aura toujours autant de poissons. Pour cela, il faudrait que le « no kill » soit autorisé.» 

 

Chloé Veuthey

 


 

¹1000 ans de pêche en Suisse romande, Editions Favre

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