Mon état d'esprit reste figé à 33 ans !

La combinaison spatiale que portera Raphaël Domjan lors de son vol dans la stratosphère est primordiale.
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Raphaël Domjan tentera de rallier la stratosphère à bord d’un avion solaire. Rencontre avec ce Neuchâtelois qui a la tête dans les étoiles, mais les pieds sur terre.

« Si vous pensez que l’aventure est dangereuse, essayez la routine, elle est mortelle. » Raphaël Domjan semble avoir fait sienne cette citation de l’écrivain Paulo Coelho. L’éco-aventurier neuchâtelois aligne en effet les défis avec la ferveur du passionné. Voyageur de toujours, baroudeur dans l’âme, il a été le premier à réaliser le tour du monde à l’énergie solaire à bord du bateau PlanetSolar. Cet homme de 46 ans aux allures de sportif, cheveux courts en bataille et yeux clairs, a aussi réalisé la première navigation polaire en kayak propulsé à l’énergie solaire. Aujourd’hui, ce touche-à-tout hyperactif — d’abord mécanicien motocycle, à quoi s’est ajoutée une double formation d’ingénieur et d’ambulancier — récidive et lorgne, cette fois-ci, au-delà du ciel, toujours guidé par l’énergie des rayons du soleil. SolarStratos s’est en effet donné pour mission d’atteindre en avion solaire les 25 kilomètres d’altitude, là où on découvre la courbure de la Terre et les étoiles en plein jour. Rencontre avec un humaniste très soucieux de l’environnement qui vit, à sa manière, le rêve d’Icare, tout en espérant, bien évidemment, ne pas connaître la même fin.

 

Vous voici embarqué dans une nouvelle aventure : SolarStratos. Est-ce le plus palpitant des projets dans lequel vous vous êtes lancé ?

Ils le sont tous. PlanetSolar a été ma première grande aventure, qui m’a permis de réaliser le premier tour du monde à l’énergie solaire. Là, avec SolarStratos, on est plus que jamais à la pointe de la complexité technologique, d’autant que ce challenge n’a jamais été tenté.

 

C’est, en revanche, votre défi le plus risqué …

Pas forcément. Se retrouver à bord de PlanetSolar dans le golfe d’Aden, au milieu de pirates armés de kalachnikovs, n’est pas non plus spécialement rassurant ! Avec SolarStratos, le risque est ailleurs … L’an prochain, je me retrouverai durant six à neuf heures dans la stratosphère, à 20 kilomètres au-dessus de la zone où il y a encore de l’oxygène. C’est une région où les phénomènes météorologiques sont encore mal connus. Il faudra donc que l’avion solaire et la combinaison soient assez performants et fiables une fois à la frontière de l’espace. Mais, s’il n’y avait pas un facteur risque, ce ne serait pas une aventure ! L’objectif est plutôt de le ramener à un niveau acceptable.

 

Etes-vous plutôt un casse-cou ou un doux rêveur ?

Je dirais un rêveur pragmatique.

 

Quelle est votre relation avec la mort ?

Nous savons tous que la vie est une aventure mortelle ! Cela dit, je fais tout pour retarder cette échéance inévitable, notamment en me préparant au mieux pour mes éco-aventures. Dans le cadre de SolarStratos, cela passe par de nombreuses heures de simulation et de gestion des procédures d’urgence. J’ai cependant déjà pris toutes mes dispositions à l’égard de mes proches comme de mes sponsors, au cas où il m’arriverait malheur.

 

Y a-t-il quelque chose après la mort ?

J’aime à le croire, car cela permet de mieux vivre.

 

Vous avez 46 ans. Quel rapport entretenez-vous avec le temps qui passe ?

J’ai la chance de ne pas vieillir, car mon état d’esprit est resté figé à 33 ans ! Cet âge représente pour moi un seuil. C’est là que j’ai pris conscience que j’étais fier de ce que j’étais devenu, puisque je suis toujours parvenu à rester fidèle à mes valeurs, à agir avec mon cœur. Si j’arrive à 60 ou 80 ans, j’espère encore avoir l’âme d’enfant qui m’anime actuellement. Je me rends toutefois bien compte qu’il faut l’entretenir au quotidien en essayant de vivre ses rêves et ses passions, sans pour autant se prendre au sérieux. Mais, globalement, je pense que le gamin que j’ai été aurait été content de ce que je suis devenu.

 

Quelle est l’influence de votre passé sur votre présent ?

J’ai des origines multiples, qui me conduisent aussi bien dans le canton de Neuchâtel, où je suis né et j’habite, à Lausanne, où je travaille, qu’en Hongrie, en Italie et en Allemagne, grâce à mes aïeuls. Mais ce que je suis devenu, je le dois avant tout à mes parents, qui m’ont inculqué que nous sommes des Homo sapiens aussi bien capables de détruire que de sauvegarder la planète sur laquelle nous vivons.

 

Ce sont eux qui vous ont transmis cette fibre aventureuse?

Je l’associe plutôt à un souvenir d’enfance. J’avais alors 3 ans et demi. Ma mère devait me conduire au chalet de mon grand-père, à Chaumont (NE), mais mon petit frère était malade, ce jour-là. Elle m’a donc amené au funiculaire, après quoi j’ai marché seul durant près de 2 kilomètres le long d’un petit chemin. La sensation de liberté que j’ai ressentie était incroyable. Aujourd’hui, je cherche peut-être à revivre cet instant magique, à l’abri du temps.   

Finalement, vous êtes plus écolo ou aventurier ?

Explorateur, avant tout. Je combine l’aspect égoïste de l’aventurier à une dimension plus collective, liée au combat en faveur de l’environnement et de la biodiversité. Les projets solaires et électriques, qui ouvrent d’ailleurs de nouvelles perspectives en matière d’exploration, permettent de donner du sens à mes défis.

 

PlanetSolar et SolarStratos se sont-ils donné les mêmes missions ?

Le bateau devait faire la démonstration d’une autre vision de l’écologie, plus libérale et utilitariste que philosophique, basée sur une vision optimiste. Le but a été atteint. Désormais, le monde a changé, grâce à ce projet et à tant d’autres. Nous sommes désormais face à une vraie dynamique de création de solutions électriques, que ce soit en matière de transports ou dans d’autres domaines. Le processus est lancé, et un projet comme SolarStratos est aujourd’hui destiné à promouvoir le rêve au-delà des énergies fossiles. C’est peut-être inutile, mais le superflu est ce qui nous différencie des autres espèces vivantes. Sans lui, la vie deviendrait triste, non ?

 

Selon vous, à quoi ressemblera la planète de demain ?

Elle continuera toujours à exister, mais, aujourd’hui, nous sommes devant un aiguillage: soit nous prenons la voie des énergies renouvelables, donc la route vers la durabilité, soit nous optons pour les énergies fossiles, ce qui conduira vraisemblablement l’homme à sa perte. Mais j’ai vraiment l’impression qu’il y a une prise de conscience à l’échelle mondiale.   

 

Vous avez été reçu dans de nombreux pays. Une petite anecdote ?

Sur les îles Tonga, nous avons été invités à manger par le premier ministre. C’était un buffet, mais cet homme politique a quand même été servi à table, contrairement à son épouse. Dans cette société où les femmes dominent, cela a provoqué une surprenante dispute au sein du couple, qui s’est propagée parmi les convives ! Cela dit, les femmes possèdent une autre conscience de la vie, de l’environnement. Elles sont rassurantes et souvent plus courageuses que les hommes dans leurs prises de décisions.

 

Jusqu’ici, quel a été le témoignage qui vous a le plus touché ?

C’était lors d’une escale aux Galápagos, durant notre tour du monde avec PlanetSolar. Je faisais alors visiter notre bateau aux habitants d’une petite île. Un vieil homme, la peau burinée par le temps comme par le soleil et les yeux fatigués, m’a dit que ce projet lui donnait confiance en l’humanité et dans le progrès.

 

Et quelle est la personne connue qui vous a le plus marqué ?

Albert Falco, en raison de son vécu et de sa sagesse. En plus, le fidèle second du commandant Cousteau a toujours été là pour m’épauler dans les moments difficiles. Il nous a malheureusement quittés peu avant la fin du tour du monde de PlanetSolar. J’ai aussi beaucoup d’affinités avec le prince Albert II de Monaco. C’est un gentleman, qui possède une véritable conscience environnementale, qu’il essaie de transmettre aux autres chefs d’Etat. En plus, il prend le temps de nous soutenir dans notre cause.

 

Vous semblez être voué à réussir tous les projets que vous entreprenez. Avez-vous tout de même un regret ?

Je préfère aller de l’avant plutôt que de ruminer le passé. Je dois toutefois avouer que je regrette de ne pas avoir fini ma formation de guide de montagne, car j’aurais pu mieux m’organiser pour mener cet apprentissage à son terme.

 

Au fait, un éco-aventurier, cela vit de quoi, de soleil et d’eau fraîche ?

Presque ! (Rires.) Des conférences que je donne, mais aussi des partenaires qui croient en la nécessité d’un changement et acceptent de sponsoriser mes projets. Parmi eux, il y a la Ville de Lausanne, qui est aussi mon employeur, puisque je m’occupe, à temps partiel, de la technologie pour son Service de protection et sauvetage.

 

Vous venez de présenter une exposition itinérante sur la conquête du solaire. De quoi s’agira-t-il ?

Avec mon amie, qui est historienne, nous avons décidé de faire des recherches sur ce domaine. De fil en aiguille, nous avons même pu obtenir d’un musée anglais en faillite le premier bateau solaire de l’histoire. Nous avons aussi contacté divers précurseurs. L’idée est de promouvoir la science et la Suisse via des objets et des témoignages uniques.    

 

Pourquoi la Suisse ?

Car on y trouve de nombreux pionniers. Nous avons vraisemblablement inventé les courses de voitures électriques solaires, nous détenons de nombreux records mondiaux, que ce soit en bateau ou en avion. D’après moi, cela s’explique, d’une part, par un accès facilité à la technologie, grâce aux recherches photovoltaïques menées dans les années 1990 et, d’autre part, par l’absence de mer, qui engendre un besoin de s’évader autrement.

Frédéric Rein


RAPHAËL DOMJAN, EN QUELQUES ÉCHÉANCES

Pour son projet SolarStratos, qui devrait lui permettre de rallier la stratosphè ( à 25 km d'altitude) à bord d'un avion solaire, l'éco-aventurier est entouré d'une vaste équipe de spécialistes.

 

Actuellement Une exposition itinérante en Suisse romande sur l’histoire des pionniers de la conquête solaire. Première escale au Marin Centre (NE), en ce début de novembre.
Eté 2019 Tentative afin de battre le record d’altitude en avion solaire ou électrique détenu par Bertrand Piccard.
Courant 2020-2021 Vol final de SolarStratos dans la stratosphère.
Fin 2019 Mission de plongée archéologique en Antarctique.

 

 

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