Avec Kerouac, les rêves d’après-guerre ont la vie dure

"Sur la route", de Jack Kerouac est l’un des romans américains les plus mythiques du XXe siècle. Il a ouvert la voie au road-movie et manifeste les valeurs caractérisant la Beat generation. © Alamy

L’auteur-culte du mythique "Sur la route" aurait eu 100 ans, cette année. Quelle est l'influence de Jack Kerouac sur les générations suivantes? Phénoménale comme le dit Jean-François Duval, fin connaisseur de l’écrivain qui nous dévoile également la muse de Kerouac, LuAnne Henderson, à laquelle notre confrère a consacré un si beau «roman vrai».

Cette année, l’écrivain et poète américain Jack Kerouac aurait eu 100 ans. Pour la plupart bien plus jeunes que lui, ses premiers admirateurs l’ont découvert à l’adolescence, à l’aube des sixties, à la faveur de la publication, en 1957, d’un ouvrage qui aura marqué son temps : "On the Road", le fameux "Sur la route". Ecrit d’un seul jet, en trois semaines (du 2 au 22 avril 1951), sur un rouleau de papier de 120 pieds (36,50 mètres) de long, ce livre a accompagné les rêves et la révolte des baby-boomers sur les deux rives de l’Atlantique. Ses sessions de prose fleuve et spontanée, aux accents enfiévrés traduisent les aspirations d’une jeunesse d’après-guerre éprise de liberté et d’horizons plus larges.

Parmi les plus fervents et fidèles admirateurs de Jack Kerouac, on trouve un certain Jean-François Duval, journaliste et écrivain, chroniqueur dans générations. « J’avais 16 ans quand j’ai ouvert "On the road" la première fois, confie notre confrère, né en 1947. Je venais de prendre des cours accéléré d’anglais après avoir abandonné le grec ancien. C’est le premier livre que j’ai déchiffré en anglais, j’en avais déniché une version de poche sur un tourniquet comme on en trouvait dans les gares. » 

Jean-François Duval possède toujours cet exemplaire de ce livre acheté à Londres. «Si mes souvenirs sont bons, c’est le magazine "Salut les copains" qui, en 1963, m’a conduit à Kerouac. Son nom a dû affleurer dans quelques lignes consacrées à la culture américaine.» 

Mais comment expliquer le formidable écho d’un tel livre qui n’a pas de réelle intrigue et dont la lecture est même assez exigeante? «Le succès de "Sur la route" coïncide avec l’émergence de la jeunesse du baby-boom, née à la fin de la guerre ou juste après, rappelle Jean-François Duval. "Sur la route" a commencé par être refusé par des éditeurs qui ne voyaient pas à quel point ce texte, réellement littéraire, exprimait tous les désirs et les aspirations d’une époque et l’esprit du temps.» 


© Wikipedia

Et de citer l’émergence du rock et d’une pop culture, marquée notamment par l’ébranlement des barrières raciales, le début d’émancipation féminine, y compris sur le plan sexuel. Avec des films emblématiques, chefs-d’œuvre ou série B, le cinéma n’est pas en reste dans cette contre-culture venue de New York et de San Francisco, contre-point à l’existentialisme cultivé à Saint-Germain des Prés: "L’équipée sauvage", "La fureur de vivre", "Graine de violence" donnent à voir une jeunesse en quête de nouveaux repères. 

C’est dans ce contexte que naît un mouvement d’abord limité à des cercles «underground» de poètes et étudiants new- yorkais: la Beat Generation. D'un mouvement littéraire et culturel qui regroupe durant les années 1950-1960 des écrivains comme Allen Ginsberg, Jack Kerouac, William Burroughs et maints autres, la Beat Generation verra sa sphère d’influence s’élargir et rassembler une mouvance anti-conformiste qui remet en question le mode de vie de la société consumériste et capitaliste. Après, les beatniks puis les hippies, viendront, dans la foulée, tous les mouvements de contestation.

Parole à la fille de l’équipée

Presque soixante ans plus tard, l’enthousiasme de Jean-François Duval pour Kerouac n’a pas faibli. Depuis 1976, il n’a eu de cesse de sillonner les Etats-Unis sur les traces de la Beat Generation, à laquelle il a consacré plusieurs livres. En 1997, il se rend à San Francisco. A l’aéroport, une femme l’attend au volant d’une Chevy rouge: LuAnne Henderson qui n’est autre que la «Marylou» de "Sur la route", l’un des plus attachants personnages du livre culte de Kerouac. De cette rencontre, Jean-François Duval a fait un livre formidable et émouvant: "Luanne sur la route, avec Neal Cassady et Jack Kerouac", rapidement accepté par Antoine Gallimard.

Ode à l’éternelle jeunesse, ce roman, inspiré par la vivacité, la spontanéité et la fraîcheur de LuAnne, donne la parole à celle qui avait dix-sept ans quand elle prend la route. Mariée deux ans plus tôt à Neal Cassady, futur héros de "Sur la route" sous le nom de Dean Moriarty, elle sera l’éphémère amante de Kerouac. Même le très gay Allen Ginsberg se risquera à la demander en mariage. 

Quand Jean-François Duval la rencontre, LuAnne Henderson ignore tout de la marchandisation de Kerouac (on utilise sa photo pour la pub des pantalons Gap, Johnny Depp achète son manteau aux enchères…), de l’irrésistible ascension de la galaxie beat, des rééditions, des traductions en langues les plus diverses, du destin du manuscrit de "On the Road" sur papier télétype vendu pour plus de 2 millions de dollars chez Christie’s, ni des photos d’elle-même, LuAnne, parues dans des ouvrages consacrés à Jack Kerouac. 

Sous la plume de notre confrère, la voix de LuAnne Henderson est enfin audible: «J’ai été aussi sensible à son écoute qu’à celle d’une fée Morgane. Au point que l’un des buts essentiels de ce texte a été de la faire littéralement entendre et de rendre ainsi justice à l’esprit de jeunesse, à la fraîcheur et à la vivacité de cette beat woman.» 

En témoigne certaines lettres reçues par Jean-François Duval depuis la sortie de son livre, LuAnne/Marylou parle aux jeunes femmes d’aujourd’hui qui peuvent se reconnaître en elle: «Elle est pour moi l’équivalent féminin d’un Huckleberry Finn ou d’un Tom Sawyer. Son espièglerie, sa fraîcheur, sa spontanéité en font une incarnation de l’esprit de jeunesse et lui confèrent un côté intemporel» 

>> A lire: "LuAnne sur la route, avec Neal Cassady et Jack Kerouac", Jean-François Duval, Gallimard.

Nicolas Verdan

Les Beatniks, nos grands frères et sœurs 

Chacune des photos suivantes raconte une part de l’histoire de la Beat Generation. Jean-François Duval en a rédigé les légendes.

LuAnne

LuAnne-generation-Kerouac

Jack Kerouac l’appelle «Marylou » dès la première page de Sur la route. De son vrai nom LuAnne Henderson, elle devient à 15 ans l’épouse de Neal Cassady, héros de ce livre culte sous le nom de Dean Moriarty. Elle est sans doute la première ado à se lancer sur les routes du monde, comme le feront des milliers d’autres teenagers dans les années suivantes. Elle est l’incarnation féminine de l’esprit de découverte et d’aventure, de la jeunesse telle qu’elle s’invente à partir des années 1950. © Anne-Marie Santos

LuAnne Henderson en pin up

Sur cette photo, Neal Cassady lui fait prendre la pose d’une « pin up », s’amusant à tourner en ridicule tous les clichés féminins de l’Amérique des années 50. Très vivante, spontanée, fraîche, LuAnne était tout le contraire des starlettes se conformant aux représentations futiles et conventionnelles de l’époque. © Carolyn Cassady

Jack Kerouac, pipe au bec

Il est la figure centrale de la Beat Generation, celui par qui tout arrive. En 1957, la publication de son Sur la route ouvre quantité de pistes nouvelles. Dans un style d’un tempo très neuf, son livre magnifie et célèbre la vie quand on apprend à l’explorer dans toutes ses dimensions. Il dit les nouveaux horizons, les rencontres, l’amitié, l’ébranlement des barrières raciales, sociales… la beauté des choses quand elles font en permanence l’objet d’une quête spirituelle. Kerouac et son œuvre joueront ainsi un rôle déterminant dans tous les mouvements sociaux-culturels qui vont suivre : libération des mœurs, contestation, émancipation féminine, découverte de l’Orient et de ses philosophies, éclosion d’une sensibilité écologique… © Prismatic Pictures / Bridgeman Images

Neal et Jack côte à côte

Liés pour la vi : Jack Kerouac (à dr.) et son ami Neal Cassady (à g.), le héros de son livre sous le pseudonyme de Dean Moriarty. Pourquoi un héros, Cassady ? Parce que débarqué du Colorado comme une tornade avec sa jeune épouse LuAnne, il réveille et « fertilise » par son énergie de dingue toute une jeunesse new-yorkaise en quête d’absolu et de liberté retrouvée. Il symbolise l’homme tel qu’il pourrait être, capable d’atteindre le Graal, de vivre sa vérité propre, avec une authenticité à faire pâlir Jean-Paul Sartre et les existentialistes français. L’ambition : ressusciter notre désir de vivre, « changer le monde », comme le voudront, dans la foulée, les Beatles, attentifs à enchâsser le mot « beat » dans leur nom. © Allen Ginsberg Estate

Allen Ginsberg avec Bob Dylan

Le poète Allen Ginsberg (à côté de Bob Dylan) est celui qui, dès le début des années 1960, transmet le flambeau. Il galvanise et propage l’esprit des Beats dans toute la jeunesse du baby boom. Son ami, le jeune Bob Dylan, prend le relais, passe le témoin pour que « les temps changent ». La descendance directe des Beats, ce sont ainsi les Beatles, les Clash, Kurt Cobain, Patti Smith. Ginsberg sera de tous les mouvements de contestation au fil des années 60. Au cinéma : Coppola, Wim Wenders, Gus van Sant, Denis Hopper, Peter Coyote, Milos Forman, Matt Damon, Johnny Depp, Di Caprio… Et dans la vie, vous et moi dans nos aspirations à vivre vraiment. © Courtesy Elsa Dorfman

Neal Cassady au volant

Pour cet espèce de messie des Beats qu’est Neal Cassady, notre vie à chacun doit être explorée dans toutes ses virtualités. Nos routes ne sont pas faites que de goudron, nids de poules et cahots, elles sont aussi spirituelles ! Au fil de notre existence, il nous appartient de les ouvrir. Que l’Esprit nous accompagne sur tous les chemins! © Allen Ginsberg Estate

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