AMOUR : Travailler en couple, une aventure parfois risquée

© Alain Germond

Trois couples racontent comment ils sont parvenus à concilier amour et travail au quotidien. Une belle aventure, faite de défis qu’ils ont su relever.

Tout partager autour de valeurs communes, vivre ensemble du matin au soir 365 jours par an, c’est peut-être le rêve des jeunes amoureux. Dans la réalité, réussir une telle expérience sur la durée n’est pas donné à tous les couples. Cela nécessite un savant équilibre entre partage et respect de l’individualité de chacun.
Certains métiers s’y prêtent mieux que d’autres, comme le souligne Sacha Roulin, Dr en psychologie et thérapeute de couple : « Dans les métiers de la terre, comme l’agriculture, les activités pratiquées à l’extérieur permettent à chacun de garder son autonomie, sans subir en permanence le regard de l’autre, posé sur soi. Ce n’est pas le cas dans un milieu fermé comme un restaurant, où la proximité est constante, avec des tensions qui peuvent survenir au moment du coup de feu. »
Les difficultés évoquées lors de consultations tournent souvent autour de cette problématique. L’un des conjoints peut se sentir étouffé par l’omniprésence ou la volonté de contrôle de l’autre. « Chacun de nous, explique Sacha Roulin, a plusieurs facettes, une part de mystère qu’il peut être agréable de garder pour soi. Désir et mystère vont de pair. Si ma femme travaille dans un endroit que je ne connais pas, je peux essayer de l’imaginer à son travail, mais une part d’elle reste pour moi mystérieuse. Elle me manque et je me réjouis de la retrouver le soir. » Alors que, quand on est toujours ensemble, la routine menace de s’installer insidieusement.
« Un autre risque, poursuit Sacha Roulin, c’est que l’entreprise absorbe toute l’énergie du couple et qu’elle devienne le seul sujet de conversation, qu’elle prenne même parfois le pas sur le rôle éducatif des parents, surtout quand la pression financière de l’entreprise se fait sentir. »

 

Travailler ensemble et se retrouver ensuite à la maison : un bonheur qui demande aussi des concessions

 

 

Témoignages

 

La passion de la vigne

Comment Denis, le Vaudois, et Anne-Catherine, la Bernoise, se sont-ils retrouvés vignerons à Sierre, en Valais ? Histoire d’un amour de jeunesse et d’un parcours atypique.
« Plus attiré par la terre que par les études, raconte Denis, j’ai fait un CFC d’agriculteur. J’ai rencontré Anne-Catherine lors d’un stage d’apprenti chez des paysans. J’avais 18 ans, elle en avait 16. » La jeune femme devient infirmière, tandis que Denis achève sa formation à l’Ecole de viticulture de Changins. « Quand Denis a envisagé de s’installer à Sierre comme vigneron, je l’ai suivi en me disant que, si je n’aimais pas la vigne, je pourrais toujours travailler comme infirmière. Finalement, je me suis passionnée, moi aussi, pour le travail de la vigne. J’ai participé à toutes les activités au côté de Denis, y compris la taille qui est traditionnellement l’apanage des hommes. » Enfant, Denis passait les vacances de Pâques au château de Pradegg. Construit au début du XXe siècle par son arrière-grand-père, Jean-Jacques Mercier, il comportait une vigne : celle que le couple cultive aujourd’hui. « Dès le départ, nous avons choisi de privilégier la qualité plutôt que la quantité, dans le plus grand respect de la nature. La fumure se fait au compost, une flore spontanée pousse entre les ceps, et les insecticides sont bannis depuis trente ans. »

 

Anne-Catherine et Denis, une histoire d'amour avant tout. Et une passion commune, la vigne.

 

Relève assurée
Au fil des ans, la cave s’est agrandie et les vins de caractère ont acquis leurs lettres de noblesse. Depuis l’arrivée des enfants, lui s’occupe de la partie technique avec l’aide de deux employés, elle est responsable du commerce et de l’accueil des clients. Anne-Catherine remarque : « Les décisions, nous les avons toujours prises ensemble. Denis est aussi un bon père, très présent. Sans cela, je ne crois pas que j’aurais eu quatre enfants ! » « Je suis très reconnaissant envers ma femme qui m’a fait confiance dès le départ, déclare Denis. Son travail est essentiel, car je ne suis pas vraiment à l’aise pour ce qui est de la vente et des contacts avec la clientèle. » La relève est assurée. La fille aînée du couple, Madeleine, est œnologue et travaille dans l’exploitation familiale.

www.mercier-vins.ch

 

Les mains dans la terre

Dans leur atelier d’Areuse (NE), Suzy et Jens Balkert exposent des céramiques contrastées. Elle crée des poteries arrondies et soyeuses, lui des sculptures massives, à l’aspect brut.
« Nous ne faisons pas les mêmes pièces, mais nous travaillons ensemble, explique Jens. On s’entraide, on partage nos idées, on se critique mutuellement. Nous avons toujours beaucoup discuté. » L’atelier du couple est au cœur d’une vie à deux consacrée à la beauté de la terre sous toutes ses formes. Tous les deux ont à leur actif de nombreuses expositions personnelles ou collectives. En voyage, Suzy et Jens se servent de cartes géologiques pour localiser les argiles qui les intéressent et collecter des échantillons, par exemple sur des falaises en France. « Nous avons la chance d’avoir une activité qui nous lie, remarque Suzy. Nous ne sommes pas obligés de faire des sudokus pour passer le temps ! »
Les deux se sont rencontrés, il y a 35 ans. Enseignante à temps partiel, Suzy a également travaillé pendant vingt ans avec son mari pour créer de la poterie utilitaire : assiettes, bols, plats. Jusqu’au jour où ils ont pris un virage purement artistique. « Il y a quinze ans, raconte Jens, une bourse m’a permis de perfectionner ma formation de céramiste à Paris. J’en suis revenu avec une vision claire des pièces que je voulais créer. » Au même moment, Suzy prenait une retraite anticipée : « Et, moi, j’étais fascinée depuis toujours par les céramiques en terre sigillée*. Epaulée par Jens pour les cuissons, il m’a fallu deux ou trois ans pour maîtriser cette technique. »  

 

Suzy et Jens ont construit leur couple autour de la céramique. " Nous avons la chance d'avoir une activité qui nous lie", explique cette ancienne enseignante.

 

Journées en solitaire
Il arrive au couple de passer des journées séparément. « C’est important, dit-elle, de pouvoir aussi se ressourcer chacun de son côté. » Dernier événement en date : Suzy Balkert a été invitée en Chine par l’Académie d’art de Hangzhou pour animer un workshop de trois semaines. Belle reconnaissance de la part d’un pays qui pratique la céramique sous toutes ses formes depuis plus de 5000 ans, mais pas — ou pas encore — celle de la terre sigillée.

 

*Il s’agit d’une céramique vernie avec une argile liquide faite de très fines particules, lissée à la main avant cuisson.

 

Une vie consacrée au cheval

Lise et Jean-François Johner ont dirigé, pendant 29 ans, le manège du Chalet-à-Gobet, au-dessus de Lausanne. Ils sont en train de remettre l’exploitation à leurs deux fils.
Quand ils se rencontrent dans le milieu hippique, tous les deux font de la compétition : dressage et saut d’obstacles pour elle, saut d’obstacles et courses de trot pour lui. Leur vie de couple débute dans une écurie à Rennaz. Puis, l’occasion qui tombe du ciel, ils sont sollicités par le Club équestre de Lausanne pour reprendre en mains le manège du Chalet-à-Gobet, alors en difficulté.
« Il m’a fallu dix minutes pour décider de relever le défi, explique Jean-François. Nous sommes arrivés ici sans le moindre recul, sans avoir de budget, et nous nous sommes lancés au pif, avec notre volonté et notre instinct. Le partage des tâches s’est fait naturellement. Je me suis occupé des chevaux et des écuries, tandis que Lise prenait la direction du bureau, tout en donnant des leçons d’équitation. » « Moi j’ai suivi, raconte Lise. C’est lui qui tient la barque. C’est sûr, je ne me serais pas lancée seule dans une telle aventure. A l’époque, avec deux enfants en bas âge, nous avons eu la chance d’être aidés par nos parents. » Le manège tourne sans répit. C’est le soir et le week-end, quand la plupart des gens se reposent, que les clients affluent et que le couple est en plein boom.

 

Lise et François ont donné leur vie à leur manège. Aujourd'hui, ils s'apprêtent à le transmettre aux enfants.

 

Pas besoin de vacances

Des difficultés ? Le franc-parler de Jean-François lui a valu quelques anicroches avec des clients. « Il n’est pas très diplomate », remarque Lise, tandis que lui souligne le côté conciliant de sa femme. Ont-ils toujours été d’accord ? « Il m’est arrivé de devoir mettre le holà pour des raisons financières », explique Lise. Il faut dire que gérer une telle entreprise — une centaine de chevaux et une quinzaine d’employés — n’est pas une mince affaire. « J’ai une petite maison sur une île en Bretagne, poursuit-elle. J’y vais de temps en temps. Cela me permet d’avoir une bulle, de décompresser, de me ressourcer. » Jean-François n’y va jamais : « Mon hobby est ma profession, je n’ai pas besoin de vacances. Je suis au boulot, et c’est ce que j’aime ! »Photos : Yves Leresche

www.manege-chalet-a-gobet.ch

 

 

Marlyse Tschui

 

Photos :   © Alain Germond, Sendrik Nemeth,Yves Leresche

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