S'écrire pour garder le fil de la mémoire

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Avec « Lettres de soie », un Festival de la correspondance qui s’apprête à décliner sa deuxième édition à Mase, en Valais, la journaliste Manuella Maury jette des ponts entre les générations et nous redonne l’envie d’écrire.

Un amour immodéré des mots, une imagination débordante et une conviction de fer. Il n’en fallait pas moins pour monter un rendez-vous littéraire auquel personne, ou presque, ne croyait. Un Festival de la correspondance à l’heure des réseaux sociaux ? ! Franc-tireuse, Manuella Maury, de la RTS, a osé. Et, si c’est Mase l’écrin et l’âme de ce festival, ce n’est pas un hasard. C’est dans ce village valaisan perché dans le val d’Hérens que la journaliste de Passe-moi les jumelles a vécu toute son enfance. Une communauté entière de 222 âmes, donc, pour accueillir durant trois jours les festivaliers. Ils étaient 2500 à avoir répondu à l’appel, l’an dernier.

 

Le moteur du projet

Reste que le véritable moteur de ce festival est ailleurs : « J’ai échangé avec mon père une correspondance régulière depuis 2005 et jusqu’à son décès, en août 2016. » Neuf ans durant lesquels père et fille ont pu se dire des choses qu’ils avaient toujours tues : « Il avait besoin de raconter son enfance. Je sentais, chez lui, la volonté de raconter une époque. Mon père a eu ses premières chaussures à 15 ans, il a vécu l’électrification de la vallée, l’arrivée des premières voitures jusqu’à celle d’internet. Et les courriels qu’il recevait, il les imprimait et les classait comme des courriers papier. »

 

 

« Lettres de soie »

Cette relation épistolaire, qui a fait l’objet d’un ouvrage publié en 2007* et qui s’est poursuivie jusqu’au décès de son père, lui a donné l’envie de mettre en lumière ce que la correspondance peut offrir : « J’ai voulu inciter à faire raconter à nos parents — s’il leur reste la mémoire, le temps, l’envie — leur enfance, ce qui les a construits, ce qui les a blessés … » Ce n’est pas un hasard non plus si le festival porte le même nom que le titre de ce livre dans lequel père et fille se racontent, dans une confrontation des générations et des visions du monde. C’est cette même idée qui est proposée à Céline Zufferey et à Michel Bühler (lire encadré) ou avec la boîte aux lettres aux générations futures. Campée au milieu du village de Mase, elle permet aux festivaliers de s’adresser aux générations à venir.

 

Un festival vintage ?

Mais tout de même … un festival de la correspondance, ça sonne un peu vintage, non ? « Mais on n’a jamais autant écrit qu’aujourd’hui ! » rétorque tout feu tout flamme la belle Valaisanne. Pas faux, même si les écrits d’aujourd’hui sont plus éphémères. « On invite les familles et les enfants à laisser les tablettes dans la voiture, à prendre le temps d’écrire, à retrouver cette lenteur et cet espace propres à l’écriture manuscrite. L’an dernier, 900 courriers sont partis de Mase ! »

 

Ecrire à la main

L’écriture manuscrite est-elle particulière ? « Elle touche une zone différente dans le cerveau et nous restitue à nous-mêmes. J’invite chacun à tenter l’expérience. » Elle-même est d’ailleurs en train de la vivre pour le spectacle qu’elle prépare avec le comédien et chanteur Thierry Romanens, sur la base de leurs échanges épistolaires. « C’est vrai, j’ai souffert, car l’écriture manuscrite recèle une fragilité de qui on est vraiment. Mais j’ai constaté que ce geste ne demande pas plus d’efforts, finalement, que de mettre des baskets et d’aller courir en forêt ! »

 

Rilke et Kahlo

On pourra donc se balader casques sur les oreilles dans les ruelles de Mase, en écoutant la correspondance imaginaire entre Frida Kahlo, la grande artiste peintre mexicaine, et Rainer Maria Rilke. Le poète autrichien sera à l’honneur, puisque la Bibliothèque nationale va traduire l’intégralité de la correspondance bilingue français-allemand qu’il a entretenue avec son amie et confidente Nanny Wunderly-Volkart. Les dessinateurs de Vigousse, le journal satirique romand, seront aussi de la partie. « Et Plonk et Replonk seront les invités de l’édition 2019 », annonce-t-elle.

 

Concours 

On y découvrira aussi les lauréats de deux concours. Lettre à un vieux con, qui invite les jeunes à écrire à celui ou à celle qu’il ou elle sera à 50 ans. Et Chère Mobilière, qui propose d’imaginer un scénario où l’assureur devra rembourser nos peines de cœur … ou notre souplesse perdue ! De quoi faire rivaliser humour et poésie.

 

Carole Pirker

 


Lettres de soie, du 12 au 14 octobre 2018, à Mase, www.lettresdesoie.com
Lettres de soie, de Benoît et Manuella Maury, Editions Infolio, 2007

 

Un dialogue entre les générations

Echanger une correspondance avec un inconnu avant de le rencontrer sur place et face au public, c’est le défi que Manuella Maury a lancé à Céline Zufferey. La jeune auteure valaisanne de 26 ans a accepté de faire connaissance, par lettres interposées, du chanteur et romancier Michel Bühler, qui vient de publier Retour à Cormont, son dernier livre. Elle ne connaissait pas sa musique. Lui ignorait tout de Sauver les meubles, son premier roman publié l’an dernier. « C’est un dialogue intéressant entre les générations, car on n’a pas le même nombre d’heures de vol », plaisante le chanteur et poète de 73 ans, approché chez lui à Sainte-Croix, le village du Nord vaudois où il vit quand il n’est pas à Paris. « Dans notre dernier échange, je lui ai demandé s’il fallait intervenir dans le monde en tant qu’auteur. Elle m’a répondu qu’elle ne s’était pas posé la question. Mais elle s’est rendu compte que son roman avait changé le regard des gens, vu la réaction de ses lecteurs. » « Il est très sympa, ouvert et accessible », glisse la Valaisanne installée à Lyon. Si 47 ans les séparent, ils partagent la même envie : dresser le portrait du monde d’aujourd’hui. Le public pourra découvrir sur place leur échange épistolaire, avant de les rencontrer.

C.P.

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