Mimi Cracra c'est moi !

 A 78 ans, Agnès Rosenthiel déborde d'énergie et d'idées. La preuve, elle travaille actuellement sur trois albums en même temps
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Quarante ans après sa première publication, Les filles, album féministe pour les enfants, reparaît. L’occasion de rencontrer son auteure, Agnès Rosenstiehl, devenue, depuis, la créatrice de la célèbre Mimi Cracra. 

Agnès Rosenstiehl, l’espièglerie, elle aime ça ! « Bravo, vous êtes arrivée », lance-t-elle dans l’interphone, sous-entendant qu’elle connaît la raison du retard : sa maison tapie derrière un haut mur et protégée des bruits de la rue par un jardin extraordinaire en plein Paris ne se laisse pas facilement débusquer. « Je sais, cet endroit est incroyable. J’y suis née : cette maison a été celle de mes grands-parents avant d’être celle de mes parents, puis de devenir la mienne. »
Tout en discutant, la maîtresse des lieux s’affaire à préparer un café. « Vous avez envie de le boire dans la pièce du bas, face au jardin ou dans mon atelier qui est à l’étage ? » En montant dans l’antre privée d’Agnès Rosenstiehl, une immense pièce qui lui sert à la fois de chambre à coucher et d’espace de travail, on longe des murs portant les traces des générations précédentes : les peintures, les sculptures et les céramiques de ses grands-parents et de sa mère, tous artistes. Et on dépasse, dans l’escalier, une petite estrade vouée aux livres et à la lecture. « Des livres, il y en a partout dans cette maison. Je suis addict à la lecture : je lis tout ce qui me tombe sous la main depuis mon plus jeune âge. Mes amis ont longtemps été des personnages de romans. » Difficile de trouver de la place pour poser deux tasses sur le bureau d’Agnès Rosenstiehl, tant il est accaparé par les planches de dessins. « Je déborde d’idées : en ce moment, je travaille sur trois albums en même temps, dont l’un sur la déconsommation. » La fougue qui s’échappe de ses yeux aigue-marine et traverse la frange de cheveux blancs prouve qu’elle dit vrai.

 

« J’ai longtemps regretté d’être une fille »

« Quand j’étais petite, il y avait une ferme au bout de la rue. » Agnès Rosenstiehl, 78 ans, aime à rappeler qu’elle vient d’une époque où on allait chercher le lait avec un bidon (même à Paris !), où l’école n’était pas mixte et où un petit pourcentage seulement d’enfants d’une même classe d’âge était admis à se présenter au certificat d’études (diplôme qui validait les connaissances de base acquises durant l’école primaire). « J’ai fait partie des petites chanceuses. » Pour autant, Agnès n’a pas suivi le cursus qu’elle aurait voulu. Elle rêvait de devenir architecte, comme son papa. Mais ce dernier a décrété que ce n’était pas un métier de fille. Alors, Agnès a étudié la musique sans savoir vers quel travail, cela l’amènerait. « Bien qu’artistes, mes parents m’ont élevée comme on élevait les filles à l’époque : dans la peur de tout et, bien sûr devenue adolescente, la peur que je rencontre des garçons et qu’ils me mettent enceinte. En voyant la liberté dont jouissait mes deux frères plus jeunes que moi (ils ont passé leur permis de conduire avant moi, ils pouvaient sortir le samedi soir), j’ai souvent regretté d’être une fille. »

Alors, à 20 ans, pour échapper à la surveillance familiale, Agnès se marie. « Oui, le mariage a été ma porte de sortie de l’enfermement dans lequel je me sentais. Ce n’est pas glorieux, mais j’étais bien trop timorée pour imaginer me débrouiller toute seule ! » C’est le dessin qui lui rapporte son premier chèque. « Je dessinais depuis toujours, d’une manière un peu compulsive. On avait un enfant et besoin d’argent. Alors, je suis allée présenter mes planches au journal Pomme d’Api : non seulement on me les a achetées tout de suite, mais on m’a demandé si je n’en referais pas d’autres. J’ai été prise dans un engrenage sympathique. » Depuis, et malgré l’arrivée de trois autres enfants, un remariage à 30 ans avec un autre homme, Agnès Rosenstiehl n’a plus jamais lâché ses crayons. En 1968, elle publie ses trois premiers albums, Les filles, De la coiffure et La naissance. Ils viennent d’être republiés aux Editions La ville brûle, car l’éditrice voulait les faire lire à ses enfants et qu’ils étaient devenus introuvables. Il faut dire que Agnès Rosenstiehl y évoque les relations garçons-filles, la sexualité et le genre féminin, avec une liberté jamais égalée depuis.

 

Les filles saignent tous les mois et n’ont pas peur du sang !

Dans Les filles, son héroïne est fière de dévoiler à son petit camarade comment elle est faite et ses ambitions de vie. Elle lui explique même que, contrairement aux garçons qui doivent se battre pour saigner, les filles saignent naturellement en ayant leurs règles. « J’ai été marquée par cette phrase de ma mère qui, m’entendant lui annoncer que je saignais pour la première fois, s’est exclamée : « Ah ! ça t’arrive. » C’est tout ce qu’elle m’a dit. J’ai dû aller chercher les explications, toute seule. Pas étonnant que ma grand-mère se soit réfugiée sur l’armoire, la nuit de ses noces, en voyant son mari s’approcher d’elle d’une drôle de manière. On nous élevait dans l’ignorance de notre corps et de notre sexualité. » Si Agnès Rosenstiehl considère que les femmes sont la plus grande force de production de par le monde, en produisant avec leur corps le bien absolu, la vie humaine, elle revendique le fait que les filles puissent tout faire. Y compris des saletés ou des bêtises comme Mimi Cracra, le personnage qu’elle a inventé.

Pour ceux qui n’auraient pas eu d’enfants lecteurs des aventures de Mimi Cracra (elles ont été publiées à partir de 1975 dans le journal Pomme d’Api, puis au Seuil et chez Casterman), ni spectateurs des dessins animés diffusés à la télévision à partir de la fin des années 1980), il faut préciser que Mimi Cracra tient plus de la Sophie de la Comtesse de Ségur que de Martine ou de Caroline, autres héroïnes d’albums pour enfants. Elle est turbulente et inventive, n’hésitant pas à mettre les mains dans la boue, quand c’est nécessaire. Débordant d’imagination, elle transforme les objets: avec un carton, elle se construit une voiture pour partir sur les routes du monde ; avec de la terre, elle crée du mortier et fabrique un immeuble à fourmis; avec la douchette de la salle de bain, elle téléphone à tous ses amis ... « Mimi Cracra, c’est moi », reconnaît en rigolant la rebelle Agnès. Plusieurs générations de filles, qui se sont identifiées à la hardie Mimi Cracra et qui refusent d’être limitées du fait de leur genre, disent pareil aujourd’hui. Agnès Rosenstiehl peut être fière !

 

           Véronique Châtel

 

• Les filles / De la coiffure / La naissance, Editions La ville brûle

• Les aventures de Mimi Cracra, Seuil Jeunesse et Casterman

 

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