Boîtes à Livres: l’échange gratuit de bouquins, ça cartonne ! 

Les boîtes à livres en libre échange se multiplient dans les villes et les villages. Ce concept qui met la lecture à la portée de toutes et de tous, et gratuitement, séduit un public qui recherche autant la découverte, la surprise que la bonne occasion.

Le Grand Meaulnes de Alain Fournier dans le Livre de Poche, un manuel pour apprendre à jouer aux échecs, un tout récent polar à succès, vite lu bien lu, une réédition d’un roman de Carson McCullers chez Penguin Books, comme neuf. Non, ces ouvrages n’ont pas été dénichés en librairie, mais dans l’une ou l’autre des nombreuses boîtes à livres qui fleurissent depuis une petite dizaine d’années, en Suisse romande. Personne ne les a comptées, mais bientôt plus un seul quartier de ville ou d’agglomération sans son rayonnage de bouquins en libre accès. 

Tel que décliné par la commune de Bourg-en-Lavaux, le concept est simple :

« Je dépose un livre…Vous avez lu un roman, documentaire, BD, livre d’images. Vous l’avez aimé, il est en bon état. Déposez-le dans la boîte. Je prends un livre…Servez-vous, c’est gratuit ! Ce livre vous attend. »

 

Bricolées, en bois ou en métal, cubiques ou avec toit pointu, plus ou moins design, investissant d’anciennes caissettes à journaux, les plus imposantes de ces « boîtes » déploient carrément leurs rayonnages en lieu et place des cabines téléphoniques désaffectées. Comme celle du quartier de Beauregard, en ville de Fribourg. Ce matin-là, on rencontre Liliana, une jeune femme en quête d’un ouvrage auquel elle n’aurait pas pensé : « J’aime l’effet de surprise procuré par les boîtes à livres qui me fournissent plus de la moitié de mes lectures. Je vais toujours autant à la librairie, mais, ici, je fais des découvertes inattendues. » D’ordinaire, Liliana fréquente la boîte à livres du quartier d’Alt. En visite pour quelques jours chez sa sœur, elle explore ainsi une autre zone d’échange. « Lorsque vraiment j’ai trop de livres chez moi, il m’arrive aussi d’en déposer quelques-uns. Mais quand j’en aime un, je le garde. »

 

Une occasion en or

A Fribourg, le développement des boîtes à livres a pris son essor en 2016. Constitué dans le droit fil du documentaire Demain, le groupe « Fribourg Demain – Mouvement Art et Culture » a installé pas moins de six boîtes à livres dans cinq quartiers de Fribourg. « L’idée a germé en hiver, explique Dominique Riat, membre du comité. Nous avons mené cette action à but non lucratif qui offre aux personnes habitant les quartiers une plateforme d’échange et de partage des ouvrages qu’ils aiment en proposant à d’autres de les lire à leur tour. » 

 

Les boîtes à livres contribuent ainsi à donner un nouveau souffle à la vie locale et associative, avec la volonté de « décloisonner » l’espace urbain. Dominique Riat, qui travaille à la Librairie Albert le Grand, ne voit pas, dans les boîtes à livres, de concurrence à son activité commerciale : « Il y a des gens qui n’ont peut-être pas l’argent pour acheter des livres. Dès lors, un tel espace, ça compte quand on a un petit budget. » Au Schoenberg, le quartier multiculturel et bilingue où elle réside, Dominique Riat se réjouit d’observer un joli partage d’ouvrages dans plusieurs langues. 

 

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La bonne trouvaille

En Suisse, il a fallu attendre 2015 pour découvrir les premiers publiphones agrémentés de rayonnages. Après Fribourg, Sion s’y est mis également. A Lausanne, d’où ce concept est parti, trois d’entre elles forment une véritable bibliothèque de rue au pied de l’imposant clocher de la basilique Notre-Dame du Valentin. Etienne, un Français employé dans la restauration, se félicite de sa trouvaille du jour : « Ouah ! La version originale de Fight Club de Chuck Palahniuk ! Je me suis toujours promis de lire le bouquin à l’origine du film. »

 

Ce passionné de lectures affirme dénicher souvent des « trucs intéressants ». Parfois, des objets prennent la place des livres, comme une console de jeu en état de marche. Etienne a repéré, ces temps-ci, une série d’auteurs classiques parmi la grande variété de livres disponibles dans cette boîte proche de son domicile. « Je me suis constitué une petite collection d’anciens Guides du routard  qui me font voyager. » Etienne pousse encore la porte des librairies. « Mais ce n’est que pour acheter les auteurs que j’adore. La boîte à livres attire cependant ma curiosité sur des livres que je ne connaissais pas. »

 


Etienne : « Celle-là est particulièrement bien et, en plus, elle est proche de chez moi. 
Moi qui suis Français, je trouve qu’il y a plus de qualité et de suivi ici à Lausanne. » 

 

 

Un rôle social

A Lausanne, comme à Fribourg, et partout en Suisse romande, les boîtes à livres bénéficient d’une dynamique qui dépasse le simple dépôt sauvage de livres. Xavier Vasseur, fondateur du festival de lecture de rue, La Nuit de la lecture, est le premier à avoir rempli de bouquins des cabines téléphoniques. Une idée inspirée par un concept lancé en Grande-Bretagne. Pour ce faire, il a su convaincre la Municipalité et Swisscom qui lui ont donné les autorisations nécessaires pour l’aménagement de ces lieux d’échange libre. « On fête les cinq ans et l’intérêt ne cesse d’augmenter, explique Xavier Vasseur. Pendant le semi-confinement du printemps dernier, cela a notamment fourni un accès privilégié à la lecture. » La Nuit de la lecture estime que son action est à la fois « démocratique et populaire ». Pour les personnes qui n’ont pas l’habitude de ce média parfois jugé, à tort ou à raison, élitiste ou ennuyeux, les boîtes permettent de se familiariser avec les livres.

« Nous affirmons que lire peut être tout à la fois gratuit, lié à des rencontres et le fruit du hasard.
Dans ce sens, nous ne sommes pas des libraires ou des éditeurs. »

Ouvertes, non gardées, pas nécessairement assorties d’une autorisation quand elles sont de taille modeste, les boîtes à livres existent grâce aux gens des quartiers. « Au Schoenberg, je la laisse vivre, tout en ayant un œil bienveillant », précise Dominique Riat qui n’a pas eu besoin d’autorisation formelle de la Ville. Lorsque les rayons débordent, elle enlève le surplus pour la refournir la semaine suivante. Fixée dans un mur derrière un abribus, cette jolie boîte bleue et blanche a subi quelques dommages. Rafistolée, elle sera bientôt réparée bénévolement. Contrairement à une idée reçue, les boîtes à livres font rarement l’objet de déprédations. Xavier Vasseur y voit la preuve de l’engouement du public pour ces plateformes d’échange. Et, si certains y abandonnent des objets qui n’ont rien à voir avec les livres, ils sont peu nombreux.

 

Le succès de ces espaces tient également à un entretien minimum : rangement, voire classement par genre et âge conseillé de lecture, débarras des ouvrages déchirés, mouillés, gondolés ou en trop mauvais état général, coup de balai ou de chiffon, nettoyage des tags ou autres inscriptions sauvages, menues réparations. Plus la place est propre, plus elle attirera de monde.  

 

Après une demi-heure ou deux à observer le passage devant des boîtes à livres à Lausanne et à Fribourg, un constat s’impose : impossible de dresser le profil type des usagers. Jeunes et moins jeunes, allure, genre, appartenance socio-culturelle, la diversité est celle qu’on trouve dans les transports et les grandes surfaces. Expérience faite, on comprend bien Dominique Riat quand elle dit « aimer voir une personne ouvrir la boîte à livres et repartir avec un ouvrage dans la main ». Certains de leurs sourires sont déjà des livres en soi.   

 

Nicolas Verdan

 

Conseils pour bien lancer sa boîte à livres

 

Sur son site, la Nuit de la lecture propose un mode d’emploi détaillé pour la création et l’entretien des boîtes à livres. On y découvre aussi l’historique de cette idée géniale : inspirée du modèle bien connu des « Boîtes d’échange entre voisins », une boîte à livres, dans sa conception la plus large, est avant tout un lieu de partage et de transmission de livres sans contrepartie.

Elle répond à des objectifs écologiques (récupération), sociaux et culturels (accès gratuit à la lecture, y compris pour un public qui a tendance parfois à s’auto-exclure de la lecture). La Nuit de la lecture suggère une liste de partenaires possibles : une commune (pour un soutien administratif et d’éventuelles autorisations, voire un soutien financier), bibliothèques (complémentarité de l’offre et recyclage d’anciens ouvrages pour inaugurer la boîte), Services industriels (transformations électriques et facturations de l’éclairage des cabines), associations de quartier ou similaires (pour assurer l’entretien et la vie autour de la boîte à livres).

Pour les publiphones, le concours de Swisscom est nécessaire. L’enjeu financier est également plus important. Transformer une cabine téléphonique coûte en moyenne entre 400 francs et 800 francs pour l’achat de matériel, la décoration, la modification de l’installation et les frais d’électricité annuels.

 

A vous de jouer : Vous aussi, signalez-nous vos boîtes à livres et envoyez vos photos à contact@generations-plus.ch en spécifiant le lieu. Les meilleurs clichés viendront compléter la gallerie photos. 

 

 

 

 

 

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