Alzheimer: je ne t’oublie pas grand-maman

Entre Clémence et Marie-Louise, l’amour reste, fort, profond et sensible. Expression @Robin Nissen

Jeune illustratrice belge, Alix Garin rend un formidable hommage à sa grand-mère grâce à un roman graphique aussi intelligent qu’émouvant. Et qui nous interroge tous par rapport à notre relation à la maladie.

Elle n’a que 23 ans ans. Ou peut-être est-ce parce qu’elle est aussi jeune justement qu’elle a osé évoquer, sans tabou mais toujours avec pudeur et délicatesse, la maladie de sa grand-mère. Quoi qu’il en soit, seul le résultat compte. Ne m’oublie pas est un formidable roman graphique qui traite autant de la démence et d’alzheimer que de la relation avec un proche qui s’éloigne peu à peu de la réalité. 

Dans Ne m’oublie pas, Clémence est une jeune femme qui ne supporte pas de voir sa mamie, Marie-Louise, sombrer peu à peu dans l’oubli et l’indifférence. Alors, quand on évoque la possibilité de lui mettre une camisole chimique pour l’empêcher de fuguer de nouveau de la maison de retraite, notre « héroïne » décide de s’enfuir avec elle. Et les deux femmes séparées par une génération prennent la direction de la région qui a vu naître la plus âgée. Perdue, Marie-Louise veut en effet rentrer à la maison, chez papa et maman !

Un road-trip qui n’a rien à voir avec Thelma et Louise. Là, les moments d’émotion succèdent aux difficultés engendrées par la maladie de la grand-maman. Il faut la raisonner, s’occuper d’elle comme un enfant, la laver. Les rôles sont inversés. Le poids est énorme sur les épaules de la jeune Clémence, alors que sa mère, médecin, a signalé leur disparition et qu’elles sont recherchées. Iront-elles jusqu’à la fin du voyage ? On vous laisse le découvrir. Et vous interroger sur ce que vous feriez si un de vos proches tombe malade. On ne parle évidemment pas de kidnapping et de fuite, mais, simplement, de maintenir une relation avec ceux qui nous ont donné la vie ou qui l’ont partagée. Comment être sûrs que nous aurons la force nécessaire pour être des proches aidants aimants et attentionnés envers eux. 

Dans Ne m’oublie pas, il n’est toutefois pas question de jugement. Seulement d’amour.                   

 

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Pour raconter une histoire aussi forte à votre « jeune » âge, il faut avoir vécu ce drame dans son cercle familial ?

Oui, avec ma grand-mère Marie-Louise, comme dans la bande dessinée. Elle est décédée ce printemps, mais j’avais commencé l’album bien avant. Il m’a fallu deux ans, à raison de trois à quatre heures par jour pour le réaliser. La semaine, je ne pouvais pas y consacrer plus de temps à côté de mon travail d’illustratrice, mais, même le week-end, je ne parvenais pas à travailler plus. C’est une histoire qui est très énergivore, qui m’a beaucoup touchée.

 

Contrairement à votre héroïne, Clémence, vous n’avez pas enlevé votre grand-mère. Mais vous comprenez qu’on puisse le faire ?

Oui. Mais c’est resté à l’idée de fantasme, chez moi.  Plusieurs fois pourtant, ma grand-mère m’a dit qu’elle voulait partir, elle le désirait vraiment, mais, voilà, on n’a pas le droit.

 

Le fait que Clémence soit homosexuelle, c’est important ?

Dans l’histoire, cela n’a aucune importance. Maintenant, c’est vrai, que, à un moment, je me suis beaucoup interrogée sur mon orientation sexuelle. D’ailleurs, je suis une partisane de la cause LGBT et je trouve vraiment important de pouvoir aborder ce sujet, même si cela n’a aucune incidence dans l’histoire.

 

Il y a une scène extrêmement belle dans l’album, quand la grand-mère est dans la baignoire et que Clémence va la rejoindre, c’est difficile de dessiner une personne âgée nue ?

Dessiner, non. Ce qui a été dur, c’est la première fois que j’ai vu ma propre grand-mère nue chez nous. On allait la chercher à la maison de retraite pour les week-ends et elle en profitait pour prendre un bain. Cela m’a d’autant plus marquée que ma mamy était quelqu’un, jusque-là, d’extrêmement pudique, je ne l’avais jamais vue en maillot de bain, par exemple. Au final, je me dis que c’est injuste de cacher le corps des personnes âgées. Comme si on en avait honte. Et puis cette scène, elle est aussi importante, parce que Clémence aide, cette fois, sa grand-mère. C’est à son tour. Elle est devenue adulte, elle lui rend la pareille.

Généralement, est-ce que vous trouvez que notre société s’occupe bien des personnes âgées, de surcroît malades ?

Non, absolument pas. Nous ne les traitons pas bien. Vous savez, je suis très en colère. Je ne sais pas comment c’est en Suisse, mais, durant la crise du Covid, en Belgique, on ne laissait même plus les proches aidants aller dans les maisons de retraite pour s’occuper des personnes âgées. Les vieux étaient livrés à eux-mêmes. Les infirmières n’avaient plus le temps pour les patients. On les a laissés mourir dans leur chambre par manque de soins, d’alimentation et de boissons en suffisance. 

 

Pour vous, perdre la mémoire, c’est la pire des choses lorsqu’on avance en âge ?

La maladie de ma grand-mère m’a fait beaucoup réfléchir à l’importance de la mémoire. C’est vraiment un élément fondateur de notre fonctionnement.

 

Votre album a reçu une critique enthousiaste. Cela vous a surprise ?

Oui. Mais c’est tant mieux. Cette vague d’enthousiasme, ces gens qui s’approprient cette histoire, cela montre qu’on a su mettre le doigt sur quelque chose de primordial. C’est ce qui m’intéresse dans le travail. 

 

J.-M.R. 

 

Ne m'oublie pas, Garin Alix dessin, scénario, par aux éditions Le lombard

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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