Au Liboson, il était un chalet incroyable

©Jean-Guy Python, DR

Perché à 1300 mètres sur les hauteurs de Montreux, ce « monastère athée » est dédié à la beauté et se veut au confluent de multiples influences philosophiques, architecturales et artistiques. Visite guidée par son étonnant propriétaire et constructeur des lieux.

Quelle est la curiosité touristique numéro un de la région montreusienne ? « Le Jazz Festival, le château de Chillon, la statue de Freddy Mercury, le casino ou les palaces », énuméreront la plupart des locaux. « Le Liboson », rétorqueront affirmatifs les rares initiés. « Le Liboson » ? Un lieu idéal pour se recentrer sur soi et sur la beauté en ces jours étranges anti-Covid-19. « Quand on y vient une fois, on y revient ! », lâche Paul du Marchie van Voorthuysen, 97 ans, en gratouillant sa barbichette. Peu nombreuses sont les personnes capables de se soustraire à cette sentence de l’heureux propriétaire des lieux. L’œil malicieux, il arbore, comme toujours, le béret noir et la chemise blanche qui le rendent reconnaissable illico.

A 1300 mètres, sur les hauteurs de Caux, aux pieds des Rochers-de-Naye, au bout d’une route forestière et entre deux couloirs d’avalanches, se cache donc son « Liboson ». Extérieurement, ce chalet hors du temps, construit là par des moines fribourgeois, ressemble à une bâtisse de style gruérien. Il offre une vue plongeante sur le Léman. A l’intérieur, c’est une autre histoire ! Ce lieu, accessible au public en temps normal, semble, malgré tout, tenu secret. L’est-il ? Pas tout à fait. « C’est juste une adresse qu’on se passe entre amis comme un bon tuyau », explique Nicole, 59 ans, épouse de celui qu’elle a surnommé « Philosophe du vertige » dans la biographie qu’elle lui avait consacrée alors qu’elle était étudiante en lettres à l’Université de Lausanne. « Ma première rencontre à Lausanne avec Paul avait été un coup de foudre intellectuel. Puis, je suis montée au « Liboson ». Je n’en suis jamais redescendue. »

 

UNE MAISON « INDESCRIPTIBLE »

« Ce lieu est philosophique et propice aux recherches intérieures. Je ne compte plus mes hôtes qui, comme Nicole, y sont venus des questions plein la tête et y ont pris une décision draconienne », commente Paul du Marchie. La pandémie n’a pas changé la donne. Le duo a bien vécu le confinement en ces lieux magiques. « Pour avoir tâté d’un peu de médecine dans ma jeunesse, je sais que la nature est dangereuse et m’attendais à ce qu’elle se venge d’une manière ou d’une autre. D’autres virus infiniment plus dangereux que celui-ci existent d’ailleurs… Je m’adapte. J’ai eu des périodes dans ma vie où je suis presque mort de faim. On s’informe. On se conforme aux recommandations, mais, au quotidien, cela ne change presque rien à notre vie contemplative et active à la fois », explique le « châtelain ».

La visite de son antre relève quasiment de l’expérience mystique. Et c’est voulu ! « En trente-sept ans, je n’en ai pas encore fait le tour. « Le Liboson », c’est un monde en soi. Un puits de possibilités. Une maison indescriptible ! », assène Nicole du Marchie qui y passe ses journées à écrire ou à peindre. Indescriptible ? « Le Liboson », c’est septante portes, quatre niveaux, des dizaines de pièces, de coins et de recoins, des milliers de savoureux détails et, pour en arriver là, trente-cinq longues années de travaux acharnés.
L’œuvre d’une vie donc. Celle de Paul du Marchie, un personnage aux multiples facettes. « Aventurier, intellectuel, scientifique, mélomane, polyglotte… Les gens sont friands de raccourcis et d’étiquettes. Ils me prennent en général pour tout sauf pour ce que je suis », résume celui qui, dans les années 50, donna quelques conférences de philosophie à Stanford et à Berkeley. « Bricoleur de génie, touche à tout », serait-on tenté d’ajouter au palmarès. En 1959, ce descendant désargenté d’une riche famille de la noblesse hollandaise, découvre la bergerie de 1750 qui deviendra « Le Liboson ». « Une ruine sans chemin d’accès, ni eau ni électricité, se souvient-il. La commune de Veytaux me l’a vendue pour une bouchée de pain en me prenant pour un fou. » Dès lors, il s’attelle à la reconstruction de ce qui deviendra l’œuvre de sa vie utilisant notamment, pour cela, des techniques apprises lors d’une longue retraite dans les monastères du Mont-Athos, en Grèce.

Des tonnes de gravats

« Je suis le premier de ma famille à avoir empoigné une pelle et une pioche, car notre fortune nous épargnait le travail physique depuis dix générations. Mais ma mère s’imposait une discipline de fer, intellectuellement notamment, et j’en ai hérité. Chez nous, se plaindre n’existait pas et nous nous méfiions de la facilité comme de la peste. Quand nous avons tout perdu pendant la Seconde Guerre mondiale par exemple, nous l’avons accepté pour aller de l’avant. » Paul du Marchie avance donc, vitesse grand V, à raison de seize heures de travail quotidien carburant aux birchers muesli et en n’utilisant quasiment que du matériel de récupération. Seul tout d’abord, puis aidé par de différentes compagnes et des visiteurs qui se succéderont chez lui au fil des ans. « Nicole a, par exemple, excavé 25 tonnes de gravas pour construire notre bibliothèque souterraine. » Et l’intéressée de commenter sobrement : « J’apprécie d’autant plus le poids des choses. »

Commence ensuite la visite du fascinant labyrinthe. La première grande pièce est consacrée à l’art. Y trône un chevalet et diverses reproductions, œuvres de Nicole et surtout un orgue magnifique capable de reproduire à la perfection plus de 600 sons. Enluminures, icônes, moulures, meubles, portes et poutres en bois massif, candélabres en fer forgé embellissent le tableau. « On se croirait dans un monastère », s’émerveille-t-on tout haut. « Un monastère athée », insiste notre hôte partisan d’aucune autre religion que celle de « la recherche de la vérité par la philosophie » et qui cite plus volontiers Nietzsche, Heidegger, Maître Eckhart ou Krishnamurti que Jésus-Christ. « Ici, nous avons en revanche le culte de la beauté des choses et des êtres, de l’étonnement et de la liberté », précise le vieil homme, auteur de huit livres dont deux avec sa compagne et qui planche actuellement, avec elle, sur le neuvième.

Crypte égyptienne et wifi

Sur ces sages paroles, la visite continue. Le maître des lieux s’enfonce à une vitesse surprenante dans le dédale des couloirs. La plupart n’atteignent pas le mètre de largeur et sont jalonnés d’innombrables portes. Certaines donnent sur des pièces minuscules. D’autres resteront closes. L’envie de préserver une part de mystère est manifeste. Amusante et excitante. Changement de décors. Nous voici sous terre, dans une pièce d’inspiration égyptienne. En fait, une véritable crypte sur laquelle se referme silencieusement une porte de 480 kilos. Le silence est absolu, seule une magnifique statue de déesse illuminée transperce la pénombre. « Toute une ambiance ! », lâche avec satisfaction notre guide avant de s’enfoncer plus profond dans un autre couloir.

Lequel mène à la fameuse bibliothèque souterraine riche de deux milliers d’ouvrages en cinq langues. « Tout cheminement vers la connaissance profonde de nous-mêmes passe par la compréhension de la beauté », rappelle alors, fort à propos, Paul du Marchie. Retour à la surface pour la visite du studio réservé aux visiteurs de passage. L’atmosphère y est cosy. La vue inchangée. Ici aussi, chaque détail a son importance. Certaines portes s’ouvrent en appuyant sur des statuettes. Des témoins lumineux, habilement dissimulés, détectent la présence de quelqu’un dans les autres pièces. Malgré un style par endroit moyenâgeux, le manoir est à la pointe du modernisme. Accès internet wifi, écran plat, téléphone, sauna, atelier de bricolage… Tout est là, mais soigneusement dissimulé pour éviter tout anachronisme.

Inspirations du désert

« Le Liboson » se veut un temple élevé à la culture. Une jolie collection de copies d’œuvres d’art, de films et de pièces radiophoniques en témoigne. « Chacun peut y trouver quelque chose ou y projeter sa réalité, c’est une maison faite pour le partage », commente Nicole du Marchie. Ici, tout n’est que beauté et raffinement. Même les toilettes et les salles de bain n’échappent pas à la règle. Carrelages, faïences, dorures… tout y est. « Mieux que ça, il n’y a pas ! » jubile périodiquement notre hôte. Ermite lui ? Jamais ! Chaque année, malgré des revenus volontairement modestes, il arpente toujours le globe en compagnie de sa douce moitié. Au Sahara, chez des amis nomades, où ils trouvent l’inspiration et au Japon, où ils aiment à se confronter au zen notamment. Et ce qu’ils y apprennent se retrouvera immanquablement au « Liboson ».

« Affranchi des peurs et des espoirs grâce à la philosophie », Paul du Marchie van Voorthuysen se dit « serein comme un samouraï qui perdra sourire aux lèvres » face à la mort qui approche. Chaque moment est une éternité en soi, si bien que je n’ai pas le temps d’avoir peur. » Son œuvre, pense-t-il, lui survivra grâce à la fondation qu’il espère mettre sur pied. La laisser derrière lui ne lui pèse en tous les cas pas. Et le « Philosophe du vertige » de conclure : « La beauté, on l’admire, mais on ne peut de toute façon jamais la posséder ! »

 

César Deffeyes

 

 

INFORMATIONS ET TARIFS :
Chalet « Le Liboson », Paul et Nicole du Marchie van Voorthuysen,
1824 Caux, Suisse (Vaud).
Téléphone + 41 21 963 30 19

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