Broderies et peinture : les folles extravagances de Jeanne Tripier

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Jeanne Tripier a créé un univers foisonnant, donnant corps aussi bien à des broderies, des peintures, des dessins ainsi qu’à des écrits énigmatiques. Tout cela sous la dictée des esprits. 

Paris, 1934. Jeanne Tripier consigne avec régularité les messages qu’elle reçoit à profusion de l’au-delà et de l’« Astral Boréal », dans des cahiers d’écolier qu’elle garde confidentiels. De nombreux messages proviennent de Jeanne d’Arc, son « double fluidique » à qui elle s’identifie. Entrent en scène, ensuite, des interlocuteurs mystérieux, tels « Jean de Lumière », « Zibodandez » ou « Morphée des Catacombes » — les protagonistes principaux de sa saga — avec lesquels elle entretient des conversations nourries qui regorgent d’expressions inédites et de tournures sensationnelles.

Cette inventive sexagénaire transforme sa chambre d’hôpital en laboratoire et mène, en autodidacte, une série d’expériences, avec liberté et désinvolture. Ses « clichés atmosphériques » sont réalisés dans la hâte, à l’aide d’encres noire, violette ou bleue et d’eau, et jouent, entre transparence et opacité, avec différents degrés de dilution. Elle y ajoute des matériaux de fortune récupérés, comme de la teinture pour cheveux et du sucre, se plaisant à provoquer des effets de cristallisation. Il en résulte des nappes de couleurs aux nuances raffinées, pareilles à des « tables de voyance », qui semblent constituer, pour la créatrice, un support fécond à l’hallucination.

 

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Jeanne Triper, la pensée vagabonde

Dans ses travaux à l’aiguille, Jeanne Triper se livre également à des aventures singulières. Elle anime ses compositions d’un désordre expressif, intriquant de manière turbulente broderie, tricot et couture, alternant aplat et relief; elle sait tirer parti des différences chromatiques et de la variété des matériaux, comme le coton, la ficelle ou la paille. 

La répétition des gestes lents, mesurés et souvent identiques auxquels se livre la brodeuse, dessinatrice et poétesse, s’avère propice à la déprise de soi et de la réalité, à l’introspection et à la pensée vagabonde. On imagine aisément qu’elle entre alors dans un état second, d’affranchissement et d’exaltation. La vie asilaire — d’exclusion, d’enfermement et d’humiliation — qu’a connue Jeanne Triper et d’autres créatrices d’Art brut, comme Aloïse Corbaz, a rendu, de surcroît, impérieux et vital le besoin d’évasion et de liberté symbolique par la création. Ainsi sont nées des œuvres de la survie.

Née à Paris, Jeanne Tripier (1869-1944) passe son enfance auprès de sa grand-mère, puis est placée en pension. On retrouve sa trace au moment où elle s’installe dans le quartier de Montmartre, avec son fils adoptif, et travaille comme vendeuse dans un grand magasin. Elle commence, à l’âge de 58 ans, en 1929, à s’intéresser aux doctrines spirites, s’y consacre pleinement, jusqu’à en délaisser son travail et sa vie sociale. Internée à l’asile de Maison Blanche, dans la région parisienne, elle s’adonne à ses créations avec ferveur et sans relâche, jusqu’à sa mort. Dans le cadre de ses recherches d’Art Brut, le peintre Jean Dubuffet a reçu du médecin de Jeanne Tripier, quatre ans après le décès de celle-ci, un sac renfermant une cinquantaine d’ouvrages textiles, plusieurs centaines de dessins et deux mille pages d’écrits. Cette production est aujourd’hui conservée, en très grande partie à la Collection de l’Art Brut, à Lausanne, où plusieurs oeuvres sont visibles en permanence.

 

Lucienne Peiry

Écrits d’Art Brut

Graphomanes extravagants dans lequel figure Jeanne Tripier, Lucienne Peiry, aux Editions Le Seuil

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